Près du lycée Sophie-Germain à Paris, le 9 octobre 2026.
Le mouvement lycéen de 2026 est déjà en train de recomposer le paysage politique français. Par son ampleur, par sa trajectoire originale, par la manière dont il vient percuter l’actualité contemporaine de notre pays, il charge forcément notre avenir proche d’espoirs inattendus. Aucun discours décliniste ne tient le choc face à ce mouvement aussi joyeux que réprimé, qui fascine chaque jour davantage par sa production culturelle, son rapport inédit à la politique.
Une mobilisation formée dans les quartiers populaires a fait en une semaine hégémonie dans le champ du mouvement social national.
Parti des établissements populaires de banlieue parisienne, ce mouvement de jeunesse porte la marque des quartiers populaires et de leur aspiration contrariée à la citoyenneté. Martelons cette singularité historique. Dont il faudra tirer les leçons : une mobilisation formée dans les quartiers populaires a fait en une semaine hégémonie dans le champ du mouvement social national. Aujourd’hui, toute personne se trouvant liée de près ou de loin à la gauche et à son histoire est interpellée par la légitimité de ce mouvement – et par sa protection, au regard de l’agressivité effarante du gouvernement en sa direction.
La revendication d’égalité est l’étincelle de départ de cette mobilisation, son point de ralliement et de diffusion. En ce sens, comment ne pas voir de continuité entre ce mouvement et celui de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ? A l’époque déjà, les initiateurs rappelaient la République à ses devoirs, depuis le point de vue des quartiers populaires et de l’immigration.
Les quartiers populaires, source de modernité dans la société et sur les réseaux sociaux
40 ans plus tard, cette jeunesse ne fait plus « irruption » dans l’espace public et politique : elle compose le pays et comme le montre ce mouvement, elle en détermine une part importante des codes culturels. Car si le fait marquant de ce début de mouvement est la solidarité immédiate des lycéens plus privilégiés en direction de ceux sous-dotés par le public, cette solidarité politique ne sort pas de nulle part : elle s’explique par la position avant-gardiste de la culture des quartiers au sein de la culture populaire. Le point de vue des quartiers est déjà une force en présence sur le plan culturel, et ce mouvement montre la portée politique de cette vitalité que certains découvrent aujourd’hui.
La mobilisation agit « comme un aimant » et cet effet d’attraction rappelle la profondeur de l’esprit de révolte au sein de la jeunesse française.
Ce que nous avons appelé la « streetologie » cultive depuis des années des modes divers de dénonciation des conditions de vie dans les quartiers. Cette expression n’oublie pas la politique, largement côtoyée et appropriée à travers des événements politiques qui ont fait office d’accélérateurs ces dernières années : les gilets jaunes, la crise sanitaire, les grandes manifestations sportives, les révoltes urbaines, les épisodes répétés de canicule. Chacune de ces étapes est à prendre en compte si l’on veut comprendre la sédimentation d’une culture populaire et politique qui se déploie aujourd’hui dans une créativité fascinante dans la société et sur les réseaux sociaux.
La violence de la répression n’est pas oubliée et nourrit de longs débats sur les coûts de l’engagement des jeunes issus des quartiers populaires, et entraîne même certains conflits entre parents et enfants, que des vidéos de « daronnes » ramenant leurs enfants par le col viennent euphémiser avec humour. Mais pour l’heure, la mobilisation agit « comme un aimant » et cet effet d’attraction rappelle sans doute la profondeur de l’esprit de révolte au sein de la jeunesse française.
L’autonomie culturelle de ce mouvement, qui fait sa force et son avance politique, est à préserver et à chérir.
Dans cette dynamique, le facteur « générationnel » est objet de toutes les distinctions mais aussi de toutes les relations et dialogues. Les « grands » s’excusent auprès des « petits » de les avoir sous-estimés, eux la « génération tasty crousty » qui finalement montre la voie, et leur donnent rendez-vous le 17 octobre. Le terme de « Gen Z » continue d’être employé (notamment à des fins de concurrence positive dans l’internationale des mobilisations) mais en réalité les stratifications se multiplient dans des mises en scène hilarantes.
La performance littéraire des pancartes et des mots d’ordre se démultiplie sur les réseaux sociaux, avec une richesse de langage qui répond délicieusement aux polémiques récentes sur le classement Pisa. Le « blocus » devient un « fomo » (1) pour quiconque échappe aux éclats de cette modernité politique qui ringardise forcément les modes traditionnels de contestation – et plus largement questionne la pratique politique contemporaine.
Fomo : « fear of missing out », soit la peur de rater quelque chose.
Nous ne sommes pas au bout de nos bonnes surprises
Car une fois que nous avons dit cela, il s’agit de mesurer tous les effets possibles du mouvement en cours. L’autonomie culturelle de ce mouvement, qui fait sa force et son avance politique, est à préserver et à chérir. Les élus en écharpe qui se rendent sur place mesurent cette richesse brute et son hospitalité précieuse, qui dit une volonté de relever les défis du siècle. En France, cela passe par peser sur l’élection présidentielle de 2027.
Oui, ce mouvement peut faire gagner la gauche en 2027. Il est déjà en train d’inventer autre chose.
On ne peut pas ne pas penser ici à la manière dont la Marche de 1983 pour l’égalité et contre le racisme a été progressivement récupérée, notamment avec l’apparition de la « main jaune » de SOS Racisme, au risque d’invisibiliser les véritables meneurs et les dynamiques propres de la Marche. Les mouvements de jeunesse ont une longue histoire de révolutions « avortées », pour reprendre le terme du sociologue Saïd Bouamama, justement au sujet de 1983.
Il y a donc quelque chose de profondément politique dans la question de savoir qui parle au nom du mouvement, qui en devient le visage, qui est propulsé dans les médias et dans les algorithmes. Certains cherchent à faire émerger, quitte à les fragiliser, des porte-parole plus ou moins bien choisis. Or le mouvement doit pouvoir produire lui-même ses propres figures, ses propres formes de représentation et, s’il le souhaite, ses propres leaders.
Oui, ce mouvement peut faire gagner la gauche en 2027. Il déjà en train d’inventer autre chose.
Nous savons que l’histoire bégaye. Mais ce que nous dit cette révolte lycéenne, c’est aussi que la connaissance des combats pour l’avancée des droits humains a aujourd’hui profondément pénétré nos cultures populaires. Nous ne sommes pas au bout de nos bonnes surprises pour 2027 !