(Jean-Michel Becognee)
En déplacement au Porge, où il a été conspué par les sinistrés des incendies, et à Mérignac, le Premier ministre a annoncé des mesures d’aides à la reconstruction, dont l’exonération des cotisations sociales pour les entreprises et un fonds pour les collectivités locales impactées. Le gouvernement promet aussi de relancer l’étude d’une base de Canadair à Mont-de-Marsan. Des « rustines » loin des défis climatiques et économiques, fustigent certains élus locaux.
Dimanche, Sébastien Lecornu a fait une discrète visite de terrain au Porge, ville martyre avec 184 logements détruits lors du mégafeu de cet été en Gironde. Officiellement attendu ce lundi à la caserne des pompiers de la commune littorale, le Premier ministre n’est pas non plus allé à la rencontre des sinistrés. 200 habitants lui avaient pourtant réservé un comité d’accueil, contenu par la police à 500 mètres du cortège officiel.
Ils ont fustigé « l’irrespect » du chef du gouvernement, dont ils critiquent « l’inaction », trois semaines après les évacuations massives des zones menacées par l’incendie. Un collectif réclame aussi des réponses sur la stratégie de lutte contre les flammes, certains habitants accusant les autorités d’avoir « sacrifié » la protection du Porge au profit de celle du Cap Ferret et de ses 40000 résidents.
Coups de pouce aux particuliers et aux collectivités
Lors d’une conférence de presse en début d’après-midi à Mérignac, Sébastien Lecornu a tenté de leur répondre à distance, concédant qu’il aurait dû se rendre au Porge après ses annonces afin de les présenter à la population. Jugeant « légitimes » l’émotion et la colère de citoyens qui « ont tout perdu, et même plus », le chef du gouvernement demande que le déroulé des opérations et des choix tactiques soient exposés « minute par minute, heure par heure », afin de lutter contre des « dérives complotistes ».
L’Etat s’engage surtout à faciliter la reconstruction. « Pour les habitations qui peuvent être faites, je ne dirais pas à l’identique, mais équivalentes, il faut que ce soit possible très rapidement », demande Sébastien Lecornu. Ce dernier promet des délivrances de permis de construire dans un délai d’un mois maximum. Si celle-ci est du ressort des communes, un « véhicule législatif extraordinaire » doit leur permettre « d’aller vite » en levant certains obstacles réglementaires.
Le Premier ministre annonce par ailleurs une aide de 12 millions d’euros pour les collectivités locales touchées par les incendies, dont 10 millions pour la Gironde, avec un soutien spécifique au Porge. 5 millions d’euros de l’Etat abonderont le fonds dédié au relogement d’urgence.
Un « quoi qu’il en coûte » indifférencié pour les entreprises
Le total des aides publiques devrait s’élever à plus 100 millions d’euros, selon Sébastien Lecornu, qui estime sortir ainsi « l’artillerie lourde ». Mais le gros de ce soutien bénéficiera aux « entreprises et acteurs économiques qui ont connu le sinistre ou qui sont dans une zone évacuée ». Ils obtiennent une exonération de cotisations sociales de trois mois, plus un dégrèvement de la taxe foncière, dont l’Etat s’acquittera à la place de ces entreprises auprès des collectivités locales ».
Ces dispositifs, qui se retrouveront dans le projet de loi de finances pour 2027, profiteront donc indifféremment à Dassault et Thales, situées à Mérignac et bénéficiaires en milliards, qu’aux restaurants et campings exsangues du Porge ou de Lacanau. Une sorte de « come-back » du quoi qu’il en coûte, alors qu’on estime que 39 000 entreprises et 100 000 salariés ont été touchés directement ou indirectement.
Des mesures plus spécifiques à certaines filières sont aussi annoncées. Le gouvernement va abonder une campagne de communication pour relancer le tourisme en Gironde et dans les Landes, où cette activité pèse entre 7 et 10% des PIB locaux. La chute de 50% des réservations dans les communes évacuées y représenterait un manque à gagner de 60 millions d’euros.
3% de la facture
D’autres dispositifs restent à préciser. Selon la députée de Mérignac Marie Récalde, qui assistait à une réunion hors presse avec les ministres et acteurs locaux, 6 millions d’euros seront débloqués pour les exploitations agricoles et forestières impactées. L’aide prévoirait « des reports et prises en charge de cotisations, ainsi qu’un travail engagé sur la reconstitution d’une forêt plus résiliente et le renforcement de la prévention des incendies ».
Sur ce dernier point, alors que le mégafeu de juillet en Gironde a été le plus important du dernier demi-siècle en France, détruisant 42 000 hectares de forêt et 230 maisons, et blessant 126 pompiers, les annonces du gouvernement ont suscité les critiques.
« La série de mesures annoncées est très loin d’être à la hauteur de l’ampleur de la catastrophe vécue cet été et des défis qui attendent la Gironde avec le dérèglement climatique », estiment notamment les candidats écologistes aux élection sénatoriales en Gironde, s’inquiétant d’une « absence alarmante d’ambition ». Alors que le coût global des incendies pourrait atteindre plus de 400 millions d’euros dans le département, « les 12 millions annoncés représenteraient ainsi à peine 3 % de la facture globale », relèvent-ils.
Le retour des Canadair
La sénatrice écologiste sortante Monique de Marco s’interroge :
« Où est le véritable plan national de prévention des mégafeux ? Où sont les moyens supplémentaires et pérennes pour nos pompiers, nos communes et l’entretien des massifs forestiers ? Où sont les investissements massifs pour adapter nos territoires au changement climatique ? Reconstruire à l’identique ne peut pas être la seule réponse. Nous devons reconstruire plus sûrement, plus résilient et avec une véritable stratégie d’adaptation au dérèglement climatique. »
L’élue, qui avait fait adopter au Sénat un amendement poussant le gouvernement à étudier la création d’une seconde base aérienne de la Sécurité civile, déplore l’absence d’ « engagement précis » sur « une future base aérienne bombardiers d’eau dans le Sud-Ouest ».
Promis en 2022 par Emmanuel Macron, abandonné sans justification depuis, le projet d’installer à demeure des Canadair à Mont-de-Marsan est toutefois à nouveau à l’étude, affirme Laurent Nuñez, un des nombreux membres du gouvernement présents ce lundi à Mérignac :
« Ce projet n’a pas été abandonné. Il n’a pas été mis en œuvre pour des raisons essentiellement opérationnelles et non financières, déclare le ministre de l’intérieur, selon lequel ses prédécesseurs « ont préféré le prépositionnement » de moyens aériens « au plus près des théâtres des opérations ».
« Il ne faut pas penser que l’installation d’une base aérienne ici, au plus près du massif des Landes, de la Gironde, serait la solution idéale. Derrière, il y a des coûts de maintenance, des coûts d’entretien. Tout cela se regarde », ajoute Laurent Nuñez. Tentant d’éteindre les critiques des oppositions sur la gestion par la macronie de l’après 2022, Sébastien Lecornu a lui affirmé que ses équipes « avaient mis des moyens sur la table ».
Question de posture
Mais alors que le gouvernement avait martelé pendant l’incendie de Saumos qu’il n’y avait pas de problème de moyens aériens, et en particulier de Canadair, le ministre de l’intérieur a récemment reconnu lors d’une réunion avec les syndicats de pompiers qu’il s’agissait là d’une « posture » politique, a révélé Mediapart ce dimanche 17 août.
Dans une enquête sur le déroulé de la catastrophe, le site d’information montre que l’absence de bombardiers d’eau disponibles en nombre suffisant a favorisé l’expansion rapide de l’incendie. Un fait également martelé ce lundi dans un communiqué par la Région Nouvelle-Aquitaine :
« Lors du mégafeu en Gironde, seulement deux Canadair ont pu être mobilisés durant les premières heures, or c’est à ce moment que l’on peut circonscrire le feu. Comme l’a rappelé dans la presse le Syndicat national du personnel navigant de l’aéronautique civile, l’envoi rapide de quatre Canadair aurait changé la donne ».
Alain Rousset, président de la Région Nouvelle-Aquitaine, demande donc « un engagement ferme d’un détachement d’une base opérationnelle permanente de bombardiers d’eau, dotée de Canadair et des autres moyens aériens nécessaires à la protection du massif des Landes de Gascogne et, plus largement, du grand Sud-Ouest ».
« Rien de sérieux pour assurer l’habitabilité de nos territoires »
La Région réclame également « un grand programme de restauration du fonctionnement hydrique des forêts » (restauration des zones humides, reméandrage des cours d’eau…). Elle propose enfin de faire des 42 000 hectares brûlés en Gironde « un territoire pilote national d’une forêt expérimentale » afin de plancher notamment sur la diversification des peuplements, les interfaces entre forêt et zones habitées ou encore la détection précoce des départs de feu ».
Des points qui ont été seulement esquissés ce lundi par Sébastien Lecornu. Ses mesures ont donc été qualifiées sur France Info de « rustines » par Stéphane Delpeyrat-Vincent, le maire (PS) de Saint-Médard-en-Jalles, une des communes de la métropole bordelaise évacuées lors de l’incendie.
« Il n’y a rien de sérieux pour assurer l’habitabilité de nos territoires et restaurer les filières économiques (…). J’aimerais enfin entendre le mot « climat » prononcé par le Premier ministre et le président de la République, que nous sommes rentrés dans une nouvelle ère climatique et que cela appelle des investissement énormes pour que notre pays continue à être vivable quelle que soit la région ou on se trouve. »
