Publié le 28 mai 2026

6 min

D’Oran aux places de Strasbourg, Houari Derradji, vendeur de hot dogs propulsé par TikTok

#International #Communs

Houari Derradji, 31 ans, s’est lancé en 2024 dans la vente ambulante de hot dogs à Strasbourg. Il raconte, entre deux ventes, son aventure entrepreneuriale et ses frictions avec les autorités.

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Houarri pose avec son produit phare, le hot-dog

Houari Derradji, 31 ans, s’est lancé en 2024 dans la vente ambulante de hot dogs à Strasbourg. Il raconte, entre deux ventes, son aventure entrepreneuriale et ses frictions avec les autorités.

Sur les pelouses du campus de l’Esplanade, des foodtrucks et des vendeurs ambulants se partagent l’espace autour d’un événement printanier de l’Université de Strasbourg. Il est 11h passées et Houari Derradji est venu avec « Crunchy Bike », son vélo transformé en stand mobile de hot dogs de 5 à 8€. Il a donné rendez-vous à ses 16 000 abonnés sur TikTok, un réseau social sur lequel il se filme en direct en permanence. « Ah oui je dépends des réseaux sociaux… Je suis obligé de publier sinon on ne sait pas où je suis. »

« Je suis entrepreneur depuis mes 10 ans »

À 31 ans, Houari Derradji n’en est pas à son premier projet. À 10 ans, il montait déjà des stands de fruits, de pain ou encore de légumes. « J’ai tout vendu », résume-t-il. « Moi, je suis entrepreneur depuis cette époque. »

Arrivé en France à 18 ans, il sillonne les grandes villes comme Lyon puis Toulouse, avant de s’installer à Paris, où il suit un BTS commerce en alternance. Après un passage dans la grande distribution, il rejoint finalement l’Alsace et travaille pendant six ans dans les télécommunications, entre installation de réseaux chez les particuliers et à son compte à Strasbourg.

Houari Derradji signale son emplacement sur les réseaux-sociaux.

Avant Crunchy Bike, il a même cumulé son métier d’installateur avec des extras dans la restauration. « Je travaillais le vendredi et le samedi soir à l’Artichaut », se rappelle-t-il. À cette époque, il devient père de famille et se sent porté par de « nouvelles responsabilités ».

Un rêve de liberté

L’envie de se lancer avec « une idée originale » le motive. D’abord attiré par un foodtruck, il abandonne l’idée : trop classique mais surtout peu adaptée au centre-ville strasbourgeois qu’il décrit comme « écologiste ». L’idée d’un « petit vélo » passe-partout s’impose alors.

Crunchy Bike est finalement lancé en 2024, après une étude de marché et un dossier de financement préparés grâce aux bases de son BTS. « Je cherchais un crédit sans intérêts. Les banques demandaient des taux incroyables, entre 3 et 4%. » Il se tourne alors vers l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie), qui accorde des « micro-crédits » à des jeunes sur dossier. Près de 13 000 euros, sur les 17 000 euros dont il avait besoin pour acheter un vélo et l’équiper d’un frigo, lui sont prêtés par l’association. Comme il a moins de 30 ans, une prime de 1 000 euros lui a aussi été allouée par l’organisme financé par l’Union européenne.

« À part ma femme, peu de personnes ont cru au projet », raconte pudiquement le père de famille. Mais après deux ans, il « gagne sa vie » assure-t-il sans vouloir être plus précis avec cette activité qui l’occupe de midi à 19h, six jours sur sept :

« Je prends des vacances parfois. C’est le but d’être libre, j’ai pas envie de me tuer au travail. J’ai une famille. Ma fille elle grandit, faut pas qu’elle se dise “T’étais pas là, t’étais au travail”, donc voilà. »

Mais les soirs d’été le conduisent tout de même à travailler davantage. Il s’installe proche des sorties de boîtes de nuit dès 1h du matin, afin d’être là où il y a le plus de passages.

Aperçu du vélo ambulant de Houari Derradji arrêté au campus de l’Esplanade.

« On dérange, on vient des quartiers »

Houari Derradji se remémore son parcours avec une certaine fierté. Avant de se lancer, il a consulté des avocats et la chambre de métiers pour s’assurer d’avoir le droit d’arpenter les rues à vélo. « Si je n’avais pas fait ça, j’aurais eu peur », confie-t-il.

Lorsqu’il est en centre-ville, son activité attire le regard. Avec le smartphone allumé en permanence, il interagit avec ses clients, notamment les plus jeunes, au gré des tendances des réseaux sociaux. Entre danses et jeu-concours pour gagner des hot dogs, il se forge sa notoriété.

Ce qui lui vaut aussi des tensions avec certains restaurateurs. Des commerçants lui reprochent une concurrence déloyale, « c’est allé jusqu’au dépôt d’une main courante », raconte-t-il. Houari Derradji est pourtant très fréquemment contrôlé par la police, ce qu’il trouve normal étant sur l’espace public.

La plupart des contrôles se déroulent sans incident mais il se souvient d’une fois, « à la fin du contrôle, un policier m’a dit : “Pourquoi tu le fais pas en Algérie ton projet ?” J’ai rien répondu, j’ai souri, je lui ai dit : “Non, ça marche mieux en France”. »

Sur les réseaux sociaux, certains commentaires visent le caractère halal de ses produits. Dans une vidéo en janvier sur TikTok, une femme lui lance : « On est islamisé maintenant. C’est pas votre culture, on était là avant vous. » « J’en ai eu plein comme ça », soupire-t-il avec détachement.

Il cite aussi le marché de Noël comme un autre exemple de cette difficulté à trouver sa place dans l’espace public strasbourgeois. Tenu à l’écart du centre-ville, il dit ressentir une forme d’exclusion. « Au marché de Noël, y’a personne qui nous ressemble. Nous on habite dans les quartiers de Strasbourg, on est là et on se donne à fond, et on n’a pas de place », estime-t-il. Il finit par résumer son sentiment avec une légère amertume : « C’est assez compliqué. On dérange parce qu’on vient des quartiers. »

Même s’il comprend les limites imposées à son activité, Houari Derradji estime qu’il reste « plein d’endroits » à Strasbourg où il n’y pas de « bouffe », citant notamment le Baggersee ou le parc de l’Orangerie, où il n’a pas reçu l’autorisation de s’installer.

Houari Derradji aux fourneaux en pleine pause méridienne

Houari Derradji souhaite développer son concept pour le structurer comme une franchise, en ciblant d’abord Mulhouse et Colmar puis d’autres villes du Grand Est. « Je veux aider des gens à faire ça comme moi », affirme-t-il, en imaginant un modèle qui permettrait à d’autres de se lancer à leur tour. L’Adie y voit un bon modèle pour les profils que l’association aide. Houari Derradji a reçu le prix régional « Quartiers » délivré par l’Adie en 2026 et il est en lice pour le prix national.

Par Lucie Dolon

Publié le 28 mai 2026

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