A la pointe du Cap Ferret, la digue illégalement construite par Benoît Bartherotte (SB/Rue89 Bordeaux)
Lors de l’incendie de Saumos, qui menaçait le nord du Cap Ferret, le millionnaire a lancé sans autorisation l’abattage de 8 hectares des forêts publiques pour protéger les propriétés au sud de la presqu’île. L’association AC88 anti-corruption demande à la justice de faire la lumière sur ce chantier tacitement autorisé après coup.
Le 23 juillet au soir, l’incendie qui s’est déclenché la veille à Saumos, quelques kilomètres plus au nord dans le Médoc, atteint Lège et entraîne l’évacuation dans la nuit de toute la presqu’île, où se trouvent alors plusieurs milliers d’habitants et de résidents. Benoît Bartherotte, président de l’Association de défense de la pointe du Cap-Ferret (ADPCF), prend alors l’initiative de faire réaliser un vaste pare-feu à 5 km au nord de sa propriété.
« Les pompiers étaient sur la route du Grand Crohot pour barrer le feu. On se disait que si le feu franchissait cette route, plus rien ne l’arrêterait jusqu’à la pointe », a raconté à Mediapart ce propriétaire d’un domaine de 40 hectares.
Auprès de France 3 Aquitaine, il assume d’avoir agi « à [ses] frais » (ce qui représenterait selon lui 150 000€), « en substitution de la carence de la force publique » et « dans l’urgence ». Il fait couper des arbres sur une tranchée d’environ 800 mètres de longueur sur 100 mètres de largeur, à l’entrée du village du Cap-Ferret, et à une vingtaine de kilomètres du front de l’incendie.
Un ordre « venu de très, très haut »
Sauf que les forêts ainsi abattues appartiennent à la commune de Lège – Cap-Ferret et à l’ONF, qui n’ont jamais donné leur feu vert à l’opération, pas plus que la préfecture, qui n’a pas non plus été sollicitée par Benoît Bartherotte. Ce mercredi 19 août, l’association anticorruption AC !! a déposé plainte contre X pour éclaircir les conditions de réalisation de ces travaux.
« L’abattage intégral de la végétation sur une bande annoncée d’environ huit hectares, accompagné de terrassements destinés à constituer durablement un boulevard de sable, justifie à tout le moins que l’administration forestière détermine si les travaux relevaient ou non du régime de l’autorisation de défrichement », relève l’association dans sa plainte.
Elle juge « nécessaire d’identifier les interventions administratives, hiérarchiques ou politiques qui ont permis à une opération initialement entreprise sans autorisation de se poursuivre malgré l’opposition de deux propriétaires publics et malgré le signalement des faits à la gendarmerie ».
Si le 26 juillet, suite à une intervention de la mairie, le millionnaire a interrompu le chantier, celui-ci reprenait en effet dès le surlendemain. « L’ordre [d’autoriser la fin des travaux] est venu de très très haut », assure une des sources anonymes citées par Mediapart.
L’homme d’affaires de 79 ans a expliqué à l’AFP avoir fait jouer ses réseaux « jusqu’à Brigitte Macron », pour obtenir une autorisation a posteriori. Celle-ci aurait finalement été accordée tacitement par la préfecture – qui sollicitée par Rue89 Bordeaux, n’a pas souhaité s’exprimer en raison du litige en cours.
Faits accomplis
« Il ne restait que 50 mètres, autant finir » ce chantier, a expliqué à Mediapart Bruno Lafon, président régional de la DFCI (défense des forêts contre les incendies) et maire de Biganos. Le nouvel ouvrage devait en effet se raccorder au pare-feu préexistant situé à l’arrière du village de La Vigne. Mais, situé à 18 kilomètres des flammes, il « n’avait aucune utilité », estime Bruno Lafon.
Selon France 3, le chantier a suscité la colère du maire (Horizons) de Lège-Cap-Ferret, Philippe de Gonneville. Il a annoncé vouloir engager des poursuites contre l’homme d’affaires, qu’il accuse de « monopoliser les médias afin de se faire passer pour le sauveur de la presqu’île ».
« J’aurais préféré qu’il mette ses équipes à disposition pour le pare-feu de Claouey (plus au nord et réalisé par les autorités, NDLR), qui défendait la totalité de la presqu’île, et non uniquement le Cap-Ferret. »
Joints par Rue89 Bordeaux, la mairie de Lège et l’ONF n’ont pas donné suite. Le parquet de Bordeaux nous indique n’avoir à ce stade pas encore ouvert d’enquête. Mais il précise être en train d’étudier un rapport provisoire de l’ONF et un procès-verbal de renseignement de la gendarmerie de Lège Cap Ferret.
Benoît Bartherotte a l’habitude de mettre les autorités devant le fait accompli. La construction sans autorisation ni étude d’impact d’une digue censée protéger la pointe du Cap-Ferret, et qu’il entretient à grands frais, a été condamnée en justice. Avant que l’Etat ne lui accorde une autorisation d’occupation temporaire du domaine public maritime, fermant ainsi les yeux.
