Publié le 15 septembre 2026

14 min

À La Flèche, verrouillage du RN à tous les étages

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Première commune conquise par le parti d’extrême droite dans l’Ouest, La Flèche (Sarthe) est érigée en modèle par Marine Le Pen et ses proches. En six mois à peine, le mandat du jeune maire Romain Lemoigne, 25 ans, est marqué par un changement sociologique, des promesses difficiles à tenir et une reprise en main de la culture.

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Romain Lemoigne, Marine Le Pen, Marie‐Caroline Le Pen et Jordan Bardella (à l’arrière‐plan), le 8 juillet 2026 à La Flèche. Photo : Frédéric Petry / Hans Lucas

Larges sourires, embrassades, selfies, puis, après moins d’une demi‐heure de déambulation, demi‐tour face au concert de casseroles des opposants… Mercredi 8 juillet, au lendemain de sa condamnation pour détournement de fonds par la cour d’appel de Paris, Marine Le Pen se déplace à La Flèche sous un soleil éclatant. La fondatrice du Rassemblement national est là pour claironner son retour. Et confirmer qu’elle sera candidate à l’élection présidentielle de 2027, grâce à un « trou de souris » judiciaire : une peine d’inéligibilité purgée, quoi qu’il en soit, au printemps prochain.

Le choix de cette sous‐préfecture de la Sarthe est hautement symbolique. Cette prise du Rassemblement national était la surprise des élections municipales de mars dernier. C’est la première commune à tomber dans l’escarcelle de l’extrême droite en Pays de la Loire ou en Bretagne, et donc un symbole de cette « conquête de l’Ouest » dont rêve le parti présidé par Jordan Bardella. « Ce n’est pas dans le bassin minier que nous avons des réserves de voix, c’est bien dans l’Ouest », confie ainsi à Mediacités Philippe Olivier, stratège du RN et mari de Marie‐Caroline Le Pen, sœur aînée et patronne du parti en Sarthe.

Une surprise et un symbole

Petit retour en arrière. Le 22 mars dernier, Romain Lemoigne emporte le second tour des municipales avec 133 voix d’avance, à la faveur d’une triangulaire l’opposant à une liste de gauche et une divers droite. À la stupeur générale, le jeune homme de 25 ans met fin à 37 années de règne du Parti socialiste dans la commune. « Un 21 avril sarthois », en quelque sorte. Ce soir‐là, Nadine Grelet‐Certenais, l’édile sortante et candidate à sa réélection, annonce d’ailleurs qu’elle ne siègera pas au conseil municipal. 

Mais le premier surpris de cette victoire est sans doute Romain Lemoigne lui‐même. Son mentor Philippe Olivier ne l’avait pas non plus envisagée : « Sur le papier, c’est une ville qui n’était pas prenable, analyse‐t‐il aujourd’hui. Il n’y a pas de problème d’immigration ou d’insécurité, ce n’est pas Chicago. Si vous laissez votre voiture, vous ne la retrouvez pas cassée. »

Malgré des déceptions, la progression à bas bruit du RN en Loire‐Atlantique

Située à la lisière du Maine‐et‐Loire, à 40 kilomètres au sud‐ouest du Mans, la commune de 15 000 habitants n’est certes pas desservie par l’autoroute ou le TGV, mais elle se porte plutôt bien, loin de l’image des villes moyennes sinistrées et désertées. Ici, la vacance commerciale ne dépasse pas 6 % et le centre‐ville reste animé. Le taux de chômage (6,9%) reste quant à lui inférieur aux moyennes départementale, régionale et nationale.

La commune attire aussi les touristes, grâce à son zoo (320 000 visiteurs par an) et son beau patrimoine du XVIIᵉ siècle. Bref, « une sous‐préfecture, ni riche ni pauvre, emblématique de la France périphérique » avec cependant un « clivage centre/périphérie », résument l’analyste Jérôme Fourquet et le géographe Sylvain Manternach, dans une note pour la Fondation Jean‐Jaurès.

Parachutage en terre de mission

Cette élection, Romain Lemoigne ne la doit pas non plus à un profond enracinement. Issu « d’une famille modeste, patriote », nous écrit‐il [lire En coulisses], d’agriculteurs du Cotentin, il a débarqué en Sarthe trois ans plus tôt, bardé d’un double master à Sciences Po Rennes et Paris‐Panthéon‐Assas. Ainsi que d’un petit CV politique. Lors de ses études, le Normand a milité chez Les Républicains, dont il a présidé la branche jeune dans la Manche. Un parcours assez classique, donc, émaillé de quelques stages effectués auprès d’élus LR.            

En mars 2023, Romain Lemoigne claque néanmoins la porte de son parti. Cause de la rupture ? Son opposition à la réforme des retraites, soutenue par les LR. Lui se revendique « d’une droite historique, sociale et populaire ». Ce qui n’empêche pas d’avoir de l’ambition. Deux mois plus tard, le voilà embauché comme assistant parlementaire du député européen… Philippe Olivier. Conseiller de Marine Le Pen depuis 25 ans, ce dernier est justement l’un des avocats de « l’union des droites » et un des artisans de la « ripolinisation » de l’ancien Front national de Jean‐Marie Le Pen.

Le jeune ambitieux pose alors ses valises à Ecommoy, à 20 kilomètres au sud‐est du Mans, puis à La Flèche, où il se présente aux législatives en 2024, s’approchant à 1 594 voix d’une élection comme député. La suite logique pour lui, c’est la campagne des municipales, sous le patronage de Marine‐Caroline Le Pen et Philippe Olivier, qui ont mis la main sur la fédération sarthoise et formé ses cadres. Quelques mois avant le scrutin, Jordan Bardella se rend même en personne dans la commune sarthoise, pour la tournée promotionnelle de son livre « Ce que veulent les Français ». 

Influent conseiller et discret dircab’

Alors, au fond, Romain Lemoigne est‐il un jeune prodige ou un simple pantin ? Philippe Olivier, qui l’a formé, le décrit comme « un cadre exemplaire » du parti. L’opposant Nicolas Royer, lui, le considère plutôt comme « une sorte de Bardella bis, sans vision politique, cornaqué par son directeur de cabinet ». Olivier François, le quadragénaire qui occupe cette fonction, est un personnage de l’ombre particulièrement discret. 

Directeur de campagne du candidat RN lors des dernières municipales de Sablé‐sur‐Sarthe, il avait aussi accompagné Marie‐Caroline Le Pen dans sa campagne législative deux ans plus tôt. Cet essayiste collabore régulièrement avec la revue d’extrême droite Éléments ou avec la chaîne TV Libertés, mais n’a pas de place officielle dans l’organigramme du RN. Sollicité, Olivier François n’a pas répondu à nos questions, nous renvoyant aux réponses du maire [lire En coulisses].

Romaine Lemoigne et Marie‐Caroline Le Pen en campagne municipale à La Flèche. Photo : France Télévisions

Le nouvel édile semble aussi surveillé de près par Philippe Olivier, même si ce dernier s’en défend. Après le second tour, le beau‐frère de Marine Le Pen a passé plusieurs jours à la mairie pour briefer les équipes, organiser des réunions avec tous les services. « Les cadres du RN sont toujours dans les parages », grince encore le chef de file de l’opposition (7 élus sur 33). 

La nouvelle majorité municipale est constituée presque entièrement de nouveaux visages. « J’ai souhaité [qu’elle] soit représentative de La Flèche, dans sa diversité sociale comme géographique », argue Romain Lemoigne. Sociologiquement, elle est plus populaire que l’équipe sortante. « La gauche fléchoise s’adressait aux lecteurs de Télérama, quand le candidat frontiste parlait à ceux de L’Équipe », résume cruellement la note de la Fondation Jean‐Jaurès, citée plus haut.

Parmi ces nouveaux venus, on trouve une poignée d’anciens LR, quelques couples et surtout plusieurs habitants qui étaient en litige ou en conflit ouvert avec la municipalité précédente. Une personnalité semble sortir du lot : le premier adjoint Didier Thomas qui formait un véritable ticket avec Romain Lemoigne durant la campagne. Cet ancien militaire de 68 ans a été conseiller municipal avec la droite républicaine avant de rejoindre le RN et d’en devenir le responsable local.

Nouveau logo tricolore et recrutement de policiers

Passer de 4 à 15 policiers municipaux, augmenter l’amplitude horaire de l’éclairage urbain ou transformer l’ancienne gare aujourd’hui en friche… Voilà pour les promesses phares de la campagne. « Notre projet repose sur une ligne simple : le bon sens. Le bon sens dans les priorités, dans les choix, et bien sûr, dans l’utilisation de l’argent public. C’est à partir de ce principe que nous avons construit nos engagements. Le premier d’entre eux est, vous le connaissez, la sécurité », clamait, le jour de son investiture, l’auto-déclaré « maire de terrain ».

Quinze jours plus tard, une décision surprise tombe : le changement du logo de la Ville. Exit l’identité visuelle vert pastel choisie quatre ans plus tôt via une consultation citoyenne. Comme pour marquer son empreinte, la nouvelle municipalité a choisi un logo bleu‐blanc‐rouge figurant une flèche stylisée entre deux tours. « Nous avons donc choisi un logo plus simple, plus concret et plus symbolique », expose Romain Lemoigne. « Ce logo phallique, c’est juste risible, ça ne vole vraiment pas haut ! » raille à gauche Nicolas Royer.

Pour le déployer partout, sur les panneaux ou les véhicules, il faudra débourser quelques dizaines de milliers d’euros. L’embauche de policiers municipaux devrait coûter beaucoup plus cher. Trois recrutements sont prévus pour cette année, annonces à l’appui. L’opposition estime la facture à 150 000 euros par an (aucun chiffre officiel n’a été communiqué), en y incluant des équipements et un agrandissement de locaux.

Tenir la promesse d’en recruter douze autres durant le mandat s’annonce donc délicat. D’autant que le nouveau maire a promis de geler les taux d’imposition et de réduire la taxe foncière alors même que La Flèche a un endettement 1,6 fois supérieur à la moyenne nationale pour un budget de 25 millions d’euros en 2026. « Mécaniquement, ils ne pourront pas aller au‐delà de trois recrutements. Ce serait inconséquent », cingle l’opposition.

« On ne subventionne pas les associations qui aident les migrants »

Dès son élection, comme dans bien d’autres villes pilotées par le RN, le nouveau maire s’empresse aussi de supprimer ou de réduire les subventions aux associations qui ne lui conviennent pas politiquement : Solidarité accueil exilés, Lire et comprendre pour vivre ou Monde solidaire par exemple. « On ne subventionne pas les associations qui aident les migrants », justifie‐t‐il face à la presse, en parlant d’un simple « retour » au niveau de soutien aux associations de 2020. 

Dans le lot des coupes, il y a des choix symboliques plus étonnants, comme la perte de 370 euros pour ATD Quart‐Monde. « Supprimer cette petite subvention, c’est aussi dire que les personnes que nous aidons ou que nous avons aidées comptent pour du beurre », analyse l’association. « Ce qui nous gêne, c’est surtout de ne plus avoir l’oreille de la mairie. On va peut‐être nous sucrer l’accès à la salle, dans la maison des Solidarités », s’inquiète quant à elle Valérie Hammentine, de Solidarité accueil exilés. « Dans ses communications pour les dépôts de vêtements, notre nom n’apparaît plus. Il est juste question “d’associations” » constate de son côté la directrice de Monde Solidaire, Camille Armand.

Pays de la Loire : un deuxième maire pour le RN, qui ne revendique pas de victoire

L’ensemble du milieu associatif avait alerté de ces risques pendant la campagne. Le candidat Romain Lemoigne avait alors rétorqué que « toutes les subventions seraient maintenues », et que le soutien municipal serait même renforcé avec un « appui technique et concret aux bénévoles ». Des paroles oubliées sitôt l’élection passée.

Le monde culturel n’était pas dupe non plus lorsque Dominique Bertin, colistier de Romain Lemoigne, annonçait sur Facebook : « Avec nous l’accès à la culture sera renforcé et plus accessible ». « Je ne vois pas pourquoi on restreindrait la liberté de programmation des Affranchis, on n’aura pas de tutelle sur ce festival », avait renchéri quelques jours plus tard le futur maire RN, dans Ouest‐France. Mais le même candidat s’était indigné publiquement de voir programmé un spectacle de l’humoriste Guillaume Meurice à La Flèche. Premier indice…

Sitôt l’élection passée, les voyants d’une reprise en main s’allument. Le conseiller municipal Dominique Bertin se voit par exemple affecté d’une délégation « à la programmation culturelle ». Un mois plus tard, les premières coupes tombent. La compagnie de théâtre Têtes d’Atmosphère perd 15 000 euros, soit la moitié de sa subvention. « De toute façon on ne se voyait pas continuer avec une mairie RN », soupire sa codirectrice Geneviève Delanné.

Rupture avec Le Carroi

Maisaafranchi le véritable symbole de cette guerre ouverte avec le monde culturel, c’est Le Carroi. Cette scène conventionnée, véritable institution qui chapeaute en même temps la saison culturelle et plusieurs festivals, dont Les Affranchis, perd 63 000 euros de subvention municipale. Soit environ 25 % de son budget de fonctionnement. Ce qui contraint l’association à mettre fin aux ApARtés, ces concerts gratuits organisés depuis plusieurs années durant l’été.

La situation s’envenime encore fin juin quand le premier adjoint Didier Richard glisse cette phrase au détour d’un mail : « Nous réfléchissons à la solution la plus adaptée qui permettra à notre collectivité de reprendre la main sur la politique culturelle. » Le directeur du Carroi, Richard Le Normand, comprend : « Mes heures sont probablement comptées. »

Le couperet tombe finalement en pleine torpeur de juillet sous la forme d’un communiqué sec. La mairie résilie le contrat de délégation de service public (DSP) culturel qui la liait au Carroi jusqu’en 2032. « Cette décision s’inscrit dans la volonté de la nouvelle municipalité de reprendre en régie directe le pilotage de sa politique culturelle », justifie le maire RN. « Envoyer ces éléments‐là alors que la structure était fermée, c’est pour le moins indélicat », commente sobrement la présidente du Carroi, Carine Ménage… ancienne adjointe PS en charge de la culture. 

Édition 2025 du festival culturel Les Affranchis. Photo : Ville de La Flèche

Jusqu’où ira cet interventionnisme ? Est‐ce seulement lié au début de mandat ? Au cinéma municipal Le Kid, on reste prudent. « Est‐ce que le festival africain pourra continuer de s’y tenir ? s’interroge son directeur Jean‐François Joly. Si on nous met des bâtons dans les roues, il faudra que l’on se positionne. » Dans les réseaux associatifs et culturels, chacun a été surpris autant par la rapidité que par la brutalité des décisions. Certains craignent désormais une stratégie « d’entrisme ». 

Une stratégie facilitée par le fait que Romain Lemoigne détient dorénavant toutes les manettes. Un mois après sa victoire municipale, il a aussi emporté la présidence du Pays Fléchois, la communauté de communes. Un succès sur le fil (22 voix contre 19) qu’il doit à six élus de communes rurales. « Il les a séduits en leur proposant des vice‐présidences », rumine l’ancienne maire socialiste Nadine Grelet‐Certenais. Peut‐être. Mais sa victoire s’explique aussi par l’affaiblissement de la droite républicaine. « Cela marque le fait que le RN a remplacé LR dans le département de François Fillon », se félicite ainsi Philippe Olivier. « La Flèche est devenue un outil de communication national, se désole pour sa part Caroline Ménage. Ils en font un laboratoire et une vitrine. » 

Cette enquête fait partie du projet « On a déjà essayé ». Sept médias locaux indépendants – Le Poulpe (Normandie), Made In Perpignan, Marsactu (Marseille), Mediacités, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon et Rue89 Strasbourg – s’unissent pour enquêter sur les municipalités d’extrême droite avant l’élection présidentielle. 

Pour les besoins de cette enquête, le nouveau maire Romain Lemoigne a été sollicité à de multiples reprises, via son cabinet, depuis le début de l’été 2026 pour une interview. Après avoir finalement argumenté de « contraintes d’agenda » pour la refuser, des réponses écrites à nos questions nous ont été envoyées par courriel. Ses réponses sont consultables dans leur intégralité ici

 

Par Antoine Humeau

Publié le 15 septembre 2026

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Grâce à Mediacités et aux Rue89 (Strasbourg, Lyon et Bordeaux), La Presse libre est fière de pouvoir vous proposer la synthèse de toutes ces enquêtes et des illustrations locales édifiantes.

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