Publié le 17 juillet 2026

6 min

Le capitalisme a tué la fête en monétisant le partage, la joie et l’envie d’être ensemble

#Culture

La fête est morte, assassinée. Cet été Rue89 Strasbourg se penche sur son cadavre encore chaud et mène l’enquête pour retrouver le meurtrier. Après avoir interrogé la flemme comme premier suspect, il est l’heure de prendre de la hauteur. Épisode 2 : le capitalisme a tué la fête.

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La fête est morte, assassinée. Cet été Rue89 Strasbourg se penche sur son cadavre encore chaud et mène l’enquête pour retrouver le meurtrier. Après avoir interrogé la flemme comme premier suspect, il est l’heure de prendre de la hauteur. Épisode 2 : le capitalisme a tué la fête.

À Strasbourg, la Fête de la musique 2026 a été à peine supportable sous la chaleur étouffante. Avec les festivals annulés, des événements reportés et des soirées déplacées partout en France, on peut dire que le mois de juin a dégommé la fête sans prendre de pincettes. La faute incombe aux températures records et aux orages, boostés par un dérèglement climatique sous dopamine.

Comment avoir envie de fêter quoi que ce soit après avoir travaillé une semaine sous 35 degrés Celsius ? Après avoir dormi à peine quelques heures pendant cinq nuits tropicales, dans un appartement mal isolé, devenu une bouilloire même avec trois ventilateurs allumés ? À fleur de peau, irrité et énervé par cette canicule qui n’en fini plus de durer ? Les événements climatiques survenus en juin et juillet s’apparentent à des clous sur le cercueil de la fête. Principal suspect : le capitalisme globalisé.

Les corps épuisés par le travail n’ont plus cœur à faire la fête

Géno a 35 ans et voilà presque huit ans qu’il travaille comme livreur de repas pour des plateformes numériques. Il est environ 22h lorsqu’il rentre dans la cour arrière de son immeuble avec son vélo électrique amélioré, qui est désormais plus proche de la mini-moto que du vélo. Sous son casque, il transpire à grosses goutes. Comme tous les soirs, sa routine s’enclenche après avoir garé son bolide : une douche, un repas et quelques activités calmes dans son studio d’à peine plus que vingt mètres carrés avant d’aller se coucher :

« Je sortais pas mal après le travail il y a encore quelques années mais à force, ça use. Quand tu as pédalé pendant deux heures à travers tout Strasbourg, tu n’as plus l’énergie ni l’envie de ressortir pour retrouver tes potes. Et le lendemain, faut bien remonter sur le vélo pour travailler, donc faut être en forme. »

Dans une récente publication, l’Agence de la sécurité sanitaire (Anses) a pointé du doigt les « conséquences sur la santé des travailleurs effectuant la livraison de repas à deux roues en milieu urbain », notamment « le stress, l’épuisement et les troubles musculosquelettiques (TMS) ». Dans un système capitaliste ubérisé où les attentes de productivité sont de plus en plus élevées, le corps des travailleurs et des travailleuses est maltraité, abîmé, fracassé, comme en témoigne l’augmentation fulgurante des TMS depuis les années 1990. Face à cette réalité, la possibilité et la volonté de faire la fête s’envole. Même sur les jours de repos, consacrés à rester tranquille pour ne pas accentuer sa fatigue.

« Depuis la pandémie , j’ai gardé ce goût de rester chez moi, tranquille, avec ma routine. Tu ajoutes à ça la galère niveau pouvoir d’achat et tu n’as plus aucune motivation à sortir faire la fête. » poursuit Géno en attachant son antivol. La pandémie de Covid-19 a en effet été sérieusement suspectée d’avoir assassiné la fête au début de cette enquête. Mais la piste a été écartée, notamment suite à la lecture de l’anthropologue Emmanuelle Lallement, qui explique dans Le Monde en janvier 2021 :

« Même dans ce contexte d’incertitude qui perdure, on ne va pas cesser de faire la fête. Peut-être qu’actuellement, on est en train d’observer l’émergence d’autres types de rituels, le déclin aussi peut-être de formes de fêtes telles qu’on les faisait (le réveillon dispendieux par exemple) pour laisser place à d’autres formes qui sont encore à inventer ou réinventer. »

La fête capitaliste, est-ce vraiment la fête ?

Pour ce qui est des « formes » de la fête, le capitalisme a plus d’un tour dans son sac mais dans tous les cas, ça va vite coûter un bras. Entre les entrées payantes, les consommations hors de prix, les dress-codes imposés ou encore le trajet jusqu’au lieu convoité, il faut avoir le porte-monnaie bien accroché avant de partir en soirée. Éléonore, 26 ans, pose un regard acerbe sur ce que la capitalisme a fait à la fête :

« La fête a été parfaitement intégrée dans l’esprit capitaliste, c’est un business comme un autre. Avec ses codes, ses lieux dédiés, ses organisations et avec des propriétaires dont l’objectif est de s’enrichir. C’est l’occasion de dépenser son argent, de se montrer sur les réseaux sociaux, de se sentir au cœur de l’attention par exemple lorsqu’une bouteille est commandée… Nous ne devrions même pas appeler ça la fête, il n’y a plus l’essence même du mot dans ces pratiques. »

L’essayiste et théoricienne politique canadienne Dalie Giroux ne dit pas autre chose dans un article paru en 2014 dans la revue sociale et politique québécoise À Bâbord :

« La fête d’aujourd’hui ne vise fondamentalement ni l’excès existentiel ni l’expression populaire. Elle vise de manière explicite l’augmentation du produit intérieur brut par le biais de la capitalisation de la gratuité existentielle et de la puissance du nombre. On se rencontre donc pour consommer et faire profiter les stakeholders, pour célébrer les dieux de la richesse collective. »

Pourtant, comme souvent, des résistances s’organisent. Depuis la fin des années 1980, les free-parties ou rave ont souhaité prendre le contrepied de ce capitalisme affamé en proposant des fêtes inclusives, gratuites, des « actes collectifs, non productifs, populaires et surtout des moments de partage » raconte Éléonore.

La fête en résistance de plus en plus réprimée

Des événements que l’État cherche à réprimer chaque année un peu plus. En avril, une nouvelle étape a été franchie avec une une proposition de loi visant à alourdir les condamnations des organisateurs de free-parties et à infliger des amendes aux participants. « Les personnes au pouvoir ont tellement peur qu’on s’amuse, que l’on fasse autre chose que travailler, travailler et travailler qu’ils cherchent à étouffer toute expression de liberté, d’organisation collective et d’expérience festive comme les free-parties », constate désabusée Éléonore.

Mais si la culpabilité du capitalisme dans l’assassinat de la fête est démontrée, il semble très probable que le capitalisme ait été aidé par des complices. Il est sans aucun doute l’heure d’examiner le dossier du patriarcat.

Par Dorian Mao

Publié le 17 juillet 2026

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