Publié le 15 décembre 2025

23 min

Accusations d’antisémitisme à gauche : retour sur le "cas" Théry

#Libertés #Médias #Racisme

Ce que certains appellent désormais "l'affaire Julien Théry" est devenu le cas d'école du moment pour illustrer les accusations d'antisémitisme visant, à intervalles réguliers, une partie de la gauche depuis le 7-Octobre. Deux visions s'opposent ici : d'un côté, Julien Théry est perçu comme "l'archétype le plus pur" de la cécité d'une partie de la gauche face à l’antisémitisme qui peut exister dans ses rangs. De l'autre, il est le symbole des attaques à répétition qui visent les organisations et militants pour la Palestine et du "maccarthysme" qui règne notamment à l'université. ASI tente de déconstruire cette polémique en revenant, dans le détail, sur ses différents épisodes et donne la parole à Julien Théry qui, pour la première fois, répond, dans le détail, aux critiques et accusations qui le visent.

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"On peut être professeur d'Histoire d'université, se croire progressiste, et faire des listes comme on en faisait sous l'Occupation". C'est un tweet de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) posté le 21 novembre dernier, qui allume la mèche d'une vive polémique et relance le difficile débat de l'antisémitisme à gauche. Une saillie accompagnée de la capture d'écran d'une publication datée du 20 septembre 2025 et postée par l'historien Julien Théry, professeur à l'université Lyon 2, dans le groupe Facebook ("La Grande H : Histoires et Idées") de l'émission éponyme qu'il anime depuis septembre 2018 pour Le Média

Sur la capture en question, le médiéviste écrit : "20 génocidaires à boycotter en toute circonstance". Et liste les noms de personnalités publiques (dont la majorité est juive) accompagnés d'une photo de quatre d'entre eux (Arthur, Charlotte Gainsbourg, Joann Sfar, et Philippe Torreton).

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"Faire des listes comme on en faisait sous l'occupation"

LICRA, X, 21 novembre 2025

La polémique enfle vite, le tweet de la LICRA atteint plus de 115 000 vues et suscite des centaines de commentaires dénonçant un antisémitisme larvé. Le week-end passé, la capture d'écran de Julien Théry fait le tour des médias et s'invite dans le débat public pendant plusieurs jours.

Emballement médiatique disproportionné et récit fallacieux

Lundi 24 novembre, le sujet apparaît dans les matinales, à l'instar de celle de BFMTV. "La direction de l'université condamne les propos de l'enseignant, est-ce que vous les condamnez également ?" lance Apolline de Malherbe au coordinateur de la France Insoumise, Manuel Bompard, avant de reformuler de façon insistante : "En tant que professeur d'histoire, aujourd'hui pour vous on peut faire cette liste, il n'y a pas de problème ?".

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De Facebook à BFMTV 

BFMTV, 24/11/2025

"Un professeur de l'université de Lyon 2 qui a écrit une liste, il se trouve qu'ils sont juifs, j'imagine que c'est complètement par hasard…", ironise de Malherbe auprès de son invité suivant, l'avocat et président d'honneur de la LICRA, Alain Jakubowicz, venu commenter l'affaire. 

Sur franceInfo, l'historien Iannis Roder estime lui aussi que "le lien entre ces personnes" est que "la majorité d'entre elles sont juives" et compare Julien Théry avec le collaborationniste antisémite Henri Coston. Nathalie Saint-Cricq adopte la même ligne que son invité et qualifie la publication "d'acte antisémite" : "l'antisémitisme bien chic ou politiquement correct s'appelle l'antisionisme"

Que ce soit sur CNews ("Lyon 2 : sa scandaleuse liste de juifs à boycotter") ou sur franceinfo ("Lyon 2 : une liste de personnalités juives « à boycotter »") les bandeaux donnent le ton. 

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Raccourcis fallacieux

franceinfo, Cnews, 24/11/2025

Alors même que l'information est pourtant mentionnée dans chacune des séquences évoquées ci-dessus, les commentateurs éludent souvent un élément central : la liste en question est celle des signataires d'une tribune publiée dans le Figaro la veille de la publication de Théry, le 19 septembre 2025. Elle réclamait à Emmanuel Macron de ne "pas reconnaître un État palestinien sans garantie préalable"

La tribune en question

"L'appel de 20 personnalités"

Le Figaro, 19/09/2025

En ligne, les articles se multiplient, alimentés par l'AFP et un communiqué de l'université Lyon 2 qui, de son côté, "condamne avec force les propos tenus" et annonce avoir saisi le procureur (qui ouvrira une enquête dans la foulée).

Auprès de l'Agence Éducation et Formation (AEF), une agence de presse spécialisée dans l'éducation, Julien Thery répond à une critique de fond visant son emploi du terme "génocidaire" pour qualifier les signataires de la tribune du Figaro. Il regrette "de ne pas avoir été plus mesuré sur la forme" : "J'aurais dû écrire : 20 personnalités qui utilisent leur prestige pour soutenir l'entreprise génocidaire de l'État d'Israël à Gaza. Notamment parce que les personnalités en question ont des attitudes diverses."

Tribune de soutien pour dénoncer “une grossière manipulation”

Tandis que la polémique devient nationale, une tribune de soutien à l'historien est publiée sur le Club de Mediapart le 1er décembre : "Contre un maccarthysme à la française : pour tous les Julien Théry à venir"Le texte dénonce une "violente campagne de haine" contre le professeur, "fondée sur une grossière manipulation" et un "montage irresponsable". La LICRA est accusée d'avoir "soigneusement omis le post initial, donnant ainsi l'impression que l'historien avait « fait une liste » de noms, au hasard, sans raison particulière". Dans le tweet de l'organisation antiraciste n'apparaissait, en effet, que la liste de noms mais pas le post de l'autrice Sophie Trégan partagé initialement par Théry. Un long texte (publié aussi sur son blog) qualifiant de "lettre ouverte de la honte" la tribune du Figaro

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"Pour tous les Julien Théry à venir"

Le Club de Mediapart, 1/12/2025

La tribune de soutien rappelle également que cette histoire s'inscrit dans un contexte d'"offensive générale contre les libertés universitaires". Parmi les 600 signatures, obtenues en quelques jours seulement, figurent d'ailleurs celles de nombreux universitaires et intellectuels. 

À l'initiative de ce texte, quatre proches de Julien Théry : Raphaël Schneider et Judith Bernard du média Hors-Série (filiale d'Arrêt sur Images dont l'indépendance éditoriale est totale), le philosophe et militant Stathis Kouvélakis, et la chercheuse Charlotte Brives. "On sentait que l'attaque allait être puissante et qu'il fallait absolument riposter, raconte Raphaël Schneider auprès d'Arrêt sur images, c'est un combat politique, il faut le mener"

Les initiateurs de la tribune affirment par ailleurs n'avoir essuyé que des refus de publications de la part des médias qu'ils ont sollicité : Le Monde, Libération, La Croix, L'Humanité, l'Obs ou encore Le Figaro... tous auraient soit refusé, soit laissé la demande sans réponse. 

Un mème antisémite exhumé 

Le jour de la publication de la tribune de soutien, le compte X @SwordOfSalomon (qui se décrit comme "chasseur d'antisémite", mais adopte des pratiques numériques particulièrement malveillantes pouvant relever du doxxing) exhume une publication Facebook de Julien Théry datant de janvier 2024. Un mème (image dont l'usage d'origine est ensuite largement détournée en ligne) mettant en scène une personne juive (kippa avec étoile de David du drapeau israélien, étoile jaune en bandoulière, nez retouché) en train de voler le sac d'une femme qui symbolise ici la Palestine (grâce au drapeau ajouté au montage). Une bulle fait dire à l'homme (en anglais dans le texte) : "Dieu m'a promis ce sac". La capture d'écran sera abondamment commentée, partagée et rapidement reprise par le compte X de l'association étudiante d'extrême droite UNI de Lyon.

ASI_MEME

"Une caricature ouvertement antisémite"

@SwordOfSalomon, X, 12/2025 et capture d'écran groupe Facebook La Grande H, 20/01/2024 

Le 3 décembre 2025, l'université se fend d'un nouveau communiqué et annonce, cette fois, suspendre à titre conservatoire son professeur "dans l'attente d’une décision de la section disciplinaire compétente", estimant que "la teneur des propos et du visuel que celui-ci a postés sur les réseaux sociaux n'est pas compatible avec les valeurs de la République et de l'Université". 

Le chercheur indépendant Alexandre Journo, ex militant du collectif Golem qui écrit sur l'histoire des idées qui ont animé le monde juif et le rabbin et formateur sur les questions d'antisémitisme Emile Ackermann prennent alors la parole publiquement sur ce qu'est désormais "l'affaire Théry". Tous deux ont listé à Arrêt sur images les critiques qu'ils adressent aux publications de Théry. Pour Alexandre Journo, le mème visible ci-dessus reprend "un motif antisémite classique" du juif "qui veut tout s'accaparer". Une "synthèse grotesque mais exacte de l'iconographie antisémite européenne", abonde Emile Ackermann, qui pointe, lui aussi, une accumulation de tropes antisémites : "nez crochu, kippa, étoile jaune et accusation de vol". L'étoile jaune en bandoulière semble incarner la "jude card" ("l'étoile que le juif instrumentalise pour être exempt de toute critique"selon Journo. 

Dans un communiqué publié le 3 décembre, Julien Théry reconnaît "une erreur" qu'il "regrette" et présente ses "excuses" pour un "manque de vigilance" avant de réaffirmer son "rejet absolu de l'antisémitisme" dont témoignent ses "engagements politiques" et son "travail d'historien". Il évoque alors un mème "pas suffisamment clair" qui "peut facilement prêter à confusion", avant de rappeler le contexte de son partage (le "plan d'accaparement de Gaza annoncé par Netanyahu et aux autres provocations de ses ministres")

"J'ai fait une grave erreur, je n'aurais jamais dû le re-poster", concède l'historien auprès d'ASI. "La déformation du nez" qu'il dit ne pas avoir vue au moment de son partage, "est indéniablement antisémite", reconnaît le médiéviste. Mais il estime toujours que l'étoile de David sur la kippa du personnage signifie qu'il est question "de l'État d'Israël" mais "pas des juifs", ce qui est "absolument fondamental", insiste-t-il. "En tant qu'historien je dis souvent que, pour moi, l'image la plus obscène c'est Gilad Erdan [ambassadeur israélien à l'ONU, ndlr] arborant une étoile jaune pour dire à l'ONU qu'Israël a droit de massacrer les habitants de Gaza" explique-t-il, afin de contextualiser la référence de l'étoile jaune en bandoulière du mème.

MONTAGE COURT (5)

"Confusion intolérable, obscène"

Julien Théry, 3/12/2025

"Il y a toujours ce plaisir malsain chez les antisémites à se réfugier derrière la citation : « C'est pas moi qui le dis, c'est eux », « c'est pas moi qui ai inventé le port de l'étoile jaune, c'est eux »", commente auprès d'ASI Alexandre Journo, qui confie éprouver du "dégoût" à la lecture de ce communiqué.

Julien Théry, avec qui ASI s'est longuement entretenu, se dit "sidéré que des gens pensent" qu'il est antisémite : "Ça me met en colère et je ne l'accepte pas". "J'ai toujours lutté contre l'antisémitisme, toujours méprisé les antisémites, assène l'historien, mes maîtres sont Robert Ian Moore et Jacques Chiffoleau, ils ont travaillé sur les persécutions et en particulier celles des juifs". Il ajoute : "Mon émission d'histoire sur Le Média s'appelle La grande H., en hommage à l'écrivain George Pérec, qui écrit dans son livre W ou le souvenir d'enfance que « l'Histoire avec sa grande hache » l'a privé de ses parents, déportés et assassinés parce que juifs". 

Depuis dix jours, d'autres publications - parfois signées de Julien Théry, d'autres fois de simples partages d'autres internautes - ont été exhumées par ses détracteurs. Parmi celles rédigées par le professeur, trois ont circulé davantage que d'autres.

Julien Théry répond aux accusations

En 2022, l'historien tweete : "Si t'es de gauche et n'a jamais été accusé à tort et à travers d'#antisémitisme par des pharisienw dénués de tout scrupule, t'as raté ta vie". Ce message est écrit en réaction à un tweet de Mathilde Panot dénonçant des accusations d'antisémitisme contre LFI. Pour Emile Ackermann, l'utilisation du terme "pharisien" (qui désigne initialement les "ancêtres spirituels du judaisme actuels") fait référence, dans un contexte lié à l'antisémitisme, au "juif menteur rusé et fourbe". Un mot que seuls les "chrétiens d'extrême droite" emploieraient : "il n'y a que Henry De Lesquen et Rivarol qui utilisent ça"Le signe, selon lui, d'une "politisation par des milieux type Soral" ou "par des milieux islamistes sur la question de la Palestine".

MONTAGE COURT (4)

"Des pharisiens dénués de tout scrupule"

Julien Théry, X, 2/08/2022

"Emile Ackermann se trompe, rétorque Julien Théry à ASI, je n'ai été politisé ni dans des milieux soraliens ni dans des milieux islamistes et n'ai aucun lien avec l'un ou l'autre de ces deux univers""Le pharisianisme, c'est la tarfufferie, l'hypocrisie" réplique celui qui assure que "le terme est utilisé dans les controverses intellectuelles et n'a rien d'antisémite " et qu'il tient cette habitude langagière de Bourdieu qui l'employait, selon lui, "assez souvent en répondant à ses détracteurs".

"Gaza-sur-Brest"

Autre partage de Théry exhumé : la publication d'un certain Nadjil Kallisto (un enseignant que Théry connaît de Facebook) reprenant une citation du patron de presse Denis Olivennes ("Les Juifs sont présents en France depuis deux mille ans, bien avant les Francs et les Burgondes") et la commentant ainsi : "Ça commence comme ça et on se retrouve 65 millions enclavés à Gaza-sur-Brest au nom du Grand Israël…".

THERY_OLIVENNES

"Ça commence comme ça"

@SwordOfSalomon, X, 12/2025 et capture d'écran groupe Facebook La Grande H, 22/10/2025 / montage ASI

Pour Journo et Ackermann, cette publication comporte, elle aussi, des tropes antisémites évidents. "Le schéma selon lequel les juifs utilisent l'argument de leur présence continue quelque part pour conquérir, dominer et soumettre les populations est un discours antisémite que l'on ne retrouve pas uniquement dans le traitement du conflit israélo-palestinien, mais aussi bien avant dans la bouche de personnages comme Adolf Hitler" analyse Émile Ackermann. 

"Argument absurde !" répond une nouvelle fois Théry. "Les sionistes, et non pas « les juifs », utilisent effectivement depuis le début du XXe siècle l'argument fallacieux d'une présence continue en Palestine pour justifier la colonisation et l'expulsion des Palestiniens déplacés et parqués dans la bande de Gaza notamment depuis 1948. Le souligner n'a rien à voir avec les délires antisémites d'Hitler""Si l'on prend ce discours identitaire ethnico-religieux qui invente des continuités historiques absurdes à la lettre pour la France, alors on peut imaginer la situation absurde donnée dans le commentaire, explique Théry, c'est ça qui m'a fait sourire".

La "récupération du pays de Canaan"

Dernier exemple qui a beaucoup circulé parmi les détracteurs de Théry, un tweet de mai 2024 dans lequel l'historien réagit comme souvent avec sarcasme, aux propos d'Élisabeth Badinter affirmant qu'il n'y a pas de génocide à Gaza: "Seulement la récupération du Pays de Canaan que Yahvé a promis aux Hébreux, comme le prouve la Bible !" Pour Emile Ackermann, en rappelant que "les hébreux ancêtres des juifs- ou dont les juifs se réclament - avaient commis un génocide selon leur propre texte"Théry pointe une "essence génocidaire du juif" qui est, à ses yeux, "vraiment antisémite".

MONTAGE COURT (6)

"La récupération du Pays de Canaan"

Julien Théry, X, 27/05/2024

"L'attitude d'Elisabeth Badinter m'a scandalisé, se justifie Théry, mon tweet rapproche son déni sur la nature de ce qu'il se passe avec l'interprétation religieuse fondamentaliste des événements qui est faite par le gouvernement Netanyahou et ses soutiens" comme "l'évocation de la prophétie d'Amalek qui justifie l'extermination d'un peuple ennemi d'Israël". Pour le médiéviste (qui donne des cours d'histoire sur les trois monothéismes et travaille notamment sur l'histoire des religionsson commentaire ironique "reprend les justifications bibliques réellement avancées par plusieurs ministres du gouvernement Nétanyahou et par l'idéologie sioniste radicalisée pour justifier la colonisation et l'éradication des Palestiniens".

No Pasaran et la modération du groupe Facebook de La grande H

Mais l'exhumation ne s'arrête pas là. Le compte X "Nopasaran", qui se présente auprès d'ASI comme un "collectif de militants antifascistes"produit de nombreux tweets sur les posts publiés dans le groupe Facebook "La Grande H". Et notamment le partage par Julien Théry d'une publication, en 2024, de Paul-Éric Blanrue, essayiste "connu pour sa défense de personnalités négationnistes" indique Wikipédia et pour son "documentaire complaisant sur Robert Faurisson" selon StreetPress. "Je ne savais pas qui était ce Blanrue, assure l'historien à ASI, et le contenu de la publication en question n'avait en lui-même rien d'antisémite".

"No pasaran" pointe le fait que malgré les signalement de plusieurs personnes dans le groupe Facebook, la publication n'a jamais été retirée à l'époque."Effectivement les signalements auraient dû me conduire à supprimer en raison de la provenance de ce post (pas de son contenu) ; je ne les ai pas vus et c'est un tort de ma part" reconnaît Julien Théry.

PAYSAGE LONG

"C'est accablant"

No Pasaran, X, 4/12/2025 / montage ASI

Le collectif antifasciste dénonce également des partages d'Alain Soral. Des publications "à peu près toutes arrivées à partir d'octobre et surtout du 21 novembre, début de la campagne contre moi sur X, assure Théry, et qui ont été faites par des comptes qui ont rejoint la page de l'émission récemment et ont très peu d'abonnés". L'historien affirme qu'à partir de cette date, "le nombre d'abonnés et de publications quotidiennes dans le groupe a monté en flèche". Si le groupe est désormais "privé" (après avoir été mis en pause dans un premier temps), Théry reconnaît avoir tardé : "J'aurais dû tout de suite imposer une approbation avant publication mais n'ai pas pensé à le faire, mobilisé par l'affaire de la prétendue liste mais c'est un tort, je le reconnais". De qui viendraient ces publications ? "Je n'ai pas vraiment de théorie sur l'origine de ces posts qui sont restés une très faible proportion des interventions mais cela semble malveillant", poursuit l'historien spécialiste notamment de l'histoire de l'Inquisition.

Si le compte du Média était, jusqu'à la polémique, officiellement administrateur du groupe, seul Julien Théry la gérait dans les faits. Contacté par ASI, le directoire du Média explique que "les équipes actuelles, et notamment le directoire en poste depuis mai dernier, n'avaient pas connaissance" de ce "groupe ancien géré exclusivement par Julien Théry". 

Dans un nouveau communiqué répondant aux différentes publications de "No Pasaran" Théry se défend : "En presque six ans d'existence cette page publique n'a connu connu aucun problème de ce genre". Il assure : "Jusque-là les publications d'extrême-droite étaient très rares et vite signalées puis supprimées". 

Dénonçant un "déni" de la part de l'historien, "No Pasaran" a republié le 6 décembre des screens ainsi que les archivages de ces publications, parmi lesquelles le partage dans le groupe d'une vidéo de Soral datant du 1er novembre 2025 et plusieurs partages de vidéos de ou avec Dieudonné postées en mars, avril, mai et juin 2025. Parmi elles, des spectacles qui ont parfois plus de 20 ans, comme son spectacle "Le divorce de Patrick". Et d'autres vidéos à caractère antisémite. 

PAYSAGE LONG (1)

Vidéos de Dieudonné partagées sur le groupe La Grande H.

@Nopasaran_a, X, 6/12/2025 / Montage ASI

"Le compte No Pasaran utilise des exceptions pour essayer de faire croire qu'elles sont la règle et c'est malhonnête", estime pour sa part Julien Théry, avant de dénoncer "une campagne de harcèlement par la calomnie" et de rappeler que depuis le tweet de la LICRA, il fait l'objet d'un cyberharcèlement particulièrement violent. L'historien a notamment reçu par mail des menaces de mort qu'ASI a pu constater. 

Un soutien qui ne faiblit pas

Parmi les signataires de la tribune de soutien à à Théry, seule une vingtaine de personnes a demandé à retirer sa signature, assurent ses gestionnaires. Parmi eux, les historiens du judaïsme Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa (laquelle n'a jamais répondu aux multiples sollicitations d'ASI). Au contraire, les nouveaux soutiens n'ont cessé d'abonder, la tribune atteignant plus de 1700 signataires ce 15 décembre. Charlotte Brives rapporte que leur profil s'est peu à peu étendu à des "enseignants, retraités, artistes, cinéastes et quelques journalistes" mais aussi à "beaucoup de personnes du secteur médico-social". La liste n'est plus actualisée sur Le Club Mediapart faute de place, mais la version publiée sur le site de l'Union Juive Française pour la Paix est régulièrement mise à jour.

 Auprès d'ASI, la porte-parole de l'UJFP, Béatrice Orès, maintient d'ailleurs fermement son soutien à l'historien et dénonce l'"instrumentalisation de l'antisémitisme qui est dangereuse pour les juifs et participe à l'antisémitisme". Invitée à réagir aux exhumations des publications de l'historien, la militante ne voit pas d'antisémitisme dans les captures d'écran en question, pas même dans celle du mème dont elle ne reconnaît d'ailleurs "pas de caricature de juif". "Ce n'est pas un mème antisémite, mais une allégorie du colonialisme israélien".

De son côté, le collectif Tsedek, dont les militants Simon Assoun et Maxime Benatouil ont également signé la tribune, reconnaît pour le mème "un post effectivement problématique" et constate "un défaut de modération évident sur le groupe Facebook de son émission"Mais il tient à souligner "la disproportion entre la gravité de l'accusation d'entretenir une « passion antisémite » et les éléments à charges censés la soutenir : de quoi rendre perplexe quiconque regarde l'affaire sans aucune connaissance du contexte d'énonciation ; une fois acquise cette connaissance, l'affaire tourne à la très mauvaise blague".

LFI, également signataire de la tribune, maintient son soutien. Une source proche des cadres du mouvement indique à ASI qu'ils soutiennent ici "moins une personne qu'un principe". Elle déplore néanmoins "l'ambiance générale" et ces phénomènes numériques qui consistent à "aller rechercher des vieux trucs, les extraire en les décontextualisant pour aller jeter l'ignominie sur quelqu'un". Des procédés qui "n'aident pas à la lutte qu'on prétend défendre". Notre source insoumise voit dans ces publications exhumées le signe d'une "défense passionnée de la Palestine dans une période où ça chauffait". Elle reconnaît néanmoins que Théry a "des progrès à faire" et qu'il a, via certaines publications, "partagé des tropes antisémites". Mais elle plaide pour une autre approche : "Plutôt que d'accabler la personne, on le prévient, on lui explique, le collectif doit aussi servir à ça".

Antisémitisme à gauche VS antisémitisme de gauche

Cette polémique illustre à nouveau un débat de fond qui déchire la gauche française depuis quelques années, et en particulier depuis les attentats terroristes du 7-Octobre. D'un côté ceux qui estiment qu'il existe un antisémite "de gauche" et même qu'il serait le "nouvel antisémitisme" (thèse - non étayée - du livre de Nora Bussigny). Et de l'autre, ceux qui contestent fermement cette thèse, reconnaissant qu'il existe à gauche de l'antisémitisme mais qu'il n'a rien de structurel contrairement à l'extrême droite qui reste, de loin, son vivier principal

La tribune de soutien à Théry considère que si la LICRA a publié la capture tronquée de la publication du médiéviste deux mois après qu'il l'a publiée sur Facebook, ce n'est pas un hasard. Ce serait "en représailles à la publication, sur le site Hors-Serie.net le 23 octobre dernier, d'un chapitre de son livre intitulé En finir avec les idées fausses sur l'histoire de France". Contactée à plusieurs reprises par ASI, la Licra n'a pas répondu à nos questions.

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Antisémitisme DE gauche

Hors Série, 23/10/2025

Pour Emile Ackermann (qui a publié une tribune dans Marianne suite à notre entretien), ce texte de Théry (titré "« Antisémitisme de gauche » : la grande fake news") et ses captures d'écrans exhumées sont la preuve de son "aveuglement structurel""Il démontre par son article qu'il n'a aucune capacité à comprendre ce qu'est l'antisémitisme et théorise lui-même le fait qu'il se pense totalement immunisé face à ça alors qu'il ne fait que reproduire les mécanismes du déni"Du point de vue d'Alexandre Journo, Théry serait même "l'archétype le plus pur de cet antisémitisme de gauche"

Dans un texte publié sur leur site, le collectif JJR (Collectif Juives et Juifs Révolutionnaires) reproche également à l'historien de faire "comme si l'existence d'un antisémitisme à droite était incompatible avec celle d'un antisémitisme de gauche" et s'inquiète du "succès" rencontré par l'article de Julien Théry "qui démontre non seulement un manque de formation sur l'antisémitisme mais également un refus de se confronter au sujet".

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"Ni résiduel ni une fake news"

JJR, Bluesky, 2/12/2025

Auprès d'ASI, Théry "rejette complètement" ces accusations : "Non seulement je n'ai pas d'angle mort sur le sujet mais j'en connais beaucoup plus sur la question, sur le plan historique, que ceux qui prétendent me donner des leçons"L'historien justifie ainsi son texte : "Mon article ne nie évidemment en aucune manière qu'il existe toujours de l'antisémitisme dans tous les milieux (pas dans les mêmes proportions selon les milieux d'ailleurs), et qu'il en existe aussi à gauche, sans qu'il s'agisse d'un antisémitisme DE gauche". "L'idée de gauche selon laquelle le colonialisme doit être rejeté et selon laquelle un Etat ne devrait pas se fonder sur une identité ethnico-religieuse pure et unique n'a rien d'antisémite" insiste-t-il encore.

"Y a-t-il de l'antisémitisme de gauche, au sens d'une gauche qui porterait un projet politique antisémite ? C'est à nos yeux la question centrale" appuie Tsedek. "De notre point de vue, à la différence de toutes les autres composantes du spectre politique, la gauche de rupture défend au contraire un programme antiraciste, bien qu'il demeure insuffisant sur un certain nombre de points". Pour le collectif décolonial, l'analyse d'Ackermann "dépolitise la lutte contre l'antisémitisme et participe ainsi au désarmement de la gauche dans la lutte contre le racisme".

Mais pour Émile Ackermann, "on fait une sorte de différence à gauche entre un antisémitisme actif qui consisterait à assumer une haine des juifs et un antisémitisme passif qui se contenterait de relayer des thèses  qui ne franchissent pas la ligne mais dessinent un environnement, une vision du monde hyper-perméable à l'antisémitisme". Une erreur, selon lui. 

"La lutte contre l'antisémitisme et le racisme en général ne consiste pas à faire du commentaire d'images ou à établir des chaines de responsabilité dans des publications de réseaux sociaux" estime de son côté Tsedek. Et d'ajouter que "l'exceptionnalisation de l'antisémitisme, seul racisme à faire l'objet d'une telle instrumentalisation, participe en réalité à la montée de l'antisémitisme dans la société en produisant du ressentiment contre les juifs et les juives"

Rédigé par Élodie Safaris

Publié le 15 décembre 2025

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