David et sa fille Anastasia.
Des familles sans-abri et des personnes malades ont trouvé refuge dans des appartements vides à l’Elsau depuis l’été 2025. Elles ont reçu l’ordre de quitter les lieux avant le 13 mai 2026.
« Mon père est malade du foie. S’il n’était pas là en France, il serait mort aujourd’hui. » Shalva a douze ans. C’est surtout lui qui s’occupe de faire la traduction pour sa mère, avec l’aide de son petit frère Vazha. Ils sont arrivés de Géorgie en 2022 et ne parviennent pas à obtenir des papiers comme la quasi-totalité des personnes qui viennent de ce pays. Ce dernier est considéré comme sûr par la France, malgré un système de santé défaillant et des atteintes aux libertés.

« On n’a pas le choix », répète Shalva. Après avoir alterné entre un hébergement d’urgence au début, la rue et des nuits dans une voiture, la famille occupe, depuis octobre 2025, un appartement abandonné au 6 rue Watteau à l’Elsau. Cette barre d’immeuble appartient à CDC Habitat. Elle est en instance de démolition.
Pas de date de démolition
Contacté par Rue89 Strasbourg, le bailleur social affirme avoir remarqué les premiers squats à l’été 2025. Sur l’ensemble des barres d’immeubles de la rue Watteau, 11 familles sont encore locataires. « Nous travaillons en étroite collaboration avec la Ville et la Préfecture afin d’accélérer les relogements des locataires encore présents et de permettre la sécurisation définitive de la zone, en amont de la démolition complète des bâtiments », déclare le bailleur social, qui prévoit cette opération « à horizon 2027 ». Elle aura donc lieu dans des mois voire des années.
Mais les occupants du bâtiment ont reçu, en mars, un commandement de quitter les lieux avant le 13 mai 2026. « Si on avait la possibilité de partir, on le ferait. Là, on n’a rien. On ne sait pas où aller », poursuit Shalva. Anna, sa mère, assure qu’elle appelle le 115 (numéro de l’hébergement d’urgence) « tous les jours depuis deux ans ». « Ils disent qu’ils n’ont pas de places pour les familles », déplore t-elle.

La cage d’escalier du 6 rue Watteau est délabrée puisqu’elle n’est plus entretenue par le bailleur. Des crottes de pigeons et quelques détritus jonchent le sol. Mais les familles ont réussi à bien aménager les appartements. « On a tout nettoyé et réparé », explique David, qui habite deux étages au-dessus de la famille de Anna et Shalva, avec sa femme et ses deux enfants.

Électricité coupée
Sa fille, Anastasia, a adopté un chaton qu’elle montre fièrement. Les logements occupés sont propres et meublés. « On a tout récupéré gratuitement, souvent grâce à un groupe Facebook qui s’appelle sharing is caring », précise Shalva. Sa mère tient à citer l’aide matérielle et alimentaire des associations Les Petites roues, le Secours populaire ou la Croix rouge.
La journée, les parents travaillent au noir où ils peuvent pour gagner un peu d’argent. « Je fais le ménage chez des gens », raconte Anna. Les jeunes sont scolarisés. Shalva montre les coupes et les médailles qu’il a remporté avec son club de foot. Il s’est inscrit à la FAIG, à Illkirch-Graffenstaden.
Autant qu’elles peuvent, ces familles tentent de permettre une vie normale à leurs enfants. « Ce qui est dur c’est quand les gens nous regardent bizarre parce qu’on dort dans une voiture ou qu’ils apprennent qu’on est dans un squat », confie Shalva. Les occupants de la rue Watteau ne demandent qu’à être autorisés à travailler et se loger régulièrement grâce à des titres de séjour. « On ne veut pas retourner dehors, souffle Shalva. Si on nous laisse un appartement vide, on s’occupera de tout. »

Depuis fin mars, les familles n’ont plus d’électricité dans leurs logements, et parfois plus d’eau. Une démarche illégale puisqu’il s’agit de besoins essentiels. CDC Habitat affirme que c’est le gestionnaire du réseau Électricité de Strasbourg (ÉS) qui a « décidé unilatéralement de couper l’alimentation de l’ensemble du bâtiment » pour des raisons de sécurité. Des techniciens auraient constaté des « raccordements sauvages créant un risque immédiat d’électrocution ». De son côté, ÉS n’évoque pas ces modifications d’installations mais confirme une action pour « prévenir tout risque d’accident ».
La crainte du retour à la rue
Les réseaux de chauffage, quant à eux, auraient été « gravement détériorés par des squats installés dans les caves du 6 rue Watteau, ajoute le propriétaire. La présence d’occupants armés en rez-de-chaussée, a rendu impossible toute intervention sécurisée des techniciens ». CDC n’a pas pu donner plus de détails sur ces faits, comme le récit d’une altercation ou une plainte. Rue89 Strasbourg n’a rien observé de tel lors de sa présence sur place. Dans les appartements, les familles s’inquiètent de la conservation de leur nourriture en l’absence de frigos. « On va jeter des choses », regrette David. Il montre ensuite les nombreux médicaments qu’il doit prendre pour son foie. Un retour à la rue aurait de lourdes conséquences sur sa santé.
Idem pour Avtandil, obligé de dialyser trois fois par semaine à 41 ans. Il est là seul, comme un autre homme géorgien prénommé Albert. Au total, un peu plus de dix personnes squattent toujours le 6 rue Watteau malgré la coupure d’électricité. « D’autres personnes sont parties », indique Shalva. « La gestion de la situation de ces familles est inhumaine, dénonce Sabine Carriou, présidente de l’association Les Petites roues. Ces personnes ont déjà beaucoup souffert. On parle d’enfants, de malades, qui ont, pour certains, déjà été dans des campements à Strasbourg. Ils doivent maintenant s’éclairer à la bougie et risquent une expulsion sans autre solution. C’est inacceptable. »

Catherine Trautmann attendue sur le sans-abrisme
Sollicitées par Rue89 Strasbourg sur un plan de mise à l’abri des occupants du 6 rue Watteau, ni la préfecture du Bas-Rhin, ni la Ville de Strasbourg n’ont répondu au moment de publier cet article. La nouvelle maire de Strasbourg, Catherine Trautmann (PS), a voulu donner des gages aux associations en nommant dans son exécutif Delphine Bernard, membre du collectif Pas d’enfants à la rue 67. Elle a été directement interpellée le 31 mars par un courrier de la conseillère d’Alsace Fleur Laronze (PCF) sur la question du relogement des habitants et habitantes de ce squat.
De nombreuses associations ou collectifs comme le comité Droit Au Logement 67 exigent l’hébergement des sans-abris à Strasbourg, censé être une obligation légale. Ils ont aussi signé une lettre ouverte destinée à la nouvelle municipalité socialiste, rappelant la nécessité d’une série de mesures et pointent notamment les milliers de logements vacants recensés sur le territoire de l’Eurométropole.