La fin du parcours déclaré de la manifestation, place de la République.
Une dizaine de milliers de personnes ont manifesté mardi 6 octobre avec les lycéens et lycéennes qui demandent plus de moyens pour l’Éducation nationale. Parents, enseignants, étudiants et d’autres ont témoigné de leur choc face à la répression du mouvement.
« Moi je suis fière de mon fils et de sa mobilisation, je suis avec lui. » Djamila a tenu à accompagner Yanis, en seconde au lycée Jean Monnet, pour manifester ce mardi 6 octobre à Strasbourg. L’élève liste les problèmes qu’il constate déjà après un mois dans l’établissement : « Les salles sont toutes petites, on est serré à 30 dedans. On n’aura pas de prof d’allemand la semaine prochaine. Et en fait, je suis solidaire des lycées de toute la France aussi. » « Je suis entièrement avec lui dans ses revendications. Mais je veux aussi lui apprendre à se mettre en sécurité, à surveiller la police et à partir au bon moment », lance Djamila.

Autour d’elle, une foule dense composée d’environ 10 000 lycéens, étudiants, enseignants et soutiens divers défile dans les rues du centre de Strasbourg. L’intersyndicale annoncera même 15 000 personnes, contre 5 500 selon la préfecture. Quoiqu’il en soit, la procession est interminable. Au milieu du cortège, une fanfare enchaine les tubes revisités. Mais l’heure n’est pas à la rigolade pour tout le monde. De multiples pancartes et banderoles dénoncent l’attitude du gouvernement face au mouvement, parti mi-septembre des lycées d’Île-de-France. Au fil des discussions, les esprits semblent encore marqués par la police et son recours massif aux armes non-létales contre des blocages de lycées dans tous le pays.






« C’est un cri de la jeunesse »
Fabienne est enseignante mais elle est surtout venue pour s’assurer qu’il n’arrive rien à son fils Xavier. Lui se trouve quelques dizaines de mètres devant sa mère. « On se géolocalise tous les deux, montre t-elle avec son téléphone. Je ne veux pas m’approprier le mouvement, mais évidemment je suis solidaire. »

Dans le même esprit, Thomas, violoniste à l’orchestre philarmonique, enfile un brassard blanc pour accompagner et protéger les élèves. « Ma fille est collégienne, alors bien-sûr, je suis avec ces lycéens qui demandent plus de moyens. L’Éducation nationale est un fondement de notre société. »

Bénédicte est professeure d’anglais au lycée Louis Pasteur. Tout en tenant une banderole avec des collègues de son établissement, elle retrace les événements qui l’ont conduite à manifester :
« Devant Louis Pasteur jeudi, c’était une guérilla. Les CRS n’ont pas cherché à comprendre, ils ont tout de suite gazé les élèves. Et puis un élève m’a dit : “Madame, on fait aussi ça pour vous !” Alors on est allé les voir et ce qui est sorti, c’est qu’ils ont trop de pression à cause de Parcoursup, que la méritocratie est un mythe vu que des établissements sont défavorisés par rapport aux autres. Ce mouvement, c’est un cri de la jeunesse qui se rend compte qu’elle est face à des injustices. La réponse ne peut pas être la violence. Je suis entièrement d’accord avec eux. Nos luttes doivent converger maintenant. »

« Je voulais leur montrer qu’ils ne sont pas seuls »
Pour beaucoup de lycéens et lycéennes, la présence de personnels de l’Éducation, de parents et d’adultes en général est un soulagement. Manon Aubry, eurodéputée de La France insoumise, est là également. « Tout le monde nous aide maintenant, souligne satisfait Saba, scolarisé au lycée René Cassin. Plus il y aura des gens, plus on sera écoutés. » Scandalisé par « les robots qui font la sélection de Parcoursup » ou « les trous dans le plafond et le sol » de son établissement, il s’inquiète de la possibilité de ce mouvement d’obtenir des mesures concrètes. « Il faudra qu’on reste déterminés et qu’on soit soutenus », estime t-il.

Les soutiens des lycéens et lycéennes ont des profils variés. Certaines personnes n’ont pas de lien avec les jeunes mais ont été touchés par l’importance des revendications portées. « Je n’aurai pas d’enfant, je suis consultant privé. Mais je voulais vraiment leur montrer qu’ils ne sont pas seuls, explique Laurent, qui manifeste peu en général. Le fait qu’ils baissent les moyens de l’Éducation nationale et qu’après ils utilisent la force contre les jeunes qui se mobilisent, c’est pas possible. » Chloé, intermittente du spectacle, a aussi simplement voulu « gonfler la foule », face à « un État qui ne permet plus de manifester ».

La tête de cortège, où se massent des élèves mais aussi des étudiants et étudiantes, avance souvent d’un pas rapide pour une manifestation. Elle scande « la jeunesse emmerde le Front national » ou « À bas l’État, les flics et les fachos ». Le défilé s’étend sur tout les quais des Bateliers et des Pêcheurs. À chaque pont qui rejoint la Grande Île, des agents de police en tenue anti-émeute bloquent le passage. Et un service d’ordre de 150 syndiqués fait barrage systématiquement.

Se protéger du gaz
Une dizaine de « street medics », des soigneurs bénévoles en manifestation, quadrille l’avant du cortège. « On a eu énormément d’interventions vendredi, surtout pour donner du sérum physiologique à cause des gazages massifs, qui ont quand même provoqué six détresses respiratoires ou pertes de connaissance, rapporte l’un d’eux. Beaucoup de lycéens n’avaient aucun équipement, ils étaient très exposés. On essaye de former les nouveaux militants pour qu’ils utilisent du sérum physiologique et du maalox contre le gaz. »

Arrivée sur la place de la République, les manifestants et manifestantes se rendent compte de l’ampleur de la mobilisation du jour. Certains montent sur la statue au milieu des pelouses et installent une banderole. Plusieurs centaines de personnes tentent de poursuivre la manifestation en direction de la rue du Maréchal-Foch mais sont aussi tôt arrêtées par du gaz lacrymogène. Une dizaine de minutes plus tard, ce sont finalement plusieurs milliers de militants et militantes qui retournent sur le boulevard de la Victoire alors que la manifestation prend fin.

Plus tard, la journée se terminera par de petits affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, ces derniers tentant toujours de disperser les regroupements à coups de gaz lacrymogène. Les vitrines du Mc Donald’s de l’Esplanade et d’une banque à proximité seront endommagées. La préfecture indique que neuf personnes ont été interpellées à Strasbourg et qu’un policier a été blessé.
« Ces jeunes ont un grand esprit de responsabilité »
« On est jeunes, déter, et révolutionnaires », s’écrie un groupe. « On s’arrêtera quand les revendications auront été écoutées, prévient Michelle, étudiante en psychologie :
« Nous aussi à la faculté on veut lancer un mouvement, parce qu’on a les mêmes problèmes, on a des profs en burnout et des bâtiments en mauvais état. »
Hava, étudiante en anglais, fait le lien entre les inégalités dénoncées par les lycéens et celles que vivent les étudiants étrangers, qui doivent payer des frais d’inscription de presque 4 000 euros.

« Les revendications lycéennes sont les nôtres, confirme Suzie, enseignante à l’université. Ces jeunes ont un grand esprit de responsabilité avec leurs revendications », poursuit-elle, impressionnée par leur organisation. Laurent Feisthauer, secrétaire départemental de la CGT, semble surpris par la forte mobilisation du jour : « J’ai essayé, mais je n’ai pas réussi à parcourir toute la manifestation », dit-il.

Les étudiants et lycéens interrogés affichent leur volonté de poursuivre les blocages dans les jours qui viennent. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a de son côté annoncé « une banalisation des cours en fin de semaine » pour que les directions organisent des « temps de démocratie interne au sein des lycées ». Pas sûr que cela puisse satisfaire la jeunesse, qui ne cesse de demander des mesures concrètes, comme des créations de postes, la suppression de Parcoursup et une hausse du budget de l’Éducation nationale.