Publié le 13 février 2026

4 min

Affaire Epstein : le trop-plein du trauma

#Actu

Un trauma intime et collectif peut être ravivé par la violence qui surgit des millions de documents issus de l'affaire Epstein. Cette expérience douloureuse reste peu audible dans l'espace médiatique.

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Martin BUREAU / AFP

Le dégoût, la peur, l’angoisse, le stress, l’anxiété… Je reconnais ces émotions qui reviennent, de plus en plus, quand je vois par hasard Donald Trump proférer des horreurs ou des absurdités avec sa bouche en cul-de-poule. Je me surprends à réprimer une envie de vomir quand je vois la photo de Jeffrey Epstein apparaître, cool, avec des enfants blondes, dont on perçoit sans se forcer à quel point elles sont terrifiées d’avoir été tarifées – pour ne parler que de ça.

Le trop-plein m’envahit avec la publication, comme une poubelle qui dégueule, des millions de fichiers, d’images, de signes. Je vois bien que c’est une diversion, mais je n’y peux rien : ça me fait mal physiquement. Pas par empathie. Non, c’est pire. Ça mobilise à l’intérieur de moi quelque chose de plus fort encore qui me dépasse. Quelque chose de personnel.

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Vous savez ce que c’est le trauma. Il est présent dans nos vécus violés, battus ou incestés, dans nos mémoires marquées par un passé colonial et esclavagiste, l’expérience des sexocides perpétrés lors des chasses aux sorcières ou dans les violences sexuelles, médicales et psychiatriques subies par nos grands-mères et arrière-grands-mères, dont notre ADN a gardé la trace. Bien sûr, en général, on se protège, on pratique le déni comme on mange ou comme on dort : pour ne pas mourir. Mais le stress s’accumule, stimuli après stimuli. Le cerveau ne fait plus la différence entre le réel et le virtuel, et voilà, tout à coup, voilà la phrase d’Epstein, « les femmes, tu jettes la tête et tu gardes le corps » (échange de mails avec l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, Olivier Colom), qui nous frappe de plein fouet.

Parce que leur projet, c’est ça, depuis le début : se servir des corps des autres et jeter la tête. C’est un plan délibéré d’aliénation de nos intimités, de notre libre arbitre, par des attaques directes et répétées qui agissent par accumulation et nous rendent incapables de répondre une à une à chacune de ces agressions. Comme l’explique Juliet Drouart dans Trauma. En finir avec nos violences (éd. Stock), cette propagande de la domination est un puissant outil d’asservissement collectif.

Il faut se rappeler qu’ils ne sont pas nombreux et que nous pouvons les vaincre.

Et la douleur que nous fait la prédation organisée à une telle échelle est un signal d’alarme. L’oublier, ne serait-ce qu’un instant, serait une erreur fatale. Mais se le rappeler en permanence fait un mal de chien·ne. C’est là que nos solidarités, nos affections, nos camaraderies peuvent faire la différence. Ici, dans la rubrique Intersections. Dans la rue, dans nos familles, dans nos villages, dans nos communautés. Être ensemble, se croire, se faire confiance, s’accepter, se connaître, s’écouter, se comprendre, se soigner. #MeToo – auquel l’entourage d’Epstein s’opposait violemment, comme toutes les classes dominantes régnant dans les médias –, #MeToo peut être cet endroit, ce mouvement par lequel nous refusons la fatalité des violences sexuelles mais aussi du fascisme, du racisme et de la prédation capitaliste qui en sont toujours les fruits.

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Car ce monde qui dégueule n’est pas en bonne santé et il meurt par la tête, lui aussi. Et c’est ensemble que nous redonnerons corps à nos espérances. En toute intégrité, avec toutes nos diversités vivantes et émouvantes.

Il faut se rappeler qu’ils ne sont pas nombreux et que nous pouvons les vaincre. Nous sommes des corps et des têtes qui, à travers les générations, ont survécu et survivront encore. Nous sommes connecté·es, pas seulement à travers leurs machines et leurs tyrannies de l’attention. Nous sommes dans nos humanités, avec les plantes, avec les animaux non-humains, avec les forêts, les rivières, les mers et les montagnes, et même la Lune qui, cycle après cycle, porte encore les rêves de nos ancêtres. Bref : nous ne sommes pas des crevettes, même si on pourrait dire, pour protéger ces (vrais) crustacés : #MeTooCrevettes.

Par Élise Thiébaut

Publié le 13 février 2026

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