Publié le 31 août 2026

5 min

Lettre ouverte à Franck Leroy : « Votre projet pour le canal du Rhône au Rhin aggrave la destruction du vivant »

#Écologie

Dans une lettre ouverte au président de la Région Grand Est et à l’élu régional en charge du projet Frédéric Pfiegersdoerffer, trois collectifs écologistes dénoncent les ravages de l’ouverture à la navigation de 24 kilomètres de canal ensauvagé.

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Dans une lettre ouverte au président de la Région Grand Est et à l’élu régional en charge du projet Frédéric Pfiegersdoerffer, trois collectifs écologistes dénoncent les ravages de l’ouverture à la navigation de 24 kilomètres de canal ensauvagé.

Messieurs, aujourd’hui en Alsace, vous vous obstinez à dénaturer 24 kilomètres d’un canal ensauvagé depuis soixante ans. Vous persistez dans cette erreur pour ouvrir un nouveau tronçon à la navigation fluviale de plaisance. L’investissement total annoncé en 2021 est de 46,6 millions d’euros de fonds publics (hors taxe).

Des ravages écologiques

La liste des ravages écologiques de votre projet est longue : menace sur la riche biodiversité locale dans ce corridor naturel classé en trame verte et bleue, arbres remarquables coupés, ou dont les racines seront sectionnées par la réalisation de tranchées profondes d’imperméabilisation des berges, adaptation du canal au gabarit de navigation réglementaire par un dragage de son lit, par l’élagage de la canopée et des rivages, par la suppression des embâcles utiles comme perchoirs aux martins-pêcheurs ou aux poissons qui y trouvent refuge, altération des aménités, sources de tant de bien-être lorsque l’on longe ce canal…

Monsieur le président, en pleine canicule vous nous annoncez dans les Dernières Nouvelles d’Alsace vouloir « planter des arbres le long des canaux pour limiter le réchauffement de l’eau ». Comment raisonnez-vous ? On condamne ici à mort des arbres aux bénéfices écosystémiques et esthétiques immédiats. Les arbustes plantés ailleurs n’en rendront que dans plusieurs dizaines d’années.

Une navigabilité en baisse

Cet été, plusieurs voies navigables du Grand-Est ont été fermées ou soumises à des restrictions en raison du manque d’eau. Le 21 juillet, Voies navigables de France (VNF) a fermé à la navigation la portion du canal entre Champagne et Bourgogne dans le Doubs. Au mois d’août, le niveau historiquement bas du Rhin mettait en grande difficulté le commerce fluvial et la navigation. Dans le même temps, les épisodes de sécheresse sont appelés à devenir plus fréquents…

Rappelons que le canal du Rhône au Rhin est alimenté par le Rhin. Ce dernier tire notamment son eau d’une couverture neigeuse et glacière des sommets alpins en régression constante. Ce ne sont pas les périodes de pluies de plus en plus incertaines et tendanciellement en baisse qui vont réhausser le niveau du fleuve. Ce qui annonce des années difficiles pour toute forme de navigation. « Sur la première quinzaine d’août, seuls 628 bateaux, marchandises et tourisme confondus, ont ainsi pu circuler sur le Rhin, contre 1 400 en moyenne à la même période », comme le rapporte Rue89 Strasbourg en août 2026.

Un projet pour quelques privilégiés

Ce projet de remise en navigation du canal, s’il se concrétise, concernera une fraction infime d’utilisateurs privilégiés. Selon VNF, la navigation fluviale de plaisance en France est en baisse régulière et significative depuis de nombreuses années. Les sécheresses estivales qui se succèdent ne pourront que restreindre encore la fréquentation des fleuves et canaux.

Pourtant, vous annoncez sans arguments documentés, dans un élan d’optimisme qui interroge, une fréquentation utopique de l’activité de plaisance. Vos objectifs sont d’autant plus surprenants que ce tronçon n’offre aucun horizon paysagé attractif. Pour rappel, le canal est bordé de part et d’autre par une morne plaine céréalière. L’intérêt patrimonial touristique et culturel au voisinage du canal est pauvre. Excepté à Colmar, une impasse, que l’on peut déjà rejoindre au prix d’un petit détour par le grand canal d’Alsace voisin.

Des retombées économiques improbables

Les retombées économiques promises en 2021 à 8,6 millions d’euros, au moment de la validation du projet par la Région, ne sont pas moins étonnantes. Elles ont d’ailleurs été revues à la baisse de moitié, à 4,2 millions d’euros dès 2023 ! Les estimations de retombées économiques de notre collectif sont huit à 16 fois moindres que celles de la Région. Notre analyse complète est à lire ici.

Devons-nous dès lors imaginer un manque d’objectivité initial du porteur du projet dans le seul but de le faire accréditer politiquement et financièrement en 2020 ? Éclairez-nous, messieurs : vos choix relèvent-ils d’une simple posture politique et d’une incapacité à prendre en compte les faits objectifs et les vérités scientifiques, en piétinant tout ce qui (sur)vit aujourd’hui ?

Qui aurait pu prédire ?

Les accidents climatiques se répètent. Les océans se réchauffent. Les crues catastrophiques se succèdent. La biodiversité s’effondre. Les terres continuent d’être artificialisées. L’habitabilité de notre territoire se dégrade rapidement. Nos organismes et le vivant en général se dégradent sous la pression du stress hydrique et thermique. Les mégafeux détruisent des milliers d’hectares de forêt. Les sécheresses s’intensifient et se multiplient, de même que les canicules. « Qui aurait pu prédire ? », demandait Emmanuel Macron en décembre 2022, à propos du changement climatique.

Ce ne sont certes pas les alertes des rapports du Club de Rome dès 1972, ni même les alertes et recommandations des nombreux rapports du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) ou ceux du Groupe intergouvernemental d’experts pour la biodiversité (IPBES) qui auraient pu vous mettre la puce à l’oreille. Assurément, rien de tout cela ne pouvait « prédire » la situation actuelle.

Messieurs, votre projet aggrave la dramatique destruction du vivant. Êtes-vous conscients que c’est l’habitabilité de la Terre qui se joue aujourd’hui ?

Par Tribune

Publié le 31 août 2026

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