Frédéric Boccaletti et Marine Le Pen lors d’un déplacement à Six-Fours-les-Plages, en mars 2017.
Dans le même dossier…
À La Flèche, le RN prend racine dans le Grand Ouest Montargis refuse d’être le laboratoire du Rassemblement nationalLa fin d’un règne. Dans l’après-midi du 27 mars, une nouvelle histoire commence dans l’enceinte du conseil municipal de Six-Fours-les-Plages, baptisée « Simone Veil ». Jean-Sébastien Vialatte, baron de la droite locale et maire pendant 30 ans, n’est pas là. L’homme a perdu la ville au second tour cinq jours plus tôt. Avec seulement 21 voix d’avance, le Rassemblement national (RN) a pris les clefs de l’hôtel de ville.
Tout sourire, Frédéric Boccaletti, conseiller régional, ancien conseiller municipal et député de la circonscription depuis 2022, reçoit sa nouvelle écharpe. Pour l’occasion, il a voulu installer des enceintes pour que toute la place des Poilus, juste à côté de la mairie, puisse l’entendre. « Une page se tourne, mais le livre de Six-Fours continue de s’écrire », dit l’édile solennellement, avant de citer Richelieu, de remercier l’ancien maire et d’annoncer les priorités de son futur mandat.
Après l’élection des adjoints, l’opposition prend la parole. Jérémy Vidal s’y colle. Devant la petite assemblée, l’avocat, conseiller municipal depuis 2008 et ancien adjoint de Jean-Sébastien Vialatte fait une confession. Le soir du second tour, il a regardé une photo de Simone Veil. « Sa vie, sa survie même, son histoire, son parcours devaient rester un guide dans notre vie publique », lance-t-il. Une manière subtile de rappeler le passé trouble du nouvel édile. Car Frédéric Boccaletti a tenu une librairie à la fin des années 1990 baptisée « Anthinéa » à Toulon.
Dans une interview accordée à la revue Résistance de décembre 1997 et janvier 1998, que Libération a pu retrouver, Frédéric Boccaletti liste les best-sellers de son petit commerce. Parmi eux, Le Camp des saints de Jean Raspail, Histoire de la guerre d’Espagne de Maurice Bardèche et Robert Brasillach, Le racisme anti-français d’Henri de Fersan et Mystères et secrets du B’naï B’rith d’Emmanuel Ratier. Les auteurs négationnistes côtoient les antisémites.
Vent de dégagisme
Ce n’est pas tout. En septembre 2008, Frédéric Boccaletti organise les universités d’été du Parti populiste dans la ville, un groupuscule d’extrême droite dans lequel il est délégué départemental. Parmi les invités, le fidèle frontiste Louis Aliot, l’antisémite Alain Soral et Éric Delcroix, avocat des négationnistes Henri Roques ou Robert Faurisson, et condamné en 1996 pour contestation de crimes contre l’humanité.
Et en 2026, Frédéric Boccaletti place dans sa liste un certain Alain Trillat, ancien militaire épinglé par Libération pour avoir republié, sur les réseaux sociaux, des contenus reprenant un portrait de Philippe Pétain et son discours du 23 juillet 1945 lors de son procès devant la Haute Cour de Justice. Aujourd’hui élu, Alain Trillat est désormais un membre à part entière de la majorité municipale.
Un mois après le scrutin, Jérémy Vidal s’interroge encore. « Alors que le RN fait le grand ménage, Boccaletti est passé à travers. Et son parcours n’a pas effrayé les électeurs, déplore-t-il. Il est passé de la cour de promenade de Saint-Roch à la mairie. » Une référence à l’incarcération, en 2000, de Frédéric Boccaletti.
À l’époque, il est âgé de 26 ans et occupe le poste de secrétaire départemental adjoint du Mouvement national républicain, le parti de Bruno Mégret. Accompagnés d’un militant, ils collent des affiches dans la ville. Un groupe de jeunes s’approchent. Très vite, le ton monte. Ils lancent : « Sales fachos ! » Boccaletti et son comparse répondent : « Sale nègre ! »
La droite a joué avec l’extrême droite. Et elle s’est brûlée.
P. Cabras, PCF
Ils se coursent en voiture dans les rues de la ville. Le militant prend une arme de poing appartenant à Boccaletti. Il tire deux coups de feu. Celui qui rêvait déjà d’être maire est incarcéré à la prison Saint-Roch pendant quatre mois avant de sortir pour des raisons de santé. « On n’a pas assez fait comprendre aux électeurs qui on avait en face de nous, se questionne Vidal. On a pu penser que le bon bilan que nous avions suffirait, on n’a peut-être pas été assez véhéments. On aurait dû rentrer dans la mêlée. »
Dans la ville, Frédéric Boccaletti est surtout connu pour sa rondeur et sa sympathie. Loin, très loin de son passé sulfureux. Municipales, départementales, régionales, législatives… Frédéric Boccaletti est de toutes les batailles depuis plus de vingt ans. Dans le Sud-Est, il est l’un des rouages essentiels de la machine lepéniste.
« L’élection de Boccaletti, c’est la constance. Cela fait des années qu’il se présente ici, à toutes les élections. Il a enchaîné les défaites. Mais à chaque fois qu’il pouvait être candidat, il a été candidat. Et il y a aussi les circonstances. Il avait la bonne étiquette. » Pour lui, le député-candidat a bénéficié de la marque RN, d’un vent de dégagisme et de son ancrage local. Cocktail gagnant.
Dans un bar à quelques mètres de l’hôtel de ville, le communiste Pascal Cabras, le socialiste Philippe Comani et l’ex-insoumis de L’Après Laurent Gilbert refont le film de la campagne. Le « climat national ambiant » autour de la sécurité, un « bashing anti-gauche »…
Accompagnés d’autres militants, les chefs de file de la gauche locale, privés du second tour à cause de 16 voix manquantes, font aujourd’hui le bilan de leur défaite face à cette « extrême droite décomplexée », selon les mots de Cabras, tête de liste de cette gauche unie. Comment cet édile a-t-il pu faire oublier sa propre histoire ?
La gauche locale n’hésite pas à pointer du doigt cette droite qui a n’a pas hésité à se rapprocher de l’extrême droite. « La droite et l’extrême droite ont voté ensemble la majorité des délibérations », dénonce Comani. « Il a joué avec l’extrême droite. Et il s’est brûlé », lâche Cabras. En 2008, Jean-Sébastien Vialatte nomme Boccaletti administrateur du centre communal d’action sociale.
La même année, c’est encore le maire qui prête une salle communale pour que Boccaletti puisse tenir les universités d’été du Parti populiste. Et en 2026, la majorité municipale vote une convention de partenariat pour une résidence d’écrivains avec la maison d’édition Fayard, propriété de Vincent Bolloré. « Ce n’est pas ça qui a contribué à la situation qu’on connaît », évacue Vidal.
Campagnes hyperactives
Six-Fours-les-Plages subit un vent qui traverse tout le département. « Le littoral s’extrême droitise. Pour la gauche, c’est dur », reconnaît Comani. À La Seyne-sur-Mer, Dorian Munoz, collaborateur parlementaire d’Hélène Laporte, vice-présidente mariniste de l’Assemblée, accède à l’hôtel de ville. À La Valette-du-Var, c’est Julien Argento, suppléant de Laure Lavalette, qui a pris les rênes de la commune.
Le jeune président de Renaissance dans le département, Maxime Robert, a vu les campagnes hyperactives des candidats RN dans le département. « Leurs colistiers étaient constamment sur le terrain. Et les municipales, ce sont des élections de terrain. Ça commence par le café le matin puis les porte-à-porte. » Résultat ? « Dans le département, le RN est devenu une sorte de vote utile. Les gens disent : “On n’a jamais essayé.” Alors que c’est faux. Le Front national a gagné à Toulon en 1995. Et les gens ont vécu l’horreur. »
Les gens disent : “On n’a jamais essayé.” Alors que c’est faux. Le FN a gagné Toulon en 1995. Et les gens ont vécu l’horreur.
M. Robert, Renaissance
Au pouvoir depuis quatre semaines, le maire n’a pas frappé fort. Si les commissions de travail ne sont pas encore constituées, Frédéric Boccaletti ne semble pas plaider pour une grande révolution. Pour le moment, il n’a pas lancé de chasse aux sorcières au sein du personnel communal. L’historique directrice générale des services, Marie-Pierre Seralta, a été épargnée.
« Frédéric Boccaletti n’a aucun intérêt à faire une chasse aux sorcières, il serait immédiatement pointé du doigt. Et il n’a aucun intérêt à se défaire des services qui fonctionnent », juge Jérémy Vidal. Son seul fait d’armes : le retrait du drapeau de l’Union européenne de la mairie. Comme beaucoup d’édiles marinistes.
Sur place, la bataille politique se poursuit sur le terrain judiciaire. Gauche et droite ont déposé un recours devant le tribunal administratif. La gauche dénonce une campagne « inégale ». Selon les militants, le député aurait utilisé les moyens de son mandat national durant cette campagne et l’ancien maire, Jean-Sébastien Vialatte, aurait usé des moyens de communication de sa ville. Quant à la droite, elle appuie sa contestation sur certains bulletins déclarés nuls et des procurations non enregistrées sur les listes électorales.
Mais surtout, elle dénonce l’insincérité du vote du second tour sur la base de plusieurs communications sur les réseaux sociaux. Parmi elles, un visuel qui sous-entendrait une accointance entre l’ancien maire et les promoteurs immobiliers. Dans cette publication, Boccaletti promet de ne « jamais acquérir d’appartement dans une opération de promotion immobilière ». Le jugement est attendu à l’automne. Mais s’il lui est défavorable, Boccaletti pourra toujours faire appel auprès du Conseil d’État.
« Son intérêt est de rester en place le plus longtemps possible », pronostique Jérémy Vidal. En attendant la décision du tribunal, les oppositions ne veulent pas quitter le terrain. « On ne veut pas abandonner les électeurs », promet Vidal.
De son côté, la gauche unie se réunit tous les quinze jours et s’organise à l’échelle départementale avec toutes les forces syndicales et associatives présentes sur le territoire. « On est sur un volet politique. Mais aussi sur un objectif de vigilance vis-à-vis de l’extrême droite », explique Comani. Quant à Frédéric Boccaletti, il n’a pas répondu à nos sollicitations.