Il aura suffi de quelques secondes. Ce bref ballet de l'armée des ombres, de quelques silhouettes furtives de la nuit progressant de colonne en colonne sur les marches du Panthéon, sur fond de chant des partisans. Ami si tu tombes...
Il aura suffi de quatre ou cinq figurants, garçons et filles ...Un ami sort de l'ombre à ta place,
pour incarner la Résistance, telle qu'en sa mythologie et ses risques mortels. Cela aura suffi, mais ce fut assez. Au sacre de Reims et à la fête de la Fédération de 1790, les deux pôles constitutifs de "l'être français" de Marc Bloch, multi-rabâchés de récap en récap, dans les jours précédents -"Il existe deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération"- il faudra désormais ajouter la panthéonisation de Marc et Simonne Bloch. Une cérémonie 100% républicaine, comme pour boucler les deux "moments" monarchiques. Qui aura pu refuser de vibrer, ou marchander son émotion, à la panthéonisation de l'Historien de L'étrange défaite
, et de son épouse ?
SiL'étrange défaite
, cet étrange texte, cet OVNI historique, sociologique et littéraire, est peut-être le texte que dans ma vie j'ai le plus souvent relu (exception faite du Roman inachevé
d'Aragon, cet autre quadra-quinqua mobilisé de 40), cela tient à son titre et à son sujet bien sûr, qui n'en finissent pas de sonder un mystère qui résiste encore, 85 ans plus tard. Mais pas seulement. Cela tient aussi à toutes les tensions qui l'habitent et le constituent.
Tension entre la hâte, le côté jeté à chaud
, écrit sur les genoux, du témoignage du capitaine-témoin Bloch, et l'irrésistible tentative de l'historien, mobilisant tout son savoir-faire, pour ordonner tout de même un début de réflexion sur ce désastre impensable.
Tension encore entre le réquisitoire implacable tous azimuts (tous coupables pêle-mêle, les généraux, les pacifistes, les bourgeois, les syndicalistes, les intellectuels) et le scrupule, l'indulgence, qui font précéder chaque salve de Bloch par une précaution oratoire en mode "not all men" (bien sûr, il y a aussi des officiers courageux, des riches dévoués au bien commun, des procédures efficaces, des héros anonymes, des choses qui ont tout de même bien fonctionné
, etc). La hâte à fixer, à nommer, n'exclut pas le scrupule, scrupule d'autant plus remarquable que la dominante du moment, en 40, est tout de même au martelage de la culpabilisation pétainiste de l'esprit de jouissance
et des mensonges qui nous ont fait tant de mal
, bref de la gauche en général, et du Front Populaire en particulier. Déjà résistant, Bloch y résiste, sans toutefois l'éluder. Et dernière tension, à l'auteur de ce texte politiquement insaisissable de 40, succède en 44 un papy résistant, avec sa canne, tout à fait saisissable et hautement exemplaire. Entre ici, Marc Bloch, après Jean Moulin, Joséphine Baker, et Missak et Mélinée Manouchian.
Retenons ce petit moment de grâce, plutôt que les lectures et les discours récitatifs, les clous consciencieusement enfoncés par Macron sur Pétain et Vichy -quel courage, 30 ans après Chirac au Vel d'Hiv !- ou ses coups de patte tardifs, après combien de mamours, à Bolloré, Villiers ou Fedorova, toute cette litanie de la trahison des patriotes en carton, qui se découvre en plein jour (CNews
fut d'ailleurs la seule chaîne d'info à ne pas retransmettre la cérémonie. Pas de corde dans la maison d'un pendu).
Aussitôt refermée l'émouvante parenthèse, les chaînes privées décampèrent du Panthéon et de l'exode pour replonger sans transition dans une tout autre panique, celle de nos suffocations actuelles sous la canicule, incendies, vigilance orange, vigilance rouge, records enfoncés les uns après les autres. Notre défaite en live. Et pour le coup tout sauf étrange.
