Vue du centre de retention administrative de Rennes, à Saint-Jacques-de-la-Lande, en 2020.
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Face à l’extrême droite, défendre la liberté des médias Chronique d’une école mise au pasLe Rassemblement national (RN) l’explique très clairement dans son projet de réforme constitutionnelle, longuement analysé par Pierre-Yves Bocquet dans son essai La « Révolution nationale » en 100 jours, et comment l’éviter. Le projet que le RN entend soumettre à référendum vise à inscrire dans notre Constitution la logique de préférence nationale, permettant d’interdire aux étranger·es, sur la base de leur nationalité, l’accès à un certain nombre de droits.
C’est l’instauration d’une véritable xénophobie d’État, qui serait dès lors inscrite dans le marbre constitutionnel. Il faut partir de cette proposition phare du RN et bien l’analyser car elle est porteuse d’une idéologie qui irriguerait toute la société : à rebours des principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, on basculerait dans un monde où l’inégalité entre les êtres humains serait la base de l’organisation sociale.

C’est dans cette logique que le RN prône depuis longtemps la suppression de l’aide médicale d’État, quand bien même professionnel·les de santé ou économistes ont maintes fois démontré l’inefficacité et la dangerosité d’une telle mesure pour l’ensemble de la population. C’est au nom de cette même conception que le parti d’extrême droite souhaite réserver aux nationaux·ales l’accès aux prestations sociales et au logement, comme l’ont encore récemment revendiqué nombre de leurs candidat·es et élu·es aux élections municipales.
Aux mesures de politiques publiques qui seraient déployées dans le cadre de cette xénophobie d’État serait associé un discours permanent de stigmatisation des personnes étrangères.
Aux mesures de politiques publiques qui seraient déployées dans le cadre de cette xénophobie d’État serait associé un discours permanent de stigmatisation des personnes étrangères, d’invocation continue de la figure de la personne migrante comme délinquante et dangereuse, de désignation de boucs émissaires, sur fond de racisme et d’islamophobie.
On sait malheureusement la puissance que peuvent avoir ces discours, largement relayés par les médias dominants acquis aux idées de l’extrême droite : des discours qui entraînent des basculements, de la violence des mots à la violence sur les corps et les personnes. Les manifestions récentes en Angleterre et aux Pays-Bas accusant et menaçant les personnes migrantes donnent un aperçu du cauchemar dans lequel nous sommes déjà en réalité partiellement plongé·es.
Stigmatisation et criminalisation
Stigmatisation et criminalisation toucheraient également celles et ceux qui aident, associations, citoyen·nes solidaires : comme on le voit déjà dans plusieurs pays européens, des mesures comme celles entravant l’activité des ONG de sauvetage en mer, ou les procès intentés contre des militant·es associatif·ves de l’accueil des exilé·es, serviraient d’inspiration.
Il n’y a guère de doute non plus quant aux conséquences européennes de l’accès en France de l’extrême droite au pouvoir, alors que ces dernières années les politiques migratoires à cet échelon particulièrement crucial n’ont cessé de se durcir encore. En mars dernier, au Parlement européen, droite et extrême droite joignaient leurs voix pour imposer une version du « règlement retour », prélude à des lendemains cauchemardesques pour les droits des personnes en Europe : enfermement et placement en rétention pouvant aller jusqu’à 24 mois, y compris pour des familles ; externalisation des expulsions dans des pays quelconques ; renforcement du fichage des personnes étrangères…
La France gouvernée par le RN œuvrerait à l’amplification de ces mesures. Elle viendrait se joindre au concert des pays européens qui, déjà, autour de l’Italie, du Danemark ou encore de l’Autriche, font leur possible pour affaiblir le respect par les États de la Convention européenne des droits de l’homme, garante de principes universels de respect de la dignité de tous·tes.
Enfin, alors que nombre d’exemples internationaux, au premier rang desquels les États-Unis de Donald Trump, nous montrent l’étendue des mesures inhumaines pouvant être déployées en matière d’arrestation, d’enfermement, d’expulsions, de séparation de familles, on voit bien tout ce qui pourrait être mis en place par l’extrême droite vis-à-vis des personnes en situation irrégulière ou considérées comme indésirables.
Une société de peur pour des centaines de milliers de personnes, qui seraient sous la menace permanente de voir leur vie brisée.
En résumé : une société de peur pour des centaines de milliers de personnes, qui seraient sous la menace permanente de voir leur vie brisée. Des personnes, rappelons-le, qui vivent sur notre territoire et font partie de nos vies : qui sont nos ami·es, des membres de nos familles, nos collègues, des travailleur·ses avec lesquel·les nous interagissons au quotidien… Une société d’inégalités où ces personnes seraient privées d’accès fondamental à la santé, au logement, à la possibilité de garantir une vie décente à leur famille. Une société de suspicion où la richesse du rapport à l’autre et des dialogues entre cultures serait annihilée face à l’encouragement du rejet et de la dénonciation de l’« étranger ». Une société de repli et de fermeture, de triomphe de ces passions tristes qui conduisent les sociétés vers l’abîme.
Imaginer un autre monde
Pourtant il existe un autre chemin. Le tracer nécessite des conditions préalables, l’exigence du courage d’aller contre un certain nombre de vents dominants. Mais l’emprunter nous ouvrirait les portes d’un monde tellement plus solidaire, joyeux, porteur de possibles et d’espoirs pour notre avenir collectif.
Pour le tracer, il faut accepter de se détacher du paradigme dans lequel l’extrême droite, et malheureusement aujourd’hui bien d’autres courants de pensée, appréhendent le sujet des migrations. L’immigration serait un problème, il faudrait la penser en termes de maîtrise, de contrôle, de fermeté. Or, les migrations ont toujours existé et vont même s’accentuer demain, du fait de la multiplication des dérèglements du monde : économiques, géopolitiques, climatiques… Les dispositifs visant à freiner les migrations n’ont comme seules conséquences que d’augmenter les risques et la mortalité des personnes qui continueront, quels que soient les dangers, à prendre les routes de l’exil, car elles et ils n’ont pas le choix.
À rebours de ce paradigme, il faut au contraire comprendre de quoi les mouvements migratoires sont le nom, entendre que la maîtrise soit illusoire et vaine, assumer que les migrations puissent être demain au cœur d’un avenir meilleur. Et cultiver un double volontarisme. Celui d’affirmer et de faire vivre des principes : égalité, caractère inaliénable et universel des droits fondamentaux. Ces principes, ces exigences, grandissent et font l’honneur des sociétés qui les défendent. Le volontarisme, ensuite, de propositions politiques à la hauteur de ces principes.
Imaginons. Une Europe où l’on se donnerait aux frontières les moyens d’accueillir chacun·e, d’examiner véritablement chaque situation.
Imaginons. Une Europe où l’on se donnerait aux frontières les moyens d’accueillir chacun·e, d’examiner véritablement chaque situation, de protéger avant tout les plus vulnérables. Des sociétés où on mettrait en place une mesure simple, centrale et déterminante : la régularisation large et durable de toutes les personnes présentes sur le territoire.
Accès à l’emploi pour tous·tes : même s’il faut se méfier des logiques d’instrumentalisation des personnes, qui ne sont pas des Kleenex que l’on peut à loisir prendre ou jeter en fonction des besoins économiques des territoires ou des époques, on sait à quel point cette mesure serait bénéfique pour des pans entiers de notre économie en mal de main-d’œuvre.
Elle permettrait également de renforcer par exemple ces secteurs du « care » qui sont vraiment ceux qui comptent, alors qu’ils sont tellement déconsidérés dans notre monde aujourd’hui ; de renforcer le financement de notre protection sociale, base essentielle à la cohésion de notre société ; de revitaliser des territoires où des services publics ne peuvent plus aujourd’hui se maintenir face à la diminution du nombre d’habitant·es.
Égalité, renforcement des liens et des échanges
Diminution des inégalités : avec des personnes qui pourraient demain accéder à un logement de droit commun (et libérer ainsi des places d’hébergement d’urgence dont on manque tant aujourd’hui), bâtir pour elles et leurs familles une vie digne, où l’on peut se soigner, s’alimenter, se sécuriser dans tous les aspects de son existence.
Il y en a beaucoup qui pavent le chemin, montrent que rien n’est écrit et que nous pouvons toujours faire le choix d’un avenir prometteur.
Renforcement des liens et des échanges : entre voisin·es, entre ami·es, entre collègues, entre parents d’élèves, entre enfants et jeunes dans les établissements scolaires, au sein d’associations de quartiers… Tant de possibilités où, à égalité, délivrées du poids de la stigmatisation permanente, de la crainte incessante des vies qui basculent, des personnes de toutes origines et de parcours divers s’attellent à faire société ensemble. Avec l’empathie qui renforce et enrichit, avec la joie qui donne de la force pour affronter les défis collectifs.
Bien sûr, ce chemin n’est pas exempt de difficultés, de tensions et d’incompréhensions entre les un·es et les autres, de peurs qui résistent. Mais comme le dit Paul Éluard : « Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci. » Il existe des territoires, des collectivités, des pays comme récemment l’Espagne, des collectifs d’habitant·es qui ont fait ou font le choix de l’accueil plutôt que du rejet, le pari d’un avenir ouvert plutôt que du fantasme d’un passé qui n’a jamais existé. Il y en a beaucoup qui pavent le chemin, montrent que rien n’est écrit et que nous pouvons toujours faire le choix d’un avenir prometteur.