Un bateau de croisière dans l’écluse de Gerstheim
Le déploiement de la conduite à distance inquiète les éclusiers d’EDF, en charge de la navigation à proximité des huit barrages sur le Rhin. Un rapport indépendant pointe un surcroît de risques tandis qu’EDF invoque une modernisation inévitable.
Alors que les regards sont tournés vers les niveaux exceptionnellement bas du Rhin et les perturbations du trafic fluvial qui en découlent, un autre aspect pourrait bientôt avoir des conséquences sur la navigation selon les éclusiers d’Électricité de France (EDF). Le groupe, qui pilote huit des dix écluses sur le fleuve en Alsace en raison de l’exploitation des centrales hydroélectriques, envisage d’étendre la téléconduite, afin de réduire le nombre de salariés et la présence humaine sur place.
L’idée est de coupler deux sites et de permettre aux éclusiers de les piloter en même temps grâce à un système vidéo, de captage d’informations et d’intervention à distance. Ce mode de fonctionnement est en place à Vogelgrun et Fessenheim depuis 2023. EDF prévoit de piloter celle de Gerstheim à partir de Strasbourg, située 15 km en aval à partir de janvier.

En conséquence, le nombre total d’éclusiers nécessaires pour assurer une permanence 24h/24 de 13 à 6, voire 7 pour les heures où le trafic est le plus intense comme le détaille Philippe Charpentier, élu CGT et secrétaire du CSE EDF Hydro Est :
« Le “quart” complémentaire pour les heures les plus chargées a été mis en place à Vogelgrun suites aux alertes de l’intersyndicale. Mais après 18h, l’éclusier est seul pour surveiller et manœuvrer deux installations. Ce qui nous pend au nez est la concentration du pilotage du Rhin alsacien sur un seul site. Ce projet a été évalué par la direction mais non retenu parce qu’il aurait fallu redéployer beaucoup d’agents sur un temps très court. Mais cette option est dans tous les esprits. »
L’ensemble des syndicats représentés (CGT,CFDT, FO, CFE-CGC) chez EDF Hydro est opposé à la bascule. Sur le site Alerte-ecluse.fr, mis en place pour expliquer leur opposition à ce qui est présenté comme une avancée technologique, les syndicats présentent les conclusions d’un rapport établi par le cabinet Degest qui détaille l’impact attendu d’une intensification de l’activité, notamment du point de vue de la sécurité. Dans ce rapport, on peut lire :
« En outre, les situations d’aléas, sources de risques et nécessitant l’appel de l’astreinte, sont augmentées à la suite du projet. (…) Deux situations d’aléas supplémentaires sont créées directement en lien avec la conduite à distance des écluses : incident rendant la téléconduite inopérante (incident vidéo bloquant ou panne de réseau…) et perte durable de la capacité de l’écluse de Gerstheim à être téléconduite. De plus, les conséquences possibles des aléas existants sont aggravées dans le sens où s’ils se produisent sur l’écluse distante, la réactivité peut être allongée. »
Le rapport pointe également comme risques attendus à cette mise en place une « dégradation de la sécurité et de la sûreté des installations et des navigations », « une détérioration de la santé des éclusiers, une perte d’efficacité de leur travail, ce qui peut allonger la réactivité, le temps d’intervention. »
Selon Voies navigables de France, deux millions de passagers et 30 millions de tonnes de marchandises circulent sur le Rhin supérieur. Certaines de ces marchandises sont dangereuses et toxiques rappellent les salariés d’EDF Hydro. L’axe est à la fois marchand et une voie de passage pour les bateaux de croisière et de plaisance. L’écluse de Strasbourg est empruntée par 15 000 bateaux selon les chiffres fournis par EDF, 108 000 passent chaque année par l’ensemble des écluses gérées par le groupe.
La communication d’EDF rappelle que « la réflexion pour expérimenter la conduite à distance des écluses a été entamée dès 2009 » :
« Le projet est mené dans un souci de modernisation, la téléconduite existe sur le Rhône ou sur le canal Main Danube et a dès le départ été conduit en concertation avec les éclusiers. Sa mise en place à Vogelgrun a confirmé la fiabilité de cette solution qui se poursuivra en bénéficiant des retours d’expérience. »
L’entreprise met en avant de nombreuses innovations depuis 2023. Sans répondre dans le détail au rapport, la communication d’EDF indique aussi qu’un médecin du travail et un ergonome sont intervenus pour les implications de la téléconduite sur les postes de travail.

Pour justifier le bien-fondé du processus, l’entreprise met en avant l’absence de problèmes depuis la mise en place de la téléconduite à Fessenheim ainsi qu’une solution qui se généralise sur le Rhône opéré par Voies navigables de France. Mais pour un éclusier élu au CSE d’EDF, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, les situations ne sont pas comparables:
« Sur le Rhône, les écluses n’ont qu’un sas, ici elles en comptent deux, ce qui accroît déjà la responsabilité des éclusiers. De plus, toutes les écluses sont différentes. Un éclusier devra donc gérer quatre sas, avec un trafic qu’on estime multiplié par 3,5. En outre, certaines règles de la navigation sur le Rhin, comme l’utilisation de la corne de brume, ne sont pas envisageables avec la mise en place de la téléconduite. Les caméras ne captent pas les sons. »
Les syndicats rappellent aussi que la simple présence des salariés, qui sont assermentés étant en charge d’un service public, améliore la sécurisation des structures, l’accès des pompiers en cas de problème, comme cela a été le cas en juillet lorsqu’un homme a sauté dans le Rhin depuis l’écluse de Fessenheim. Philippe Charpentier rappelle qu’en novembre 2025, un tanker chargé de 110 tonnes d’hydrocarbures est entré dans le sas à grande vitesse. L’accident n’a pas fait de victime ni de dégâts parce que les éclusiers sur place ont évité à la présence d’un autre bateau au même moment.
La CCNR, Commission centrale pour la navigation sur le Rhin, l’organisation internationale qui rassemble les cinq pays où coule le fleuve, a été sollicitée selon Philippe Charpentier, mais elle a répondu ne pas être concernée par les installations terrestres et ne gérer que les bateaux. Les éclusiers d’EDF Hydro Est vont désormais relancer la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) et envisagent aussi de solliciter les élus nationaux et régionaux des territoires concernés.