Manifestation de lycéens, place de la Bastille, à Paris, le 8 octobre 2026.
Et d’un coup, l’avenue Voltaire à Paris se met à vibrer en ce mardi après-midi. Sans prévenir. Perché à l’arrière d’un camion, un jeune homme, à peine majeur, lance « La Marseillaise ». « Allons enfants » : ces deux mots suffisent. Face à lui, une foule compacte d’étudiants et de lycéens suit. D’une seule et même voix. Cet hymne, ces jeunes filles et ces jeunes garçons le connaissent et l’aiment. Surement plus que moi, qui lui préfère le « Chant des partisans ». Eux·elles en ont compris tout le sens.
J’ai vu de la révolte mais j’ai senti également une joie profonde, celle qui me serre le cœur systématiquement.
Les enfants de la patrie, ce sont eux·elles. Des adolescent·es scolarisé·es dans des lycées plus ou moins favorisés de Paris, de régions ou des quartiers populaires. Les « racailles » comme les a appelés un ex-président de la République, depuis plusieurs fois condamné. Les petites sœurs et les petits frères des « racailles » sont là, aux côtés de leurs camarades issus des classes sociales plus aisé·es. Cette jeunesse-là n’a jamais vu le périphérique comme une frontière en Île-de-France. Ils ont les mêmes codes, les mêmes références, ils écoutent la même musique.
Sur ce trottoir de l’avenue Voltaire, j’ai vu de la révolte mais j’ai senti également une joie profonde, celle qui me serre le cœur systématiquement. Toujours sur ce trottoir, les larmes me sont montées aux yeux et j’ai essayé de les retenir. Rentrée chez moi, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre pourquoi j’avais été si émue par une « Marseillaise », par ce cortège qui marchait si rapidement vers la place de la Nation. Journaliste, j’ai couvert de nombreuses mobilisations en France ou ailleurs. Mais jamais je n’avais senti une telle gaieté. C’est d’ailleurs, avec certitude, la première fois que j’écris ce mot dans une publication.
« Tasty crousty antifascisti »
Ils·elles se marrent, se déguisent en Superman, en Batman ou en vache. Ils·elles font des « battles d’aura », leurs slogans visent juste.
Il y a de la gaieté dans ce mouvement lycéen. Cette même allégresse que je partage chaque jour avec mes deux adolescents de la génération Z, nés avant 2012. Des enfants de la patrie qui grandissent dans l’une des villes les plus pauvres de la banlieue parisienne. Tout va très vite avec cette Gen Z. Ces filles et ces garçons parlent, vous contredisent souvent, se confient beaucoup, analysent tout et font attention à ne jamais tenir de propos racistes, sexistes, validistes, classistes. Dans les cortèges, sur les blocus, on entend « Sexy nana » de la reine Aya Nakamura (avec le rappeur La Rvfleuze), « Gilet jaune » de Kopp Johnson, « Pilé » de Mauvais djo ou encore « No title » de Nodey, l’hymme de la Gen Z.
Ils·elles se marrent, se déguisent en Superman, en Batman ou en vache. Ils·elles font des « battles d’aura », leurs slogans visent juste et rendent tellement désuets ceux des organisations syndicales. Qui peut faire mieux que « Fashion mais pas fachos », « Tasty crousty antifascisti », « On veut le bac pas la BAC » ? Face aux charges policières, ils reculent, s’étouffent avec les gaz lacrymogènes qu’ils goûtent pour la première fois. Mais ils·elles reviennent. Ils·elles courent, se faufilent parce que cette jeunesse a du cardio. Elle répète les techniques apprises dans les jeux vidéos et dans les mangas qu’ils·elles dévorent. En face, la répression est démesurée comme si ces adolescent·es menaçaient la sûreté de notre État.
Leur mobilisation est pleine d’humour et politisée.
Aucun commissariat, aucune préfecture, aucun bâtiment officiel n’a été pris pour cible mais notre gouvernement leur envoie des forces de l’ordre suréquipées et armées. Alors ces jeunes filles et ces jeunes garçons courent, sans se lasser et s’organisent de mieux en mieux. Leur mobilisation est pleine d’humour et politisée. Ils·elles sont si loin des clichés qui défilent sur les chaînes d’informations en continu.
Non Apolline de Malherbe, ce n’est pas « gonflé », comme vous l’avez répété en direct sur BFM TV, que deux jeunes aient osé positionner devant vos caméras des slogans critiquant les prises de position sur votre plateau. Chère consoeur, je vous trouve gonflée de ne pas accepter la moindre critique dans votre studio climatisé. Le journaliste ne doit jamais cesser de douter et n’oubliez jamais que l’on peut être drôle et conscient. Le clown n’est pas un imbécile !

Cette jeunesse nous montre la voie
Cette génération Z est pleine d’espoir sinon elle ne serait pas dans la rue.
Cette génération Z est pleine d’espoir sinon elle ne serait pas dans la rue, pourtant elle a grandi dans un monde que je vois personnellement s’effondrer un peu plus chaque année. Les lycéen·nes sur les blocus avaient moins de dix ans quand une vague d’attentat a frappé notre pays, à partir de 2015. Ils·elles ont vu l’angoisse dans les yeux de leurs parents. Ils·elles étaient sur la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016. Mes deux enfants savent se jeter sous des tables en cas d’alerte d’attentat, se taire si un individu armé entre dans leur école. Mes enfants ont dû faire plusieurs minutes de silence dont l’une pour un professeur assassiné, égorgé sur le trottoir de son collège.
Quel adulte peut imaginer le choc que cela a été pour eux ? Un pouvoir leur a ensuite demandé de s’enfermer, de se confiner pendant près de deux mois et de suivre des cours à distance. A-t-on déjà oublié, nous les adultes ? Depuis le 7-Octobre, sur leurs écrans de téléphone, ils·elles voient défiler des images d’un génocide, des Palestiniens·nes de leur âge sont massacrés, affamés par un pays qui se revendique comme une démocratie. Et ils·elles sont témoins désormais de l’effondrement climatique de notre planète. Eux·elles qui ne sont absolument responsables de rien.
Et pourtant nos adolescent·es sont dans la rue en chantant « La Marseillaise », certain·es enroulé·es dans des drapeaux français. Ils·elles n’ont pas de haine, chérissent l’amitié, s’entraident, s’écoutent. « Ils sont naïfs » : je les entends déjà les adultes, leurs grands-parents nés pendant les Trente Glorieuses. Non ils·elles ne sont pas naïfs, naïves. Leurs deux pieds sont bien ancrés dans la réalité qui défilent sur leurs réseaux sociaux.
Dire non est un droit, être en colère aussi.
Cette jeunesse nous montre la voie : celle de la révolte, peu importe la forme qu’elle prend. Celle de dire « non ». Ce mot que des générations entières, dont la mienne, n’ont jamais appris à dire. Celle de parler, d’exprimer une colère parce qu’elle est légitime. Les féministes le hurlent depuis des décennies. C’est désormais au tour de toute une société de l’entendre : dire non est un droit, être en colère aussi. Parler est salvateur. Dénoncer et s’indigner est un devoir pour chaque être humain. Personnellement, ils·elles me redonnent espoir. Merci à la Gen Z.