Publié le 24 mai 2026

6 min

En BD, l’histoire de Salomé, tuée par son compagnon et par les failles de la justice

#Actu

L’autrice strasbourgeoise Alice Bienassis a enquêté sur Salomé, victime du centième féminicide de l’année 2019. L’ouvrage paru fin avril raconte l’emprise dont cette jeune femme a été victime, mais aussi comment la police et la justice ont failli à la protéger.

Source :

Open link

Alice Bienassis a commencé à enquêter sur Salomé en 2020.

L’autrice strasbourgeoise Alice Bienassis a enquêté sur Salomé, victime du centième féminicide de l’année 2019. L’ouvrage paru fin avril raconte l’emprise dont cette jeune femme a été victime, mais aussi comment la police et la justice ont failli à la protéger.

« On s’habitue à ce que ce soit normal de compter les féminicides chaque année », souffle Alice Bienassis. L’autrice et illustratrice reçoit dans son atelier au bastion XIV, derrière la gare de Strasbourg. Elle vient de publier Salomé fin avril aux éditions Delcourt. Cette bande dessinée de plus de 200 pages retrace l’histoire d’une jeune femme au destin brisé à 21 ans par un homme qui lui a d’abord imposé une relation toxique pendant de longs mois.

Alice Bienassis a dû attendre cinq ans pour réunir les éléments nécessaires à son récit. Son travail, entre le journalisme et la fiction, décortique comment la police et la justice n’ont pas protégé une femme dont la mort aurait dû être évitée. Surtout, il met un nom, une vie, derrière un chiffre écrasant. Le meurtre de Salomé est le centième féminicide répertorié de l’année 2019.

Rue89 Strasbourg : Qu’est-ce qui a déclenché cette enquête au départ ?

Alice Bienassis : Je sentais la nécessité de raconter quelque chose à propos des violences faites aux femmes. On dit souvent qu’elles ne sont pas prises en charge, mais c’est abstrait. Je voulais raconter très concrètement ce qu’il se passe. Ce projet a commencé dans un contexte mouvant. La parole des victimes circule davantage. En 2019, le gouvernement avait organisé un Grenelle contre les violences conjugales. La reconnaissance progresse, mais il y a plein de contradictions là-dedans.

« Une manière de refuser le silence »

On se rend compte que c’est absolument insuffisant. Les mesures de protection ne sont pas forcément appliquées, on répertorie encore plein de failles qui aboutissent à des drames. Le féminicide, c’est le point de non-retour. Faire cette BD, c’est une manière de refuser le silence. C’est une prise de parole parmi d’autres, une tentative de maintenir la pression, de continuer à dire que ça ne va pas, que ça ne suffit pas.

Et pourquoi Salomé ?

Salomé vivait dans ma région natale, à Grasse, la ville où je suis née. Elle est morte à Cagnes-sur-mer, là où j’étais au lycée. On a traversé les mêmes lieux, vécu aux mêmes endroits. Cette proximité m’a donné une légitimité. Et puis il y a eu de gros manquements de la police et de la justice. L’IGPN, la police des polices, a été saisie deux fois concernant la lenteur de l’intervention le soir où ça s’est passé. Il y a juste un agent qui a eu un blâme finalement. Surtout, la mère du meurtrier et une de ses ex-compagnes avaient déjà porté plainte contre lui, mais les affaires ont été classées sans suite.

Quel a été votre lien avec la famille et les proches de Salomé ? Comment ont-ils accueilli la démarche ?

J’ai commencé par contacter sa mère. C’était un an après la mort de sa fille. Elle-même est entrée dans une démarche de lutte contre les violences faites aux femmes. Elle fait des interventions auprès des jeunes. Elle a bien accueilli le projet. Je me suis rendu avec elle et la sœur de Salomé sur sa tombe. J’ai senti un lien très fort ce jour-là. Elles m’ont transmis ce qu’elles pouvaient, sans me dire certaines choses qui auraient pu mettre à mal l’enquête.

Alice Bienassis a travaillé seule sur l’écriture et les illustrations de la bande dessinée pendant cinq ans.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

En tout cas, la relation de confiance avec la famille de Salomé a été fondatrice. Elle n’allait pas de soi, elle s’est construite lentement, avec la conscience que leur refus aurait été légitime et que leur accord engageait une responsabilité immense. Tout a été fait en collaboration avec elles. Je leur ai montré la BD avant la publication.

Cette BD est aussi un travail journalistique, qui va dans le détail, notamment de la dynamique relationnelle avant le meurtre. On découvre des conversations, des SMS… Quelle a été votre matière ? Comment avez-vous fait pour y avoir accès ?

Au départ, j’ai avancé dans un paysage incomplet puisque le procès n’avait pas encore eu lieu. J’avais des articles de la presse locale mais qui étaient parfois incohérents entre eux. Je parlais avec sa mère qui me montrait des photos de Salomé. Puis à l’audience, on a découvert des lettres, des textos, des propos rapportés, les témoins qui se succédaient à la barre.

« M’inspirer du journalisme gonzo »

On pouvait voir très nettement comment l’histoire a commencé, puis comment elle a dégénéré pendant les neuf mois qui ont suivi. Il y a eu des corrections, des réécritures, c’est pour ça que j’ai mis cinq ans à finir. Et tout ce contexte, ces incertitudes m’ont poussé à m’inspirer du journalisme gonzo, écrit à la première personne, ce qui m’a permis d’exprimer mes doutes et mes cheminements.

Quelle est la part de fiction dans cette BD ?

Ça ne pouvait pas ressembler à un dossier judiciaire froid. J’ai imaginé des scènes et reformulé des propos sur la base de ce que j’ai compris au procès. Pour les dialogues interpersonnels, je me suis aussi inspirée de ce que j’ai moi-même vécu, ou de ce que j’entends autour de moi, de certaines amies. La fiction, c’est un peu mon job aussi. Je devais créer un récit qui soit lisible, qui n’assomme pas, et qui raconte l’emprise que subissent d’autres femmes.

« J’en ressors fatiguée, lucide et en colère »

Le livre évoque des solutions institutionnelles ou militantes. Après tout ce travail, comment percevez-vous les réponses et les réactions de la société contre les féminicides ?

J’en ressors fatiguée, lucide et en colère. Les féminicides sont nommés et documentés. Tout est déjà là, les constats, les solutions, les outils. Ce qui manque, ce n’est pas la connaissance, c’est la volonté de transformer réellement les choses. Je donne la parole à des membres d’associations qui expliquent que sur le terrain, les dispositifs restent insuffisants, saturés, parfois inaccessibles. Dans les politiques publiques actuelles, on dit que les violences faites aux femmes sont une grande cause.

En réalité, des associations pallient constamment les manques de l’État. Et les subventions sont même en baisse pour des organisations comme le Planning familial. Mais je ne voulais pas qu’on sorte de la lecture de ma BD les bras ballants. Je pointe le problème mais aussi les solutions. Par exemple, l’Espagne a des mesures bien plus poussées que la France et parvient à endiguer un peu les féminicides.

Par Thibault Vetter

Publié le 24 mai 2026

À lire aussi

Bonjour 👋

Voici l'édition du  

Par Léna Rosada

Le CNRS a des serveurs, une infrastructure et une équipe dédiée à la gestion des données universitaires. Entre impératif d’accessibilité pour partager le savoir et sensibilités des contenus, Next présente Huma-Num, le numérique des chercheur·euses. De son côté, Reflets  questionne nos rapports à la "cybersécurité"  de nos données personelles alors qu'internet n'a jamais été dessiné  pour rendre des informations inaccessibles mais au contraire pour les partager...

Retour en 2010, à la Coupe du monde de football en Afrique du Sud. Et à ce fameux jour où les Bleus ont refusé de descendre du bus... Arrêt sur images commente les partis pris du documentaire Netflix sur la grève des footballeurs, et les conflits entre le sélectionneur Raymond Domenech, l'attaquant Nicolas Anelka et plus largement les joueurs, attisés par le journal L'Équipe.

#Tech

Les fuites massives de données personnelles ne sont pas (plus) un sujet d'inquiétude

Publié le 22/05/2026 à 14:53

6 min

L'accident nucléaire est dépassé depuis des lustres. Pas depuis quelques mois, depuis la fin des années 90. Toute votre vie numérique est entre les mains des états et d'entreprises privées qui en font commerce. Ces deux types d'entités en savent plus sur vous que votre partenaire. Maintenant c'est au tour des pirates et du grand public, un autre risque pour votre vie privée. La presse en fait un sujet, ce n'en est plus un. Explications.