Action de blocage au lycée régional César Baldaccini, à Marseille, le 29 septembre 2026.
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En images : le feu de la colère des pompiers Ça se tend… Lycéen·nes : « Nous continuerons jusqu’à ce que nos revendications soient entendues »Disons-le d’emblée : le mouvement des lycéens qui traverse le pays ces derniers jours est impressionnant. Ses échos sont nombreux et évidemment incertains. Mais par son ampleur et sa trajectoire, et par son apparition polyphonique dans l’agenda politique, cette mobilisation est déjà un point de bascule de la vie politique française contemporaine.
Le caractère important de ce qu’il se passe peut se mesurer à l’impressionnante levée de boucliers réactionnaire pour tenter d’imposer l’idée d’un mouvement aux motivations douteuses, violent ou récupéré. Le mouvement est de fait un éclatant révélateur des irresponsabilités politiques du pouvoir en place. Ses adversaires objectifs ont raison de le prendre au sérieux.
Le mouvement présente à ce stade certains traits caractéristiques et structurants, que nous tenterons d’énumérer ici au prisme d’une sociologie des mobilisations forcément réinterrogée par les événements en cours. Les éléments développés ne prétendent pas à l’exhaustivité et doivent se lire comme autant de questions, encore ouvertes.
1- Le mouvement vient d’en bas
Les premières revendications sont celles d’une égalité de traitement, formulées depuis le point de vue et depuis une expérience particulière des inégalités.
C’est la caractéristique première et incontournable des événements en cours : aujourd’hui en expansion à travers le pays, le mouvement des lycées est né dans les lycées populaires de banlieue parisienne, en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne. Ce qui est mis en lumière par les élèves et les personnels, ce n’est plus vraiment le traditionnel « manque de moyens » mais bien l’effondrement des conditions d’accueil au sein d’établissements où sont scolarisés en grande majorité des enfants de familles résidant dans les quartiers populaires.
Les premières revendications sont celles d’une égalité de traitement, formulées depuis le point de vue et depuis une expérience particulière des inégalités, revendiquant l’identité sociale des quartiers populaires. Les codes des quartiers composent l’esthétique de cette mobilisation, des mots aux tenues vestimentaires. Renversant les stigmates, le mouvement donne à voir la convergence entre culture de la street et prise de position politique.
2- La centralité des quartiers dans l’émergence du mouvement se lit aussi dans son traitement médiatique et sa répression
Le mouvement des lycées porte l’héritage des formes récentes de contestation inscrites dans l’univers des quartiers populaires français.
Les images d’opposition frontale entre ces groupes de jeunes et les forces de l’ordre, ont pu (re)faire penser à celles des révoltes urbaines de l’été 2023. La continuité s’observe dans la place qu’occupe dès les premiers jours du mouvement la question des violences policières. Le tir de grenade à bout portant sur un jeune mineur à Saint-Ouen-l’Aumône (95) lundi 28 septembre – qui a été filmé – et l’éborgnement d’un jeune lycéen à Tours constituent à ce titre des événement qui intègrent déjà l’histoire de la mobilisation. En ce sens, le mouvement des lycées porte l’héritage des formes récentes de contestation inscrites dans l’univers des quartiers populaires français, et porte leur empreinte culturelle.
Le surgissement de la jeunesse populaire dans le champ politique, à travers ce mouvement lycéen, s’inscrit dans une histoire récente déjà très dynamique : des mobilisations spontanées des jeunes des quartiers pendant la crise sanitaire du covid-19 à la mobilisation électorale exemplaire de l’été 2024 contre l’extrême droite, en passant par les révoltes de 2023, les jeunes des quartiers populaires occupent objectivement le terrain politique ces dernières années, même si ces velléités démocratiques sont sans cesse niées ou stigmatisées.
Enfin, et c’est une donnée que nous jugeons fondamentale dans l’analyse, ce mouvement de jeunesse s’inscrit dans une « guerre de position » dans la lutte culturelle contre l’extrême droite : les personnalités publiques se revendiquant des quartiers sont aujourd’hui nombreuses à « prendre position » et à nourrir un ordre culturel qui active clairement une ligne de conflit autour des questions de racisme et de démocratie. La jeunesse mobilisée s’inscrit clairement, par ses références, dans cet ordre culturel. L’élection présidentielle de 2027 structure forcément ces dynamiques de positionnement. Elle n’est pas seulement identifiée comme une perspective, mais bien comme une donnée concrète et très présente qui justifie la mobilisation et lui donne du poids.
3- Le mouvement est « pro-politique »
L’interpellation du monde politique et des institutions est consubstantiel à la naissance du mouvement et ses revendications premières.
C’est un trait marquant de cette mobilisation, qui n’est sans doute pas assez souligné : les élus qui se rendent sur les blocus sont bien traités, voire célébrés. Et 2027 est majoritairement identifié comme un débouché aux colères. Alors que depuis des années, le discours répandu est celui d’une rupture entre les jeunes et la politique, d’une rupture des quartiers populaires et la politique, ces mobilisations envoient un message totalement inverse.
Les élus qui viennent en écharpe ne sont pas accusés de « récup » par les protagonistes, mais sont accueillis pragmatiquement comme un soutien bienvenu pour faire résonner la dénonciation des injustices. Pourquoi s’en priver ? L’interpellation du monde politique et des institutions est consubstantiel à la naissance du mouvement et ses revendications premières. Les mots d’ordre ne se situent pas dans un répertoire « dégagiste » mais se concentrent sur des demandes concrètes : des professeurs, des infirmières, des heures de cours, des chaises, des tables.
Le mouvement ne se définit pas « contre » les formes établies d’engagement, ni contre les adultes (au regard de la sociologie électorale, il pourrait pourtant !), et se caractérise par une forte solidarité entre élèves et personnels de l’Éducation nationale. La précarité de ce que Bourdieu appelait « la main gauche de l’État » se manifeste par cette solidarité de destin mise en scène lors des blocus, avec par exemple un rôle important des assistants d’éducation (AED) dans la mobilisation et la légitimation des revendications des élèves.
4- Le mouvement est plus largement l’expression éclatante d’une dynamique de circulation entre cultures populaires et culture politique
Le registre du sentiment d’injustice, bien connu des sociologues des quartiers, est omniprésent et s’articule à une revendication d’égalité.
Dès les premières heures de la mobilisation, il est apparu clair que l’émergence de celle-ci était autonome de toute structure politique établie. Partis et syndicats n’ont aucune implantation dans les lycées concernés et sont « invisibles » dans les premiers blocus. Ce qui ne veut pas dire bien entendu que la politique y est absente. On découvre alors que des démarches spontanées de documentation de ces conditions existaient sur les réseaux sociaux, que les générations successives se sont transmis l’expérience de l’inégalité.
Des références comme les gilets jaunes sont maniées et réappropriées par un discours public qui, sur les réseaux sociaux, démontre une conscience collective manifeste du contexte politique général. La multiplication des prises de parole des élèves devant les lycées donne à voir une parole maîtrisée, adressée à la société quant aux conditions de vie dans les établissements, et dans les quartiers populaires. Le registre du sentiment d’injustice, bien connu des sociologues des quartiers, est omniprésent et s’articule à une revendication d’égalité.
L’adversité, accélérateur de politisation
L’expression d’un « déjà-là » en avance sur le monde politique.
Comme dans de nombreux processus de mobilisation « par le bas » à travers l’histoire, l’adversité a été un accélérateur de politisation, largement sous-estimé : le sujet qui entre dans le débat politique public aujourd’hui existe depuis plusieurs années dans les contestations et conversations ordinaires. Apparaît ici une culture politique nourrie par les cultures populaires, davantage que par les canaux traditionnels de politisation. C’est sans aucun doute ce qui rend ce mouvement irrécupérable, dans le bon sens du terme : l’expression d’un « déjà-là » en avance sur le monde politique.