Publié le 15 septembre 2026

14 min

« Une ville‐dortoir figée dans les années 1980 » : à Charvieu‐Chavagneux, l’immobilisme d’un maire d’extrême droite

#Pouvoirs #Extrême droite

Passé par les rangs du Front national puis du parti d’Eric Zemmour, Gérard Dézempte a été réélu pour un huitième (!) mandat consécutif à la tête de cette commune de 10 000 habitants du Nord-Isère. Décrié pour ses nombreux dérapages et inquiété par une enquête pour prise illégale d'intérêt, l’édile enlise la commune, s’alarment ses opposants.

Source :

Open link

Au centre, le maire de Charvieu‐Chavagneux, Gérard Dézempte, ici lors d’un événement organisé par le parti Reconquête en 2021. Photo : MaxPPP.

«La réalité, c’est qu’à Charvieu‐Chavagneux, on s’assoit sur la République. » La sentence est lâchée sur un ton las. Elle est signée Mamadou Dissa, chef de file de l’un des deux groupes d’opposition à la mairie, battu dans les urnes en mars dernier après une précédente défaite en 2020. Celui qui a mené une liste « divers centre » n’a pas réussi à déloger le subversif Gérard Dézempte. Fervent soutien d’Eric Zemmour lors de l’élection présidentielle de 2022 (on y reviendra), l’élu âgé de 75 ans a rempilé – dès l’issue du premier tour – pour un nouveau et huitième mandat consécutif, en dépit des nombreux écarts et affaires judiciaires qui ont émaillé son règne dans cette commune de 10 000 habitants du Nord‐Isère, dans l’orbite périurbaine de Lyon.

Cette fois‐ci, pourtant, le maire d’extrême droite a dû faire face à des adversaires plus coriaces que d’ordinaire. En plus de la liste Dissa, l’ancien adjoint aux travaux Fabien Gauthier s’est frotté au roitelet de Charvieu avec une équipe estampillée « divers droite ». En cause : Gérard Dézempte lui aurait promis sa succession en 2026. Avant de faire machine arrière, donc. « Dézempte est un homme qui ne lâchera jamais son siège, souffle, amer, Fabien Gauthier qui a réuni 27,9 % des voix. Pendant ce temps‐là, la commune n’avance pas et les premiers mois de ce nouveau mandat n’annoncent pas de grand changement. »

Mediacités s'allie à d'autres médias locaux pour enquêter sur l'extrême droiteMediacités s'allie à d'autres médias locaux pour enquêter sur l'extrême droite 

Le prêt du gymnase 

Dans le cadre du dispositif « On a déjà essayé », une initiative éditoriale inédite portée par sept médias indépendants locaux pour enquêter sur l’exercice du pouvoir par l’extrême droite [lire l’encadré « En coulisses »], Mediacités s’est plongée dans la gestion de Charvieu‐Chavagneux par son indéboulonnable maire. Celle‐ci débute en 1983. Gérard Dézempte, qui se définit comme « un gaulliste fondamental », milite alors au RPR de Jacques Chirac.

Ce n’est qu’à l’occasion des législatives de 2017 qu’il vire à droite toute en obtenant l’investiture du Front national, ancêtre du Rassemblement national (RN). En 2021, il rejoint Eric Zemmour qui le nomme coordinateur régional de Reconquête!. A cette époque, Gérard Dézempte embauche comme directeur de cabinet Antoine Mellies, un (très) proche de Marion Maréchal qui a été, par le passé, président de la fédération du Rhône du RN.                     

Lors de la pré‐campagne présidentielle du polémiste, le maire de Charvieu‐Chavagneux a notamment mis à disposition son gymnase municipal pour un « vrai‐faux » meeting de 2500 personnes. Cette générosité lui a valu l’ouverture d’une enquête judiciaire pour – entre autres – « prise illégale d’intérêt » et « atteinte à la liberté d’accès des candidats dans les marchés publics », comme l’avaient révélé Mediacités et France bleu Isère. Contacté, le parquet de Vienne précise que « plusieurs personnes ont d’ores et déjà été entendues par le magistrat instructeur et mises en examen dans le cadre de ce dossier ». L’interrogatoire de première comparution de Gérard Dézempte a lui été reporté à deux reprises « pour des questions procédurales ». Depuis 2022, le maire semble avoir pris ses distances avec le mouvement zemmouriste et n’a pas revendiqué d’étiquette partisane lors des dernières élections.

Le maire pro‐Zemmour de Charvieu‐Chavagneux visé par une enquête pour détournement de fonds publics

Signe de sa longévité autant que de son poids politique local, Gérard Dézempte préside enfin la communauté de communes Lyon Saint‐Exupéry en Dauphiné (Lysed) depuis 1995. Il a conservé ce siège après les municipales de 2020 puis après celles d’avril dernier,  seul candidat à sa succession, malgré son affiliation désormais affichée avec l’extrême droite.

D’extrême droite bien avant d’en avoir l’étiquette

Si Gérard Dézempte n’a officiellement affiché les couleurs d’un parti d’extrême droite qu’en 2017, « les exploits » du maire de Charvieu‐Chavagneux le situaient déjà dans ce secteur de l’échiquier politique dès ses premiers mandats dans les années 1980.

En 1989, un bulldozer envoyé par sa municipalité détruit « par erreur » un local de prière musulman alors qu’une dizaine de fidèles se trouvaient à l’intérieur. Gérard Dézempte, élu depuis six ans, plaide le « malentendu »… mais admet que la manœuvre visait à faire pression sur l’Association culturelle islamique, dont il exigeait le départ de la commune. Dans cette affaire, l’édile a bénéficié d’un non‐lieu de la Cour d’appel de Lyon, qui n’a pas reconnu « d’entrave à la liberté de culte ».

Un épisode isolé ? Pas vraiment. En 1997, le maire fait passer au conseil municipal une délibération afin d’organiser un référendum sur l’accès des étrangers aux HLM. Elle sera retoquée par le Tribunal administratif de Grenoble. 

Dans la même veine, la Cour d’appel de Grenoble a condamné en 2006 Gérard Dézempte à trois ans d’inéligibilité et 1 600 euros d’amende pour avoir détourné son droit de préemption afin d’éviter qu’un couple d’origine maghrébine puisse acheter une maison sur la commune. Sur son blog personnel gerard-dezempte.com, le maire consacre un onglet spécialement dédié à cette « fausse affaire de discrimination », dans lequel il fustige longuement « une instruction à charge ». Finalement, la Cour d’appel de Lyon relaxe l’édile en 2009.

Plus récemment, en 2015, Gérard Dézempte s’est illustré en faisant voter une délibération qui conditionne l’accueil de familles de réfugiés à leur chrétienté. « Les chrétiens n’attaquent pas les trains armés de kalachnikovs et ne procèdent pas à la décapitation de leur patron », s’était justifié à l’époque le maire auprès de nos confrères du Monde. Le Tribunal administratif de Grenoble avait finalement suspendu ladite délibération. Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, le maire de Charvieu‐Chavagneux déclarait, devant une caméra de l’émission Envoyé spécial : « Je ne suis pas sûr que l’islam soit une religion de paix. » 

Gérard Dézempte sur France 2. Capture d’écran de l’émission Envoyé spécial du 11 février 2026.

« Dézempte s’active quelques mois avant de faire campagne. Et puis, une fois réélu… plus rien »

« Comment décrire Charvieu ? C’est une ville‐dortoir figée dans les années 1980 », dépeint Fouzia Zahar, conseillère municipale d’opposition aux côtés de Mamadou Dissa et habitante de la commune « depuis toujours ». Selon elle, le succès électoral de Gérard Dézempte relève d’une anomalie au regard de sa gestion de la commune : « Les routes sont en mauvais état, il n’y a aucun commerce, pas d’activités, pas d’infrastructures, l’état des écoles est indigne… Cette situation résulte d’un immobilisme politique qui perdure depuis des années. » Et de conclure : « À chaque mandat, l’écart entre Charvieu‐Chavagneux et les communes environnantes se creuse. »

En 2026, le maire sortant s’est pourtant présenté avec un programme ambitieux, détaillé en six volets sur sa page Facebook. Pêle‐mêle : modernisation des écoles et de la bibliothèque, construction d’un gymnase et d’un Ehpad, renforcement des effectifs de police et du réseau de vidéosurveillance, réseau de pistes cyclables, attractivité commerciale et foncière, arrivée du tramway…

Mais depuis le conseil d’installation de mars dernier, rien ou presque n’a été entrepris, comme le pointent ses opposants. « Dézempte s’active quelques mois avant de faire campagne. Et puis, une fois réélu… plus rien », observe Fabien Gauthier. Vincent Prod’Homme, journaliste localier pour Le Dauphiné libéré a suivi les précédents mandats de Gérard Dézempte et couvert les premières semaines du nouveau mandat. Il abonde dans le même sens : « A part quelques travaux de petite envergure et des bisbilles aux conseils, entre mars et juin, rien ne s’est passé de concret. »

L’hôtel de ville de Charvieu‐Chavagneux. Photo : X.Caré/Wikimedia Commons.

Contacté par Mediacités pour cet article, le maire de Charvieu‐Chavagneux n’a jamais répondu à nos sollicitations. Sur sa page Facebook, il met toutefois en avant quelques actions, notamment l’inauguration d’un parc à jeux et le lancement de travaux d’amélioration du réseau d’eau potable dans le lieu‐dit du Piarday. Si l’on remonte dans les précédents mandats de Gérard Dézempte, la commune, qui a accueilli 3 000 habitants supplémentaires depuis 1983, s’est dotée de deux nouvelles salles polyvalentes en 2025 et d’une école maternelle en 2016.

Incontesté et incontestable 

Avec un groupe largement renouvelé (16 des 26 conseillers de la majorité n’étaient pas élus avant mars 2026), les membres du nouvel exécutif Dézempte ne devraient pas faire d’ombre au maire. « Comme au précédent mandat, il est omniprésent, sur tous les sujets, et ses conseillers ne parlent pas beaucoup… », décrit Mamadou Dissa. Rien de nouveau sous le soleil charvieuland pour Vincent Prod’Homme : « J’ai assisté à des dizaines de conseils municipaux et je n’ai jamais entendu le son de la voix de certains élus. » Sollicités à plusieurs reprises par Mediacités, ni la première adjointe Jeanine Failla, ni le deuxième adjoint Jean‐Luc Zuliani n’ont répondu à nos questions. Même silence de la part du cabinet du maire.

La forte personnalité de Gérard Dézempte et son ubiquité expliquent pour certains le manque d’action politique. « Un maire peut‐il se passer de l’amplitude de son exécutif ? L’immobilisme dure depuis des années, accuse Mamadou Dissa. Si l’on pose une question à un élu sur un sujet sur lequel il est compétent, Dézempte répond à sa place, et coupe court au débat. »

La méthode reste confinée à l’hôtel de ville… puisque Gérard Dézempte refuse de publier les procès‐verbaux des conseils. Depuis le début de ce mandat, aucun de ces documents n’a été mis en ligne sur le site de la mairie. « Nous exhortons le maire à faire signer et à publier ces PV, mais tant qu’il n’est pas sanctionné, il fait comme bon lui semble », soupire encore Mamadou Dissa.

« Sa popularité est assez sidérante »

En 2023, outre l’enquête pour « prise illégale d’intérêt » après l’utilisation de moyens municipaux au profit d’Éric Zemmour, la majorité du conseil départemental de l’Isère l’a exclu de ses rangs « à titre conservatoire ». La décision fait suite à la révélation, dans la presse, de SMS dans lesquels Gérard Dézempte décrivait Mamadou Dissa comme « le bonobo qui montre ses fesses ». Via ses collaborateurs, le président (ex‐LR) du département Jean‐Pierre Barbier confirme à Mediacités que la mise à l’écart du maire de Charvieu est toujours effective, même s’il figure parmi les élus de la majorité dans le trombinoscope de la collectivité.

Comment expliquer son succès électoral, municipale après municipale ? « C’est une personne très charismatique, analyse Vincent Prod’Homme. Lorsque l’on se promène en ville avec lui, sa popularité est assez sidérante. Il est très charmeur, voire franchement séducteur. » D’autres interlocuteurs estiment que l’édile inspire aussi la crainte dans une bonne partie de son entourage.

« Il peut pousser des gueulantes assez impressionnantes et s’acharner sur vous si vous êtes contre lui. Des élus, des opposants, mais aussi ses propres employés municipaux le craignent beaucoup », confirme le journaliste du Dauphiné libéré. En avril 2025, des représentants de la CGT avaient mené une action au conseil municipal afin de « mettre en lumière le comportement du maire vis‐à‐vis de ses agents », l’accusant notamment d’instaurer un climat de peur au sein des équipes.

Enfin, les dérives xénophobes du maire séduisent et fidélisent une partie de son électorat. « On ne va pas se mentir, si beaucoup s’en indignent, une partie des électeurs apprécient certains propos ou certaines méthodes du maire », déplore Fouzia Zahar. Une des rares annonces de ce début de mandat devrait d’ailleurs séduire la frange la plus droitière des partisans du maire… 

« Des barbecues gaulois »

Le 7 mai, l’élu a annoncé sur Facebook avoir pris langue avec le Canon français. « Le béret, le bon pain et le cochon sont aussi des symboles du plaisir de vivre dans notre pays, écrit l’édile. De là est née l’idée d’un banquet républicain, bien sûr dénué de tout esprit politique. » Il promet alors d’organiser un de ces controversés banquets géants dans sa commune. 

Pour rappel, le Canon français a été pointé du doigt à maintes reprises pour ses liens avec l’extrême droite. Il compte notamment parmi ses actionnaires le milliardaire réactionnaire Pierre‐Edouard Stérin. En avril dernier, des propos racistes ainsi que des saluts nazis avaient notamment émaillé un rassemblement à Caen. De « mauvaises polémiques », balaie Gérard Dézempte sur Facebook, qui anticipe les critiques : « Cette invitation est un hymne à la joie d’être français, n’en déplaise aux grincheux. » Dans son programme électoral, il promettait de dynamiser la commune grâce à l’organisation de « barbecues gaulois ». 

Pour Mamadou Dissa, cette proposition, qu’il juge peu sérieuse, est symptomatique de la politique menée à Charvieu‐Chavagneux. « Ce Canon‐là n’est pas intéressant : ce qui est pertinent, c’est d’agir pour que les écoles de la commune entrent dans les canons de la République, cingle l’opposant. Les habitants méritent mieux que les provocations et l’inaction. »

Le recours en justice des adversaires de Gérard Dézempte

Les électrices et électeurs de Charvieu‐Chavagneux seront‐ils rappelés aux urnes ? Le groupe de Fabien Gauthier, l’ancien adjoint passé dans l’opposition, conteste devant la justice les résultats du scrutin de mars dernier. En cause ? De « nombreuses irrégularités » auraient été constatées pendant la campagne. « Monsieur Dézempte a été élu au premier tour avec seulement 22 voix d’avance [sur la majorité absolue des bulletins exprimés] et nous estimons que plusieurs éléments doivent être analysés par la justice », détaille Arnaud Pélissier, l’avocat de Fabien Gauthier.

L’autre opposant Mamadou Dissa, qui « n’a pas directement participé au recours, mais a encouragé ses équipes à faire leur possible pour renforcer le dossier », se montre plus prudent : « Je suis comme Saint Thomas, j’attends de voir. » L’audience se tiendra ce mercredi 16 septembre, devant le tribunal administratif de Grenoble.

Cette enquête fait partie du projet « On a déjà essayé ». Sept médias locaux indépendants – Le Poulpe (Normandie), Made In Perpignan, Marsactu (Marseille), Mediacités, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon et Rue89 Strasbourg – s’unissent pour enquêter sur les municipalités d’extrême droite avant l’élection présidentielle.

Par Nicolas Barriquand

Publié le 15 septembre 2026

À lire aussi

Bonjour 👋

Voici l'édition du  

Par Jean-Marie Leforestier

Bâtons dans les roues des syndicats, mise au pas de la culture et des associations, fin de la cantine gratuite pour les enfants les plus pauvres : en six mois à la tête de plus de 70 mairies, l’extrême droite a déjà imposé ses marqueurs. Avec le projet « On a déjà essayé », les médias indépendants locaux enquêtent ensemble pour proposer une lecture de ce qu’est l’exercice du pouvoir quand le Rassemblement national est aux manettes.

 

Grâce à Mediacités et aux Rue89 (Strasbourg, Lyon et Bordeaux), La Presse libre est fière de pouvoir vous proposer la synthèse de toutes ces enquêtes et des illustrations locales édifiantes.

Accès libre
#Extrême droite

Racisme décomplexé, autoritarisme et coups de com’ : à Carcassonne, le bilan de six mois d’extrême droite

Publié le 15/09/2026 à 06:00

14 min

Entre retrait du drapeau européen, célébration religieuse, coupes budgétaires et pressions sur les oppositions, Christophe Barthès a transformé la cité audoise en laboratoire de l’extrême droite depuis son accession au pouvoir dans le cadre d'une triangulaire. Un activisme qui nourrit le racisme décomplexé d'une partie de la population.

Accès libre
#Pouvoirs #Extrême droite

Les premiers pas des mairies RN en Gironde vers une politique bien peu sociale

Publié le 15/09/2026 à 06:00

10 min