Je suis retourné à Radio France. Je n'y étais pas revenu depuis plusieurs années, aucun de mes trois derniers livres (sur la presse d'entre deux guerres, les atrocités coloniales françaises, et le charlisme) n'ayant été jugé digne d'une invitation. J'ai d'ailleurs failli ne pas retrouver la bonne porte extérieure. On perd vite l'habitude. Ironiquement, j'y étais invité dans l'émission de France Culture Questions du soir
, animée par Quentin Lafay, sur le sujet : faut-il s'interdire de donner la parole à tout le monde ?
J'y faisais face à Frédéric Taddéi, directeur de Marianne
, bien connu ici.
Faut-il s'interdire de donner la parole à tout le monde ?
Sont-ils tous au minimum normaliens ? Ils ont le chic, les programmateurs de la radio et de la télé, pour trouver des sujets de philo qui vous retournent la tête. A qui s'applique le faut-il
? Que signifie donner la parole
? Pourquoi s'interdire
comme si la norme était de donner la parole à tout le monde
? Au téléphone, la programmatrice ne m'a d'ailleurs pas caché qu'au sein même de l'équipe, ils étaient en questionnement collectif sur ce sujet de bac. Faut-il donner la parole au RN ? Aux salariés de chez Bolloré ? A Michel Onfray ? A des gens qui comparent les Noirs aux grands singes ? Toutes ces questions sont saines. Le 8 avril dernier, la même émission avait invité Eric Naulleau, mercenaire de la troupe Bolloré, qui a enlisé le plateau, face à l'historien Alexis Lévrier, en niant obstinément que l'assimilation de Bally Bagayoko aux grands singes soit raciste. A quoi bon ce type d'invitation, en effet ?
Outre qu'il est toujours stimulant, et jamais désagréable, de débattre avec l'insaisissable Frédéric Taddei, j'ai aussi accepté l'invitation par hygiène mentale, parce que cela fait du bien de remettre ses certitudes à zéro, de faire un re-set, et particulièrement au coeur des naufrages médiatiques comme ceux qui nous engloutissent depuis quelques années. En l'occurence, l'avouerai-je, j'ai passé le bac depuis un bout de temps, et tout à mes urgences et à mes vitupérations de téléspectateur, je n'avais pas vraiment réfléchi théoriquement au sujet "à qui donner la parole" depuis au moins l'arrivée d'Internet. En d'autres termes, je critique depuis longtemps, mais il est vrai que je ne propose pas grand chose.
Faut-il
donc ?
Limitons la question à l'audiovisuel (car la presse écrite n'a pas la même obligation de donner la parole à tout le monde
, et ne la donne pas dans les mêmes conditions). Limitons-la encore aux émissions de plateau (l'enquête ou le documentaire, c'est autre chose). Et particulièrement aux émissions en direct. Et enfin, supra-limitons-la aux émissions en direct des médias hors du périmètre Bolloré. Les bollorisés ont cessé depuis longtemps de se torturer la tête sur le sujet.
responsabilité des journalistes
Outre les obligations légales d'équité ou d'égalité des temps de parole politiques, qu'il faut bien entendu s'efforcer de respecter à la lettre, il me semble que médias et journalistes disposent, dans l'application, d'une certaine marge de manoeuvre, et donc d'une responsabilité propre. A mon sens, ils devraient l'exercer en se posant cette question : "une accession au pouvoir d'un mouvement préconisant des discriminations légales en fonction de l'origine ou de la nationalité représenterait-elle à mes yeux une menace réelle pour la paix civile et les libertés publiques ?"
Si l'on répond non, tout va bien, et l'on continue à "donner la parole" au RN et à ses alliés comme aux autres.
Si l'on répond oui, si l'on prend au sérieux les alarmes au fascisme, si l'on pense que la menace est réelle (sans être certaine, bien entendu, le pire n'est jamais certain) alors il est du devoir de chaque média audiovisuel, de chaque rédaction, de chaque journaliste, de faire son possible pour éviter de "donner la parole" sans contrôle aux responsables et partisans de ces mouvements potentiellement liberticides ( ou pire, les discriminations pouvait ouvrir la voie aux persécutions).
une autre france
D'abord, parce que l'instauration de ces discriminations supposera de profondes modifications constitutionnelles, et donc un véritable changement de régime. Une France du RN serait une autre France. Ces mouvements méritent donc de relever d'un traitement particulier, permettant de vérifier, avant diffusion, que leurs propos ne tombent pas sous le coup de la loi (injure, diffamation, incitation à la haine). Soit en se donnant les moyens de contredire en direct d'éventuelles divagations racistes, mais ça représente un lourd travail d'enquête préalable. Soit en s'en assurant avant diffusion. Il me semble trop tard aujourd'hui pour appliquer en France une protection générale comme le "cordon sanitaire" appliqué à l'extrême droite par l'audiovisuel public en Belgique.
Comment faire ? Des moyens existent (léger différé, montage, fact-checking en direct, etc), mais aucune de ces solutions n'est totalement satisfaisante. Et quand un problème ne trouve aucune solution satisfaisante, c'est qu'il est mal posé, et qu'il faut élargir le champ de réflexion. L'impasse réside peut-être dans le donner la parole
. Dès lors qu'il emploie des journalistes, le rôle d'un media ne consiste pas à donner la parole
à qui que ce soit. Il consiste à informer son public. Peut-être faut-il donc réduire le nombre d'interviews, de débats, genres journalistiques paresseux et peu coûteux, au bénéfice des enquêtes et des reportages, sur les personnalités de ces mouvements politiques -et des autres- et la manière dont ils exercent leurs mandats, quand ils en détiennent. Moins de débats, moins de blabla, davantage d'enquêtes.
préférence de vigilance professionnelle
J'ai bien conscience de la fureur que s'attireraient -du côté du RN et de ses relais médiatiques- ces propositions, si elles prenaient corps dans le débat national.Liberticide ! Et où mettez-vous le respect de nos électeurs, qui sont des contribuables comme les autres ?
Ne vous fatiguez pas, camarades fachos. On connait vos arguments par coeur. C'est justement parce que je les respecte, vos électeurs, qu'il me semble nécessaire de faire ce qu'on peut pour qu'ils votent en connaissance de cause.
De manière plus modérée, Frédéric Taddéi, en quelques minutes, m'a opposé plusieurs arguments dont nous n'avons pas eu le temps de débattre au fond. Les voici résumés.
FT : - La diabolisation du RN, on l'a déjà tenté à l'époque de Jean-Marie Le Pen, et ça n'a pas marché.
Mais contrôler l'accès à la parole d'un mouvement politique, enquêter sur lui, ne revient pas à le diaboliser,
tout au plus à lui appliquer une...préférence de vigilance professionnelle (lol). En outre, si Le Pen (JM) n'avait pas été "diabolisé", qui peut dire si sa carrière politique en aurait été entravée, ou accélérée ?
FT : - Pourquoi seulement le RN ? Tous les politiques mentent.
Certes. Il ne s'agit pas ici de déceler de fallacieuses promesses destinées à être oubliées, mais plutôt des injures, des diffamations, ou des incitations à la haine. Et encore une fois, d'enquêter, base du métier.
FT -Les libertés publiques sont déjà bien abimées. Le RN ne pourra pas faire pire. Et les idées du RN, on les retrouve déjà dans tous les partis , où elles ont infusé.
Nul ne peut nier que les libertés publiques, contrairement à ce que j'ai trop rapidement répondu à Taddéi dans le feu de l'oral, sont en effet très abimées, notamment depuis les attentats terroristes de 2015. On ne va pas ici refaire la sombre liste. L'abus des dispositions de surveillance, les restrictions à la liberté d'association, la multiplication des incriminations pour "apologie du terrorisme", hors du champ du terrorisme (sur les luttes écologiques, par exemple, ou sur le soutien à la Palestine, voir la récente garde à vue de Rima Hassan) : tout cela est indéniable, et scandaleux.
Mais aucune de ces dispositions de sécurité, ou de répression politique, qui visent des propos,
desactes
ou même des comportements
, n'est comparable au coeur du programme du RN : la fameuse "préférence nationale", c'est à dire la discrimination (du droit au logement, à l'emploi, aux prestations sociales, aux soins) en fonction de l'origine ou de la nationalité (cache-sexe, souvent, d'une discrimination à la couleur de peau). Oui, le macronisme, le hollandisme, le sarkozysme, ont préparé le terrain. Mais ils sont restés au bord de ce terrain. Ils ont forgé des outils législatifs liberticides, sans les exploiter au maximum. L'extrême droite au pouvoir n'aura pas de ces pudeurs.
brésil et hongrie
D'autres arguments ne m'ont pas été opposés, mais je les connais bien :
-Pas d'alerte au fascisme trop rapide. Si le RN prend le pouvoir, il y aura un billet de retour, voir le Brésil, la Hongrie.
Peut-être. Sans doute même. Mais avec quelle probabilité ? Et à quel prix, pour les concernés ?
-Et de toutes manières, ils n'appliqueront pas leur programme. Aucun mouvement politique ne l'applique jamais.
Personne n'est capable de le prédire. Ce qui est certain, c'est qu'il disposera des moyens juridiques de l'appliquer, en pas plus de cent jours, en modifiant d'un coup le quart des articles de la constitution, comme c'était parfaitement expliqué ici, dans une émission passée trop inaperçue, avec le juriste Pierre-Yves Bocquet. A chacun de décider en son for intérieur, ou dans un débat collectif, s'il court le risque ou non. Et s'il souhaite, quand la catastrophe sera survenue, s'il souhaite pourvoir se dire qu'à sa place, il a fait ce qu'il pouvait. Il me semble que ça mérite réflexion.
