Publié le 17 juin 2026

10 min

Face à l’extrême droite, défendre la liberté des médias

#Actu

La menace contre la liberté de la presse en France n’a plus rien d’hypothétique. Pour Reporters sans frontières, l’absence de réformes ambitieuses favorise la précarisation des métiers, la concentration des médias et les stratégies d’influence politique. Thibaut Bruttin, son directeur général, appelle à la vigilance.

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Affiche dénonçant les discours extrêmes de CNews, à Paris, en 2025.

Le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF) depuis un quart de siècle, est loin d’être un palmarès, c’est un état des lieux qui invite au changement. La France ? Peut mieux faire. Le pays occupe la vingt-cinquième place, exactement la même position qu’en 2025. Si cette position s’avère bien évidemment enviable au regard de la dégradation générale constatée au niveau mondial, le score global depuis plusieurs années est un surplace qui trahit une incapacité structurelle à consolider et réformer.

L’analyse des différents indicateurs ajoute des détails au tableau. Les agressions physiques contre les journalistes en couverture de manifestations sont légion : reporters bousculés, empêchés de filmer par des forces de l’ordre et des manifestants dont les comportements demeurent trop largement impunis. En 2025, l’indicateur sécuritaire de la France a chuté de dix-sept places. N’oublions pas les violences physiques extrêmes en Nouvelle-Calédonie qui ont plombé l’indicateur sécuritaire de la France.

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L’indicateur social continue de reculer. Année après année, malgré des sondages montrant l’attachement du public au journalisme, la défiance à son égard se creuse. « Il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité », déclarent 61 % des Français. Le cadre légal, lui, reste manifestement inadapté. Les procédures-bâillons se multiplient sans que le législateur n’intervienne.
Un décret pris d’urgence vient améliorer le cadre légal mais offre un service minimum. Quant au secret des affaires et au secret défense, ils continuent d’être invoqués pour entraver les investigations d’intérêt public. 

L’économie des médias fait figure d’enjeu majeur de la liberté de la presse, en France comme ailleurs.

En parallèle, l’économie des médias fait figure d’enjeu majeur de la liberté de la presse, en France comme ailleurs. La fragilisation des entreprises de presse inquiète : 56 % des françaises étaient en déficit en 2024. La part des journalistes titulaires d’un CDI a baissé de quatre points depuis 2012, au profit d’une pigisation qui fragilise structurellement l’exercice du métier, tandis que les annonces de plans de licenciements se multiplient au cours des derniers mois. La concentration des titres et l’ingérence de propriétaires dans la production éditoriale, la dérive médiatique du journalisme ou la baisse de la qualité trouvent leur origine dans cet affaissement économique.

Les trois petits cochons

RSF le répète depuis des années : ce défaut de cadre protecteur pour les médias n’est pas qu’une lacune technique aujourd’hui, c’est une fenêtre d’opportunité que ceux qui veulent demain des médias dociles ou complaisants exploitent méthodiquement. Par exemple, la suppression de la redevance audiovisuelle en 2022 a créé une vulnérabilité structurelle : le financement de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde dépend désormais d’un budget annuel voté au Parlement, transformant chaque loi de finances en moment de pression potentielle sur les rédactions.

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Qui sait ce qu’un gouvernement d’extrême droite ferait ? Je constate que l’extrême droite européenne, quoi qu’elle ait perdu ce supposé modèle qu’était Viktor Orbán, suit une méthode qui passe par une mise au pas des médias de service public, une concentration entre des mains amies des médias privés et une marginalisation. Pire : elle s’empare d’ores et déjà du sujet des médias comme un objet politique, comme un point de crispation.

Le succès électoral de Trump, élu non pas malgré les médias mais parce qu’il a tapé sur les médias, inspire, et son manuel sert de point de référence à une internationale réactionnaire qui peut surfer sur un sentiment anti-presse et instrumentalise la liberté d’expression contre la liberté de la presse. L’orbanisation des médias européens n’est pas une métaphore d’usage militant mais un processus documenté, méthodique et réplicable dont la France paie déjà les frais et importe les recettes.

Le groupe Bolloré dispose désormais d’une capacité à dicter une part de l’agenda médiatique.

La comparaison a ses limites mais, au vu de l’expérience internationale et tout particulièrement européenne de RSF, il en est des médias d’information comme des trois petits cochons : ce sont d’abord les médias privés de grande diffusion qui connaissent les premiers assauts, puis les médias de service public et enfin les médias indépendants. Chacun son tour et non sans avoir au préalable parié sur la division du secteur, sur l’absence de solidarité. Le rachat du Journal du dimanche, comme l’extension de la galaxie Bolloré, vaut pour le premier acte de la pièce qui se joue dans l’Hexagone. Nous entrons dans le deuxième acte.

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Le groupe Bolloré dispose désormais d’une capacité à dicter une part de l’agenda médiatique. Par son onde de choc, d’Europe 1 au JDNews, de CNews au JDD, le journalisme est dévoyé à des fins idéologiques, au mépris d’exigences déontologiques et souvent conventionnelles d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme. Il serait naïf de lire cette émergence et les renoncements mentionnés plus haut autrement que comme le résultat d’un rapport de force politique : l’extrême droite dispose aussi d’un pouvoir de blocage législatif qui pèse concrètement sur les arbitrages gouvernementaux et les débats parlementaires.

Délégitimer le service public pour préparer sa soumission ou sa privatisation, c’est officiellement au programme du Rassemblement national. 

Les deux vont de pair et concourent à faire advenir, rapidement, une nouvelle ère politique. J’en veux pour preuve la récente commission Alloncle sur la neutralité de l’audiovisuel public : les questions du rapporteur UDR suivaient la ligne des médias Bolloré qui se faisaient en retour des gorges chaudes de ces auditions au climat hostile avant de glorifier la nouvelle star de la politique-réalité à renfort de documentaires hagiographiques. Rien qui n’empêche le député de l’Hérault de crier à la censure, lui qui a pourtant  micro ouvert dans le groupe Bolloré.

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Le remède de cheval du rapporteur Alloncle, mélange de suppressions de pans entiers des programmes et d’asservissement de la gouvernance au politique, pourrait tuer le patient. L’enfer est pavé de bonnes intentions budgétaires. Le processus du defunding (1) a été théorisé bien avant que ses effets ne se manifestent en France : affaiblir financièrement le service public par l’assèchement financier, le rendre dépendant des arbitrages politiques, diminuer la qualité de ses programmes, puis le délégitimer dans l’espace public pour préparer sa soumission ou sa privatisation, c’est officiellement au programme du Rassemblement national. 

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Faire baisser ou retirer les fonds.

Et, sans surprise, rappelons que les mêmes causes peuvent entraîner ici les mêmes conséquences qu’ailleurs. La Slovaquie a connu la mise au pas de sa télévision publique STVR tandis qu’en Italie Giorgia Meloni est accusée d’orchestrer une mainmise progressive de la « Mamma Rai », désormais qualifiée de « télé-Meloni ».

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Des occasions manquées

D’experts en problèmes, nous avons besoin de muer en experts en solutions. Sous l’impulsion de RSF, est venue l’idée de la nécessité de créer une loi issue d’un dialogue entre parties prenantes du secteur, qui renforce le cadre légal, crée les conditions d’une confiance solide et restaure un avantage comparatif au journalisme. Les États généraux de l’information n’étaient pas parfaits mais la méthode avait des vertus : neuf mois de travail, 22 assemblées citoyennes, 174 auditions, 76 contributions écrites pour aboutir à 250 propositions dont 17 endossées par le comité de pilotage. Bien sûr, il y a eu des timidités et des impasses, mais l’ensemble constituait un catalogue de réformes utiles, propres à améliorer un secteur en pleine érosion et une fonction sociale remise en cause.

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Le contexte politique ne permet pas aujourd’hui d’imaginer un calendrier législatif et une majorité parlementaire pour voter un projet de loi reflétant le rapport final des États généraux de l’information. La ministre de la Culture Catherine Pégard l’a de facto reconnu lors d’une récente session de questions au gouvernement devant le Sénat. C’est désormais vers un travail morceau par morceau, par proposition de loi ou par décret, que les espoirs de ceux qui ont cru dans les États généraux de l’information se tournent.

Mais il existe une deuxième opportunité manquée : l’European Media Freedom Act (EMFA), le règlement européen sur la liberté des médias, dont les dispositions essentielles s’appliquent depuis le 8 août 2025. Pour la première fois dans l’histoire du droit de l’Union, les États membres sont tenus de garantir un financement suffisant, stable et prévisible à leurs médias de service public, d’assurer la transparence de la propriété des médias, et d’évaluer l’impact de toute opération de concentration sur le pluralisme, et l’utilisation de logiciels espions contre les journalistes est interdite.

En France, le coût politique de proposer une réforme de la presse ne vaut pas le coup politique de l’annoncer.

Ce texte, que RSF a appelé de ses vœux, représente une avancée réelle, un cadre structurant, pionnier pour l’Union européenne et ses États membres.Trop souvent, il a été traité comme un règlement visant les États d’Europe centrale, tout particulièrement la Hongrie ou la Slovaquie, sans que la France, comme d’autres pays, ne fasse son examen de conscience et n’envisage sérieusement une évolution de sa législation. Une règle semble s’imposer : en France, le coût politique de proposer une réforme de la presse ne vaut pas le coup politique de l’annoncer.

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Je prends ma part dans l’échec des efforts de consolidation du journalisme en France mais ces dernières années nourrissent une forme de pessimisme de l’action : gageons que nos concitoyens sauront demain dépasser leur hostilité croissante, mêlant légitime insatisfaction et colère encouragée, pour défendre les médias de service public quand l’extrême droite s’y attaquera. J’ai confiance dans leur jugement. En Suisse, les citoyens ont, par référendum, réaffirmé leur attachement à la SSR, l’entreprise nationale de service public audiovisuel. Ils ont ainsi choisi de préserver le financement d’un service public, refuge de l’investigation et du pluralisme.

Par Thibaut Bruttin

Publié le 17 juin 2026

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