Claire Dumas, médecin généraliste, voit arriver des patients « à cran ».
Au Neuhof, les patients renoncent à leurs rendez-vous, les séances de soins sont raccourcies et les pathologies chroniques se dégradent. Dans la maison de santé du quartier, les soignants voient déjà les effets très concrets des canicules répétées.
À quelques encablures de l’arrêt de tram Saint-Christophe, au Neuhof, quelques passants se sont rassemblés sous un parasol pour boire un verre. Ils sont presque les seuls dehors. Le thermomètre affiche 33 °C, mardi 11 août, et la chaleur doit encore s’installer plusieurs jours. Autour, les programmes immobiliers donnent l’image d’un quartier neuf, en pleine transformation. Mais à quelques mètres de là, les tours et les anciennes bâtisses rappellent une autre réalité : au Neuhof, de nombreux habitants vivent encore dans des logements vieillissants, difficiles à rafraîchir et qui emmagasinent la chaleur tout l’été.
Des renoncements aux soins
Un peu plus loin se trouve la maison de santé du Neuhof. Une dizaine de professionnels y travaillent : médecins généralistes, infirmières, kinésithérapeutes, orthophoniste, psychologue, médiatrice et autres praticiens. À l’intérieur, la température varie selon les étages. Les infirmières et les kinésithérapeutes travaillent sans climatisation. Seul le cabinet de médecine générale en est équipé.
Réunis pour leur réunion hebdomadaire mardi midi, les professionnels décrivent une conséquence moins visible des épisodes de chaleur : le renoncement aux soins. Les patients ne viennent plus, y compris lorsqu’ils souffrent de pathologies chroniques ou dégénératives. « Ils renoncent parce qu’ils ont trop chaud. Ils ne veulent pas marcher », raconte Julie Fritz, kinésithérapeute.
Les professionnels ont d’abord proposé d’avancer les rendez-vous, mais cela ne fonctionne pas. Certains patients ont ainsi manqué plus d’une dizaine de séances. Elise Nesci, orthophoniste de la maison de santé, observe la même difficulté. « Nos patients n’osent pas bouger de chez eux plus tôt parce qu’ils ont souvent des passages infirmiers tôt le matin à domicile. » Le reste de la journée, sortir devient parfois tout simplement impossible.

« Ils arrivent déjà trempés de sueur »
Pour ceux qui franchissent malgré tout la porte de la maison de santé, la chaleur se lit immédiatement sur les visages. Les patients arrivent épuisés, avec des nuits difficiles derrière eux. « Le repos est moins qualitatif. Ils sont pour beaucoup dans des logements vétustes où il fait plus de 30 degrés. Ils sont plus fatigués et ont du mal à faire leurs exercices », constate Julie Fritz.
En kinésithérapie, cela se traduit directement dans les progrès des patients. « Ils arrivent, ils sont déjà trempés de sueur, fatigués. On n’a pas la climatisation », explique Thomas Lingelser, le deuxième kinésithérapeute de la maison de santé. Alors les séances sont adaptées. Les exercices sont réduits, parfois au minimum. « Ils n’en peuvent plus. On observe une stagnation de la progression, voire un déclin. » Et lorsque les efforts ne produisent plus les mêmes résultats, la motivation finit elle aussi par s’éroder, poursuit-il.

Thomas Lingelser et Julie Fritz interviennent également au domicile des patients. Ils voient alors une autre conséquence de la chaleur : l’isolement. « On a envie de les faire sortir parce qu’ils sont cloîtrés chez eux, mais sincèrement, là, c’est impossible de les faire sortir », détaille Thomas Lingelser. Il pense à une patiente de 80 ans qui ne marche qu’avec lui : « Elle ne sort jamais en dehors des exercices que l’on fait ensemble dehors, mais là elle ne veut pas. Elle en a marre. Même pour simplement marcher dans l’escalier, elle est trempée de sueur. »
Des logements qui ne refroidissent plus
Lors de leurs visites, les kinésithérapeutes constatent les mêmes situations dans tout le quartier. Certains patients n’aèrent pas leur logement, parfois même lorsque les températures extérieures deviennent plus clémentes. La nuit, ouvrir les fenêtres n’est pas toujours envisageable. « Au Neuhof, il y a aussi des problèmes de nuisances sonores, de bruit la nuit, de sécurité. Alors ils n’ouvrent pas la nuit« , rapporte Thomas Lingelser.


La chaleur se retrouve ainsi prise dans un empilement de contraintes : logements mal isolés, manque de fraîcheur, fatigue, difficultés à se déplacer, mais aussi peur du bruit ou de l’insécurité. Pour certains habitants, il n’existe pas de moment dans la journée où sortir ou aérer son logement devient facile. Et les soignants eux-mêmes en ressentent les effets. « On est moins disponibles cognitivement », résument-ils.
Un décès probable lié à la chaleur
Claire Dumas, médecin généraliste, constate aussi un renoncement aux soins et des épisodes particulièrement durs. Mais surtout, elle voit arriver des patients « à cran ». « Au bout de dix minutes de consultation, on constate des patients à bout, un mal-être global, des fatigues fortes, des décompensations de pathologies chroniques. »
Fin juin, lors de la précédente vague de chaleur, un épisode a particulièrement marqué l’équipe de la maison de santé. Un patient est décédé à son domicile. « Un matin, il ne s’est pas réveillé alors qu’il était stable », raconte la médecin généraliste qui le suivait. Elle fait le lien avec la vague de chaleur qui se déroulait au même moment.
À l’échelle nationale, les chiffres montrent combien ces épisodes peuvent être meurtriers. Selon Santé publique France, la canicule du 17 juin au 2 juillet 2026 a entraîné au moins 5 764 décès en excès toutes causes confondues, soit une hausse de 36,2 % dans les 92 départements concernés. Toutes les classes d’âge à partir de 15 ans ont été touchées. Les personnes âgées de 75 ans et plus représentent à elles seules les deux tiers de cet excès de mortalité. Dans le Bas-Rhin, entre le 16 et le 30 juin 2026, le nomre de décès a augmenté de 42% dans le Bas-Rhin et de 32% dans le Haut-Rhin, selon des données de l’Insee décryptées par Ici Alsace.
« Le travail psychique est beaucoup plus difficile »
Dans son cabinet de la maison de santé du Neuhof, Géraldine Boehli, psychologue, reçoit notamment des jeunes âgés de 11 à 25 ans. Au delà de la santé physique, c’est aussi la santé mentale qui est touchée. La chaleur perturbe directement les séances. La psychologue décrit : « Le travail psychique est beaucoup plus difficile à mettre en place. La concentration est moindre, ils ne dorment pas, ne se reposent pas. »
À cela s’ajoutent les tensions familiales, dans des logements souvent petits, vétustes où il est plus difficile de sortir ou prendre l’air pendant la canicule. « Tout cela se substitue. Le cumul est très lourd. » Les séances sont parfois raccourcies. « Je les préviens. Même moi, je n’arrive pas à mettre la même concentration. »
Nida Akkus, secrétaire médicale, observe elle aussi un changement dans les comportements. « Ça chauffe vite », constate-t-elle. Les patients ont moins de patience, les échanges deviennent plus tendus et la fatigue se fait sentir jusque dans l’accueil.

À l’accueil justement, Alexia Durr, médiatrice accueillante, constate une autre conséquence de la chaleur. « Depuis deux mois, nous avons plus de phlébites parce que les gens ne bougent pas. » Pour ces situations, le temps compte. Mais l’été complique encore les choses : « Tout est dans l’urgence quand il s’agit de la circulation du sang, indique Alexia Durr, mais on se heurte aux vacances des spécialistes. On fait ce qu’on peut, mais le service n’est pas adapté l’été. »
Au secrétariat, les professionnels voient également davantage de personnes arriver sans rendez-vous pour des insolations ou des coups de chaleur.
Des enfants « cloîtrés » chez eux
Chez les enfants, la chaleur bouleverse aussi les habitudes. Elise Nesci reçoit régulièrement des familles nombreuses : « Les enfants sont très tristes. Les familles que je suis au Neuhof sont des familles qui généralement ne partent pas en vacances, ils sont habitués. Mais d’habitude, les enfants sortent, font des activités, jouent entre copains, vont à la piscine. »
Cette année, les épisodes de fortes chaleurs changent la donne. « Là, ils me racontent qu’ils ne font rien, qu’ils s’ennuient. Ils sont obligés de rester cloîtrés à l’intérieur. »
Pour la professionnelle, ces témoignages permettent aussi de voir autrement ce qui se passe derrière les portes des logements. La canicule a eu un effet inattendu : elle a rendu certaines discussions plus faciles. « Ça a ouvert la discussion. Ils racontent plus facilement comment ça se passe à la maison, leur manière de vivre », observe-t-elle.
Une chaleur qui dégrade aussi les capacités cognitives
Dehors, sous le parasol près de Saint-Christophe, quelques personnes continuent pourtant de boire un verre. À quelques mètres, les façades des immeubles accumulent encore la chaleur de la journée. Pour les habitants qui vivent derrière ces murs, la journée n’est pas terminée : il faudra encore tenir jusqu’à la nuit. Et attendre que les logements refroidissent.