La flemme par Edite Fernandes
La fête est morte, assassinée. Mais par qui ? Puisque Rue89 Strasbourg se penche sur son cadavre cet été, j’ai exploré un suspect : la flemme.
Un samedi soir ordinaire. Il fait beau. Le chant des terrasses emplit l’air du centre de Strasbourg. En ce mois de juin ensoleillé, c’est la saison des amours et elles appellent les fêtards à les rejoindre. En fond, on distingue un son plus grave, plus profond, certainement une salle de concert qui, elle aussi, invite à la retrouver pour une danse sur fond de guitares saturées. Le téléphone vibre, « tu sors ? » « Non… la flemme. » Cette scène, je l’ai vécu dix fois, cent fois même. Elle est devenue tellement commune dans mon groupe d’amis que sortir en bande relève de l’exception. Ma dernière grosse soirée ? L’anniversaire d’un copain en février. Mon week-end idéal ? Un bon canapé, une série et des nuits complètes. La présentatrice télé Léa Salamé dirait que je suis devenu « chiant ».
En 2021, au cœur de la pandémie de covid-19, Le Figaro nous alerte sur une autre épidémie qui ravage la France : celle de flemmingite. « La société de la fête a cédé sa place à une société de la flemme », explique Jérémie Peltier, directeur des études de la fondation Jean-Jaurès. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en quarante ans le nombre de boîtes de nuit a été divisé par deux et bien peu ont rouvert après les premiers confinements. Il n’est plus nécessaire de sortir pour draguer, danser ou écouter de la musique, des applications mobiles y pourvoient à domicile :
« Netflix et les écrans seront toujours plus puissants que la fête collective à l’extérieur, vous faisant petit à petit perdre la flamme pour vous plonger dans la flemme. »
Élémentaire mon cher Peltier ! Notre manque de volonté a tué la fête.
Tout feu tout flemme
« J’ai une bouteille de schnaps qui traîne dans mon frigo depuis six mois, nous montre Pierre. Ça ne serait jamais arrivé quand j’avais 20 ans, on lui aurait déjà fait un sort. » Propriétaire et installé en couple, le dessinateur de 34 ans a tout du suspect idéal. En rentrant dans l’appartement, on manque de marcher sur les jouets du chat, un indice qui ne trompe pas. « Tu viens me voir parce que je suis ton pote casanier ? » Pour Pierre, la fête était une parenthèse pendant ses études, deux années à l’étranger où il enchaînait les jägermeister plus vite que son ombre. Aujourd’hui, il fréquente plus assidûment les salles d’escalade que les bars de nuit :
« J’ai moins d’occasions de faire la fête parce qu’on a tous des vies professionnelles bien remplies. Ça m’arrive quand même de dire non, mais ce n’est pas de la flemme, c’est juste que j’ai prévu autre chose et que je n’ai pas envie de bouger mon emploi du temps. »
Il est des dénis plus parlant que nombre d’aveux.
La flemme, Ophélie la connait bien et l’assume, elle se met directement à table. Pour cette journaliste indépendante, le samedi soir a longtemps eu quelque-chose de sacré. « C’était LE soir ! Le week-end était raté si je ne sortais pas. » La trentenaire fait pourtant le constat que ses soirées se finissent de plus en plus tôt :
« Je suis là, en soirée avec plein de gens que j’apprécie, mais au bout d’un moment, il y a l’appel du chez-moi. J’ai la flemme de faire la discussion et j’ai envie de calme. Il y a un effort social que j’ai de plus en plus de mal à fournir. »
En cause, « un manque d’intérêt pour la fête » apparu avec le temps et des « batteries sociales » vidées par des heures d’échanges lunaires avec des services communications peu coopératifs.
« Je sais que si j’ai besoin de rester chez moi, c’est parce que je suis fatiguée, notamment mentalement. Je n’éprouve donc pas de culpabilité à avoir la flemme. »
Paris est une flemme
Sophie aime toujours la fête, mais ne la pratique plus que rarement. À 53 ans, elle raconte ne plus y trouver la féerie de sa jeunesse :
« Vomir dans un taxi, check. Rouler des pelles à la moitié de la soirée, check. Faire la fête jusqu’au bout de la nuit et aller bosser bourrée, check. J’ai déjà fait les trucs et je ne me vois pas les refaire à l’infini. La fête quand ça devient une routine, ce n’est plus la fête. »
Au cœur de la flemme de Sophie, la place qu’occupe l’alcool dans les soirées. « Pendant des années, j’ai dit à mes potes que j’avais la flemme. Mais ça n’était pas ça, j’avais juste envie d’autre chose. L’alcool pour l’alcool, sans que ça permette des échanges, des rencontres, pour moi, c’est non. »
Nous passons maintenant à l’audition de Mathilde. Pendant une quinzaine d’années, la photographe était de toutes les soirées au Molodoï, courrait les festivals et tutoyait tout le schlaguistan strasbourgeois. Aujourd’hui, le pyjama a remplacé la veste à paillettes et un jeu de gestion vaut bien un mur de son.
« Ce n’est pas parce que j’ai la flemme d’aller à un événement que je joue aux Sims. J’ai sincèrement plus envie de jouer que d’aller faire la fête. »
Comment en arrive-t-on là ? « Chaque jour sans même qu’on s’en aperçoive, notre cerveau compare le coût de nos actions et ce qu’elles peuvent nous rapporter, explique Gérard Derosière, chercheur en neurosciences à l’Inserm lors d’une autopsie de la flemme sur France-Culture. On s’engage dans une action lorsque les bénéfices attendus sont supérieurs aux efforts qu’elle nous demande. »
La flemme est finie
Si la photographe strasbourgeoise assume de dire sa flemme de sortir à ses amis, elle ne se définit pourtant pas comme une flemmarde. Sa flemme est thérapeutique.
« J’assume parfaitement de me détacher de l’obligation sociale de paraitre branchée. Le fait d’aller à un événement juste parce que tout Strasbourg va y être et que sinon tu n’es pas une vraie Strasbourgeoise, là, j’ai vraiment la flemme. »
La jeune femme s’estime désormais guérie de son syndrome Fear of missing out (FOMO), une forme d’anxiété caractérisée par la peur de louper un événement et l’occasion d’interagir socialement, presque l’anti-flemme.
« Avant, je sortais trois fois par semaine, mais j’étais beaucoup plus seule dans mon quotidien. Aujourd’hui, ce n’est pas forcément la fête mais j’ai des amis à la maison tout le temps, en définitive, j’ai une vie sociale beaucoup plus riche. »
La flemme a-t-elle tué la fête ou est-elle un coupable un peu trop idéal ? Déjà, on ne devrait pas croire les accusations du journal des gens qui déplorent que les jeunes ne fassent plus la fête mais appellent la police dès qu’il y a du bruit. « Souvent la flemme, c’est juste s’écouter, explique Mathilde. C’est OK d’avoir la flemme, on n’a aucune raison de se forcer à faire la fête. »
Quand on regarde les statistiques des recherches Google pour le terme « flemme », on observe une augmentation continue depuis 2004. Il s’agit moins d’une épidémie de flemmingite que le témoignage d’une société qui regarde sa flemme en face. « Aujourd’hui, on assume de dire qu’on a la flemme, explique Ophélie. De la même façon qu’on assume de dire qu’on est en dépression, bipolaire, etc. » Enfin, répondre « la flemme » à une proposition de soirée, c’est aussi s’éviter d’avoir à expliquer que l’alcoolisme de nos amis nous attriste, qu’on préfère d’autres activités ou encore que le travail nous fatigue… Si la flemme a tué la fête, c’est le capitalisme qui devrait être dans le box des accusés.