La première Marche des fiertés à Bordeaux (Girofard/DR)
Ce samedi 30 mai aura lieu la Marche des fiertés, 30 ans après sa première édition à Bordeaux. Avec son association For’hommes, Georges Giraud-Bass avait participé à sa toute première organisation. Ce bordelais de 78 ans revient sur ces décennies de combats pour les droits des personnes LGBT, et sur les enjeux du moment.

Rue89 Bordeaux : Comment est née la Marche des fiertés à Bordeaux ?
Georges Giraud-Bass : Bordeaux a fait sa première Marche en même temps que d’autres villes, comme Marseille, mais elle était organisée depuis des années ailleurs [1977 à Paris, NDLR]. Quand il s’est agi de l’organiser ici, nous étions deux associations impliquées, Sapholles, qui représentait les lesbiennes, et For’hommes, pour les gays, dont j’étais secrétaire avant d’en prendre la présidence par la suite.
Personnellement je n’étais pas très chaud, car Bordeaux était une ville de province, dirigée depuis des décennies par une droite assez conservatrice à l’époque. Beaucoup d’homos avaient préféré partir à Paris pour vivre leur choix, car ils se sentaient plus en sécurité loin de leur familles.
On était donc un peu dubitatifs par rapport au nombre de personnes prêtes à manifester, et je craignais que l’évènement apparaisse plus folklorique que politique. Finalement on s’est lancés dans l’aventure et je ne suis pas resté dans mon coin, et la Marche a fonctionné, avec 200 participants au début du défilé, et 1500 à la fin.
Quelles conséquences a entraîné l’évènement ?
Nous étions en plein milieu des années sida et et beaucoup de gens portaient un regard suspicieux sur tous les homos masculins. L’ouverture de notre centre LGBT rue la Boétie et la Marche ont permis de faire entendre au grand public que tous les gays n’étaient pas séropositifs. La Marche a donné aussi un élan, en poussant beaucoup plus de lesbiennes et de gays à venir au centre LGBT, nous permettant d’avancer sur nos questionnements.
Notre priorité était de pouvoir vivre comme tout le monde, sans être condamnés pour nos choix sexuels. Et les gens se sont ouverts à la reconnaissance des droits. La première avancée a été le PaCS (pacte civil de solidarité) en 1999, puis le mariage pour tous en 2013.
« Question de principe »
Pour tenter d’accélérer le processus, le maire de Bègles, Noël Mamère, avait célébré un mariage entre deux hommes, en 2004…
Je ne vivais pas en France à l’époque mais les associations n’étaient pas tout à fait d’accord avec ce faux mariage. C’était plus un coup de com politique de Noël Mamère, qui tombait en dehors de toute période électorale, ne permettant donc pas de susciter un débat public. En outre, ce ne sont pas des militants qui se sont mariés, mais deux garçons qui ont eu des difficultés par la suite.
Après la loi Taubira, vous vous êtes vous même marié. Qu’avez-vous alors ressenti ?
J’étais alors un peu dans la contradiction car je suis contre le mariage, mais mon futur époux y tenait ! Mais c’est pour moi une question de principe, d’égalité : il est important que les gens qui ont envie de rentrer dans la norme ou d’acter leur relation avec une personne du même sexe puissent le faire.
Surtout, cela donne les mêmes droits à tout le monde. Même avec le PaCS, le concubin d’un homo qui mourrait du sida pouvait être chassé par la famille et, en plus du deuil, se retrouver à la rue.
Aujourd’hui, quels combats menez-vous ?
Je milite actuellement avec le groupe des Zaîné·es du Girofard, pour les seniors LGBT. Ils sont nombreux et ont quand même plus de difficultés que des seniors lambda à trouver leur place dans la société. Je défends la création de lieux ouverts en journée, où ils pourraient se rencontrer, à défaut de maisons de retraite LGBT. Nous estimons qu’il y a 400 seniors LGBT à Bordeaux, 5000 en Gironde qui pourraient être intéressés, afin de recevoir des aides diverses, ou simplement discuter entre eux.
Aujourd’hui, quand on arrive dans une structure hétéronormée, on ne dit pas spontanément qu’on est gay ou lesbienne. A fortiori auprès de gens de plus de 70 ans qui, quand ils étaient plus jeunes, n’avaient pas l’habitude de côtoyer des homos, qui se cachaient pour ne pas être vilipendés. Résultat : les personnes LGBT ne vont pas dire si elles sont ou ont été mariées, si elles ont eu des amant·es, et se retrouvent à nouveau en situation de déni de leur propre moi.
Pour l’extrême droite, les personnes LGBT sont des boucs émissaires
Depuis 30 ans, estimez-vous que l’homosexualité est mieux acceptée ?
Récemment, je suis allé dans un café gay avec des amis, dans le centre de Bordeaux. J’ai regardé les gens autour de moi, et j’étais satisfait de voir le comportement très naturel qu’avaient ces jeunes, entre 20 et 30 ans, qui se tenaient la main, discutaient et s’embrassaient en terrasse. A mon époque, dans les années 1990, il n’était pas question de se faire des bisous en public, et je me disais être très satisfait que cette liberté soit un des résultats de notre militantisme.
Parallèlement, je suis extrêmement étonné, irrité et bouleversé par les poches de violence qui subsistent, et des agressions LBTphobes que je vois dans la presse [le dernier rapport de SOS Homophobie a recensé 1771 cas l’an dernier, soit 27% de plus qu’en 2024, NDLR]. Quelles que soient les époques, les avancées sociétales sont toujours suivies de reculs, et nous sommes peut être actuellement dans cette phase, comme on peut le voir avec la montée de l’extrême droite. Lorsqu’elle est ou a été au pouvoir, comme en Hongrie, les personnes LGBT redeviennent des boucs émissaires.
Ce qui est important, c’est la lutte contre le patriarcat. Je me sens très proche des féministes en tant qu’individu, et je crois qu’il faudrait plus de rapprochements entre nos mouvements, comme c’était le cas dans les années 70, avant qu’ils ne se séparent.
