Plusieurs dizaines de milliers de manifestants ce mardi à Bordeaux (SB/Rue89 Bordeaux)
8700 personnes selon la police, 50 000 selon les organisateurs, ont défilé ce mardi 6 octobre à Bordeaux en soutien aux lycéens. La préfecture a annoncé neuf interpellations en Gironde.
« On rate nos leçons pour vous en donner une. » « Classes plus chargées que le casier de Marine. » « Macron baise ta femme, pas nos profs »… Ce n’est peut-être pas encore Mai 68, mais l’imagination est déjà au pouvoir sur les innombrables pancartes fait maison brandies lors de la manifestation en soutien aux lycéens, ce mardi 6 octobre à Bordeaux.
Les graves blessures infligées à des lycéens lors des interventions des forces de l’ordre – main arrachée par une grenade à Lens, mâchoire fracturée par un tir à Saint-Ouen-l’Aumône… – sont régulièrement évoquées par ces slogans : « Touche pas à nos gosses », « +de cours, -de coups », « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne »… D’autres sont scandés dans le cortège : « Solidarité avec les lycéens réprimés », « Acab » (All cops are bastards : Tous les flics sont des salauds), « Tout le monde déteste la police »…
« Révoltant »
La gestion controversée du maintien de l’ordre face à des mineurs et l’émotion que ces bavures ont suscité n’est sans doute pas étrangère à la mobilisation massive – 8700 manifestants à Bordeaux selon la police, 50 000 selon les organisateurs, principalement des jeunes, lycéens et étudiants.
« C’est révoltant de voir ces violences extrêmes contre les lycéens, en majorité mineurs, avec aucune restriction imposée aux forces de l’ordre alors que ces jeunes n’ont aucune notion du comportement en manifestation », explique Agathe, étudiante de 21 ans.
Elle fait référence aux consignes données par le ministre de l’intérieur. Dans une note adressée aux préfets et forces de sécurité, le 30 septembre, Laurent Nuñez avait déclaré : « L’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre. »
Élève de terminale au lycée Montesquieu à Bordeaux, Louka bat aujourd’hui le pavé après l’interpellation de deux amies lors du blocus. « Elles ont été arrêtées de force sans aucune preuve, et qui pour l’une d’elle a passé 48 heures en garde à vue. Elle sera bientôt jugée », indique le jeune homme.
« La répression face aux lycéens est disproportionnée, ils ont le droit de se battre et de revendiquer des moyens, estime Nathanael, 18 ans. Je suis désormais étudiant en droit à l’université de Bordeaux mais l’an dernier, dans mon lycée à Saint-André-de-Cubzac, le prof de philo n’avait pas été remplacé, l’année du bac ! Les médias aiment dire qu’on ne pense qu’à nous mêmes, mais c’est faux, on est solidaires les uns des autres. »

Inégalités
« Il y a eu des cassages, certes, mais nos revendications ne sont pas assez mises en avant », abonde Matthew, ancien élève du lycée des Iris, à Lormont, pointant lui aussi le manque de moyens dans l’éducation nationale. Il souligne que lors de son année en première, il n’y a pas eu cours de français la moitié de l’année, faute d’enseignants remplaçants.
« On nous fait croire que rien n’est possible mais le gouvernement se refuse à chercher des nouvelles recettes, par exemple dans les dividendes des actionnaires. »
Le Lormontais s’indigne également des inégalités entre élèves que ne parvient pas à corriger le système :
« Dans nos lycées de banlieue, des jeunes ont du mérite et des capacités mais ils finissent avec rien à la sortie car ils ne sont pas accompagnés. D’autres qui ne foutent rien s’en sortent, car leurs parents arrivent à les placer en alternance, grâce à leurs relations. »
Désormais étudiant en licence Infocom à l’université Bordeaux Montaigne, il relève avoir décroché sa place sur Parcoursup à la dernière minute, et dénonce les galères rencontrées avec la plateforme par nombre de ses camarades, aux résultats pourtant excellents. Critiqué par de nombreux lycéens, le logiciel pourrait faire l’objet d’une révision, a déclaré ce mardi le premier ministre, Sébastien Lecornu.
Déters
D’autres manifestent une angoisse profonde pour leur avenir, comme Axel, 21 ans, étudiante en droit et masque FFP2 sur le visage :
« On est déters pour essayer de rentrer dans la vie active mais le système nous rejette, le marché du travail de veut pas de notre valeur ajoutée et de notre intelligence. Alors on est tous en dépression car on sait pas où on veut aller, parce qu’on voit les reculs sur le climat ou les droits des femmes, ça nous fait peur. »
Ce mardi à Bordeaux, les jeunes sont entourés de parents d’élèves, de militants syndicaux et politiques (beaucoup de drapeaux de la France insoumise, notamment), et sont souvent applaudis par des habitants à leurs balcons. Les responsables de la CGT et de la FSU, qui ont déclaré la manifestation en préfecture, assurent aussi le service d’ordre, empêchant par exemple les manifestants les plus remontés de s’engager dans la rue Sainte-Catherine puis le cour de l’Intendance.
« On est là pour encadrer, et on a pu prévenir quelques petits incidents mineurs », estime Stéphane Obé, de l’union départementale CGT. Il salue « une jeunesse extrêmement lucide et informée qui a décidé de lutter contre l’injustice sociale » :
« La colère est forte, on la comprend et on la partage. Elle rejoint celle exprimée le 29 septembre contre les économies budgétaires au détriment des services publics, dont l’éducation nationale. Ils revendiquent des moyens et de l’argent, il y en : sur les 211 milliards d’euros de subventions aux entreprises, 50% ont été captés par celles du CAC40, qui redistribuent 100 milliards aux actionnaires. »

Neuf interpellations
Une assemblée générale devait se tenir à 14h à l’issue de la manifestation, où les syndicats avaient demandé l’autorisation d’occuper les lieux jusqu’à 17h. Mais un groupe de manifestants a tenté de s’engager avec des poubelles sur le cour Victor-Hugo, et des jets de projectiles sont intervenus avec les forces de l’ordre – 590 policiers et gendarmes ont été mobilisés. Celles-ci ont tiré des gaz lacrymogène et des LBD, et nassé les manifestants pendant de longues minutes devant la porte de Bourgogne, sous les huées de la foule – « la police déteste tout le monde ! ».
Selon la préfecture, « neuf interpellations ont été réalisées [en Gironde], notamment pour des faits liés à la détention ou à l’usage de mortiers et au transport d’armes. Aucun blessé n’est à déplorer à ce stade ».
Une nouvelle journée de manifestation devrait se dérouler ce jeudi 8 octobre.
