140 étrangers pourront à terme être enfermés au CRA de Mérignac (SB/Rue89 Bordeaux)
Ouvert depuis le 1er octobre dernier, le nouveau centre de rétention administrative (CRA) de Bordeaux-Mérignac, peut recevoir 140 personnes. Il a reçu ce lundi sa première visite parlementaire, celle du député Nicolas Thierry, selon lequel ce lieu « n’a pas de raison d’être ».
Bordeaux disposait du plus petit centre de rétention administratif (CRA) de France, qui était aussi l’un des plus décriés en raison des conditions de vie jugées indignes, au sous-sol du commissariat de Mériadeck. Le 1er octobre dernier, ce centre a fermé, et les 18 étrangers en attente d’expulsion du territoire qui y étaient enfermés ont été déplacés au nouveau CRA de Mérignac.
Ce dernier, situé en bordure de rocade, est au contraire l’un des plus grands de France, avec ses 140 places qui pourraient toutes être occupées au printemps prochain, surveillées par (à terme) 190 policiers. Il suscite lui aussi la controverse : jeudi dernier, jour de l’ouverture de cette imposante bâtisse entourée de grillages, une cinquantaine de personnes a répondu à l’appel du Collectif AntiCRA, manifesté contre cette « usine à enfermer les étrangers ».
La Cimade, l’association qui réalisait des permanences juridiques au CRA de Bordeaux, n’a pas répondu à l’appel d’offre du Ministère de l’Intérieur pour intervenir dans le nouvel établissement. Dans un communiqué, elle estime que « la conception et la gestion carcérale entravent encore davantage les droits et libertés des personnes enfermées », ne lui permettant plus « de remplir ses missions dans de bonnes conditions ».
Un CRA « atypique »
Le député écologiste de Bordeaux Nicolas Thierry a joué de son droit de visite des lieux de privation de liberté pour jauger de ces conditions de rétention. Lui, qui avait été l’un des derniers parlementaires à visiter l’ancien CRA, après l’épidémie de gale au printemps, a été le premier à frapper à la porte du nouveau centre, ce lundi 5 octobre, flanqué de plusieurs journalistes. L’entrée se fait par l’annexe judiciaire, où se dérouleront toutes les audiences des personnes retenues, censées se dérouler principalement en présentiel, ou si non en visio.
Premier étonnement de Nicolas Thierry : nous sommes reçus par des agents de sécurité privés. L’accueil des visiteurs et la sécurisation des abords, tout comme les transports, les repas et le nettoyage, ont en effet été confiés à des prestataires, via des marchés publics représentant au total plus de 11 millions d’euros pour 4 ans.
De quoi « décharger les policiers de ces tâches », et leur permettre de se consacrer à leurs missions, justifie le chef du centre – qui a demandé que son nom n’apparaisse pas dans la presse. Au député, il vante les atours du nouveau CRA et de son annexe de justice, dont la construction (par un groupement mené par Bouygues) a coûté plus de 26 millions d’euros :
« Nous avons eu la volonté d’humaniser les conditions de rétentions. Sinon à taille humaine, ce CRA n’a pas de barbelés en hauteur, pas de barreaux aux fenêtres, ce qui induit des risques. C’est un CRA très atypique, le seul de France dont les chambres de mise à l’écart ont un espace extérieur. Aucun n’a autant de verdure, les interstices entre chaque module sont plantés. »

« Autonomie contrôlée »
Ces « cœurs paysagers » derrière des grilles, restent cependant inaccessibles. Les cours des modules de vie – 10 sections de 7 chambres, destinées à accueillir 14 retenus chacune, avec un publiphone pour recevoir les appels et en passer vers la France -, disposent certes de tables de ping-pong, mais sont très minérales, et exposées au bruit continu de la rocade.
L’offre de distractions est néanmoins pléthorique par rapport à Mériadeck : une télé dans chaque chambre et dans les trois salles d’activité, où un écran est aussi prévu pour des consoles de jeu, un petit terrain de foot « ouvert à la demande » (quand la pelouse aura fini de pousser). Les personnes retenues auront droit à 45 minutes de déambulation par jour dans tout le centre.
Certaines d’entre elles profitent de ce créneau pour se faire couper les cheveux par un autre pensionnaire du CRA dans la zone d’autonomie contrôlée (ZAC). C’est depuis ce leu de vie qu’on accède aux permanences de Forum Réfugiés (l’association qui remplace la Cimade pour l’accompagnement juridique) et de l’OFII (office français de l’immigration et de l’intégration), qui rend quelques services aux retenus, dont l’achat de cigarettes.
« Mais c’est mal organisé, ça fait 5 jours qu’on a pas de tabac », indique à Nicolas Thierry le coiffeur improvisé, qui regrette son séjour à Mériadeck : « On était tous ensemble » – quand à Mérignac, les 18 hommes sont dispatchés entre deux unités de vie et ne se croisent qu’à la ZAC.
« Comme la prison »
Les avis divergent sur leurs conditions de vie. Pour l’un des retenus, les policiers les « traite comme des chiens », un autre estime « qu’on s’entend bien avec eux ». « Ici c’est comme la prison, juste pour une histoire de papiers », déplore un des résidents. Et la plupart le vivent mal : un jeune homme d’origine algérienne, en France depuis 2019, conteste son OQTF (obligation de quitter le territoire français) : il est marié depuis 2023, a un enfant, et sa famille ne subsiste que grâce à son salaire.
« Je suis très stressé, j’ai perdu 20 kilos depuis la fin aout, je ne veux pas que ma femme vienne me voir ici avec mon fils. A cause de moi, il est malade. »

Nicolas Thierry s’émeut du dispositif médical sur place, qui ne traduit pas selon lui une franche amélioration avec le commissariat de Bordeaux – deux infirmières présentes en permanence, et un médecin 3 jours et demi par semaine.
« Mais cela va monter à 5 ou 6, pour tendre vers une présence constante », affirme le chef de centre, qui indique qu’un psychiatre sera également présent deux demi-journées par semaine, et que des spécialistes du CHU proposeront aussi des téléconsultations.
Du côté de l’assistance juridique, deux, et bientôt trois salariés de Forum Réfugiés seront présents dans un premier temps, pour constituer à terme une équipe de 6 personnes. L’association assure un premier diagnostic juridique sur les mesures d’éloignement et les placements en rétention, ainsi que sur les possibilités de les contester, avant d’aiguiller les personnes vers un avocat.
Source de tensions
Directrice adjointe de Forum réfugiés, Elodie Jallais, venue de Villeurbanne pour former ses collègues, se félicite que le CRA girondin n’ait pas reproduit certaines erreurs du nouveau centre lyonnais (140 places lui aussi), dont la zone d’autonomie contrôlée est dépourvue d’accès vers l’extérieur :
« Nous étions très stressés par l’organisation des ZAC qui a pu être une source de tension au CRA2 de Lyon. Notre souci était d’avoir un sas entre la zone et nos bureaux, pour ne pas avoir trop de bruit et pouvoir organiser les passages. Au CRA de Mériadeck, les personnes avaient un accès direct à la permanence de la Cimade. Ici, l’accès est limité à une période de courte durée, 45 minutes. On sait qu’à 140, ce sera peut-être beaucoup plus compliqué qu’aujourd’hui. »
Elodie Jallais redoute que la montée en charge du CRA soit plus rapide qu’annoncé – 105 personnes d’ici la fin de l’année, soit une admission par jour, un établissement rempli au printemps prochain. Et se réjouit de la volonté de la Cimade de « venir en soutien », avec des visites au parloir ou des recueils de témoignages.
Etique
Quand le chef du centre indique que les personnes retenues au CRA sont « essentiellement des sortants de prison qui présentent risque majeur s’ils restent en liberté », Nicolas Thierry rappelle que sur 40000 étrangers retenus chaque année en France, la moitié « n’ont jamais fait de prison et n’ont pas de casier », et 36% sont réellement éloignées. Il déplore « le mimétisme frappant », et inopportun, « avec l’univers carcéral » :
« J’ai discuté au CRA avec deux personnes qui travaillaient avant d’être arrêtées et n’avaient jamais fait de prison. Elles sont enfermées simplement parce qu’elles n’ont pas de papier. Elles ne comprennent pas le sens de leur rétention. Est ce que la République peut priver des êtres humains de liberté en raison de problèmes administratifs ? C’est une question éthique. »
Interrogé sur les conditions de rétention meilleurs qu’à Mériadeck, le député de Bordeaux considère que « cela ne pouvait pas être pire » : « Le sous-sol du commissariat de Bordeaux était invivable, sans lumière, avec des conditions d’hygiène terribles. Mais peut on se féliciter que ce lieu soit plus agréable alors qu’il n’a pas de raison d’être ? »
Il se promet d’y retourner en 2027, lorsque le CRA aura atteint son rythme de croisière.
