Au lycée Gutenberg de Créteil, le 1er octobre 2026.
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Mobilisation des lycées : les quartiers populaires à l’avant-garde Lycéen·nes : « Nous continuerons jusqu’à ce que nos revendications soient entendues »Deux lycéens s’avancent timidement vers leur professeur de mathématiques. Entre leurs mains un mégaphone bleu. « Monsieur, tenez, on vous le rend. » Rabah Safsaf sourit et répond : « C’est normal, nous allons tous·tes dans le même sens. » Représentant CGT dans le Val-de-Marne, l’enseignant est un habitué des manifestations, mais ce jeudi matin, il est là pour soutenir ses élèves du lycée Gutenberg de Créteil. « C’est beau de les voir là, ensemble. Ces élèves n’oublieront pas cette journée et les autres qui vont suivre », souffle Rabah Safsaf.
En face de lui, un haut-parleur crache des musiques à peine reconnaissables, tellement le volume est élevé. Près de deux cents élèves dansent ensemble devant les grilles de leur établissement, bâtiment massif aux teintes gris anthracite, planté au milieu d’un quartier résidentiel. Des filles, des garçons filment chaque seconde de ce blocus. Ils·elles n’ont pas de porte-parole, n’appartiennent à aucun parti politique. Sur ce blocus, il n’y a pas de représentant·es d’organisations lycéennes. Tout est spontané. La mobilisation, comme l’ensemble de celles programmées dans le Val-de-Marne a été lancée sur Snapchat. Un réseau social très efficace.
Pourquoi nos bâtiments ne sont pas rénovés ? Ils ne peuvent pas mettre juste un coup de peinture et changer quelques chaises ?
Maslée
Un groupe de copines s’extrait de la foule pour faire une pause. Elles tiennent toutes des pancartes en carton sur lesquelles elles ont écrit leurs propres slogans. « Ils donnent 6 milliards d’euros pour les militaires mais pas un centime pour les lycées de banlieue. Réveillez-vous ! » ou encore « Fashion mais pas facho ». Sarah, 16 ans, ne lâche pas son téléphone. L’élève de première publie toutes ses vidéos sur TikTok pour informer les lycées voisins. « Ma mère n’a pas voulu me croire quand je lui ai dit que j’avais trouvé mon slogan toute seule », confie l’adolescente. « Nous savons pourquoi nous sommes là ! L’année dernière, un morceau du plafond est tombé sur nous en plein cours d’anglais. Parfois, il pleut dans les classes. »
Maslée, 15 ans, bouillonne et demande à son amie l’autorisation de prendre la parole : « Pourquoi nos bâtiments ne sont pas rénovés ? Ils ne peuvent pas mettre juste un coup de peinture et changer quelques chaises ? Nous, on espère seulement pouvoir passer nos épreuves de français du baccalauréat dans de bonnes conditions. » En juin, ces épreuves ont eu lieu en pleine canicule dans des salles où le thermomètre est monté parfois au-dessus de 35 degrés.

« Les adultes nous prennent pour des idiots »
Inès n’a pas oublié, elle est en terminale cette année : « J’ai fait un malaise pendant l’épreuve. La chaleur était insupportable, c’était horrible. L’Éducation nationale a acheté des ventilateurs au dernier moment mais cela n’a servi à rien. » A 17 ans, Inès et ses amies savent exactement pourquoi elles sont là. « Les adultes nous prennent pour des idiots. Nous avons des revendications, nous ne sommes pas des enfants ! Au lycée, on nous demande tout le temps d’être responsables, mais seulement quand cela arrange les gens. Pourquoi on devrait tout le temps subir ? »
La priorité des ministres à la rentrée a été de nous retirer nos téléphones, mais ça change quoi à leur vie qu’on garde nos portables.
Aïcha
Quelques feux d’artifices sont tirés en l’air depuis le bout de la rue. Les lycéen·es se mettent immédiatement à courir en paniquant. « On a peur de la police », lâche Maslée. L’adolescente a vu défiler sur son écran les images des violences policières. « Un lycéen a perdu toutes ses dents ! Une autre fille a été presque étranglée. Depuis longtemps en tant femme racisée, j’ai peur de cette police quand je marche dans la rue. C’est une triste réalité mais c’est la réalité du monde actuel. » Les forces de l’ordre sont à quelques mètres de l’adolescente. Une dizaine de policiers au total, casqués et armés pour certains de LBD, lanceur de balles de défense. Ce jeudi matin, il n’y aura pas d’intervention policière.
Une jeunesse en manque d’écoute
La grande majorité des élèves qui participe au blocus du lycée Gutenberg de Créteil répètent leur besoin d’être écouté·es par le gouvernement, l’académie, leur proviseur, leurs enseignant·es et même leurs parents. « Personne ne nous écoute, ne nous soutient. La priorité des ministres à la rentrée a été de nous retirer nos téléphones, mais ça change quoi à leur vie qu’on garde nos portables ? s’agace Aïcha, 17 ans. Et puis, à l’entrée du lycée, les filles doivent toujours retirer leur voile. »
Cela nous fait du bien de savoir qu’on peut s’unir et encore plus quand nous voyons que certain·es professeurs sont là pour nous défendre.
Sirine
Sirine, élève de terminale, se faufile pour prendre la parole. « Cela nous fait du bien de savoir qu’on peut s’unir et encore plus quand nous voyons que certain·es professeurs sont là pour nous défendre. Cela nous rassure beaucoup. » À quelques mètres de la grille de l’entrée de l’établissement bloquée, quelques enseignant·es se sont glissés discrètement parmi leurs élèves. « Notre rôle avant tout est d’être là en tant que support. Nous ne sommes pas ici pour mener le mouvement, assure Rabah Safsaf, professeur de mathématiques. Pour une fois, c’est nous qui suivons les lycéens et ils·elles s’en sortent très bien ! Ce qui se passe aujourd’hui me rappelle le mouvement lycéen contre le CPE, le contrat première embauche en 2006. »

Il y a vingt ans, après trois mois de lutte, cette mobilisation avait abouti au retrait de ce contrat précaire à destination des jeunes. Un dispositif défendu bec et ongles par Dominique de Villepin, alors Premier ministre. Présents également, quelques surveillant·es qui interviennent dès qu’un élève escalade trop dangereusement les grilles du lycée. À l’intérieur de l’établissement, des enseignant·es ont fait le choix de maintenir leurs cours, même si seulement quelques élèves sont présent·es.
D’autres sont monté·es sur le toit pour observer d’en haut la mobilisation d’adolescent·es. Sur Snapchat, les lycéen·nes de Gutenberg se sont déjà donné rendez-vous le 6 octobre prochain. Cette fois, ils·elles devraient être rejoints par les universités. À la différence de 2006, le gouvernement n’a pas de projet de loi à retirer pour calmer cette mobilisation. La preuve, sans doute, d’un malaise plus général, au coeur dans une génération très angoissée par le contexte national mais aussi international.