Publié le 08 juin 2026

5 min

France 24 fait (aussi) les frais de la censure de Canal+ et Bolloré

#Actu

À la sortie d’une interview dans le cadre de la promotion du film La Bataille de Gaulle, une équipe de la chaîne a été séquestrée, menacée et a dû signer un engagement de non-diffusion d'une partie se référant à la tribune du monde du cinéma contre Vincent Bolloré. Bonne ambiance, à un an de l'élection présidentielle...  

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Le document imposé par une attachée de presse à la journaliste de France 24 Nina Masson, à la sortie d’une interview dans le cadre de la promotion du film évènement produit par Pathé, « La Bataille de Gaulle ».

La journaliste tient dans sa main une feuille tirée de son carnet. On peut y lire, griffonné au stylo : « Je soussignée Nina Masson, journaliste à France 24, m’engage à ne pas utiliser la portion de l’interview de (…) où il parle de l’engagement. » Suivi de sa signature. Le tout ressemble à une punition donnée à une élève de primaire récalcitrante, pour lui faire copier cent fois « Je ne dois pas poser de questions désobligeantes ». Mais il ne s’agit pas d’une blague ou d’un coup de com’ : c’est réellement ce qui a été imposé par une attachée de presse à ladite journaliste de France 24, à la sortie d’une interview dans le cadre de la promotion du film évènement produit par Pathé, La Bataille de Gaulle, sorti en France le 3 juin.

L’attachée de presse de l’acteur a bloqué notre équipe dans la pièce la menaçant et exigeant la restitution immédiate de la carte mémoire.

SDJ France 24

C’est la Société des Journalistes de France 24 qui, dans un communiqué, a révélé l’affaire en dénonçant « des méthodes d’intimidation inacceptables » et en adressant son « soutien plein et entier » aux journalistes Nina Masson et Yong Chim, « victimes d’une tentative de censure et d’intimidation dans l’exercice de leurs fonctions ». Ils réalisaient une interview d’une partie de l’équipe du film, dont un acteur qui a pris la parole pour discuter de la notion d’engagement, centrale dans ce biopic sur le général de Gaulle.

« Nina Masson a prolongé ce fil en interrogeant l’acteur sur ce que cette notion représentait pour lui en tant que comédien en l’invitant notamment à réagir, dans le contexte post-Festival de Cannes, à la tribune signée par 600 professionnels du cinéma dénonçant la mainmise de Vincent Bolloré sur le secteur cinématographique », détaille la SDJ. « La question a visiblement mis l’acteur mal à l’aise. Elle était pourtant non seulement légitime, mais indispensable au regard des polémiques qui ont rythmé cette édition du festival. »

Sur le même sujet : « Le mouvement contre Bolloré porte d’abord l’expression d’une inquiétude citoyenne »

À l’issue de l’interview, les choses dégénèrent : « L’attachée de presse de l’acteur a bloqué notre équipe dans la pièce, la menaçant et exigeant la restitution immédiate de la carte mémoire contenant l’enregistrement de l’interview », raconte le même communiqué. « Nos journalistes ont refusé avec professionnalisme. » C’est alors que l’attachée de presse a forcé Nina Masson à signer ce fameux « engagement écrit de non-diffusion du passage litigieux, comme condition à la conservation de leur matériel ».

La SDJ de France 24 condamne ces procédés d’« intimidation » et de « censure imposée sous la contrainte », qui « relèvent de pratiques que l’on associe aux régimes totalitaires » et « constituent une atteinte grave et caractérisée à la liberté de la presse ».

La direction de France 24 exige que les deux attachées de presse concernées adressent leurs excuses aux journalistes, précise la SDJ qui s’associe à cette demande. Et conclut : « La SDJ de France 24 rappelle avec force que la ligne éditoriale de France 24 n’appartient qu’à sa direction. Aucune attachée de presse, aucun acteur, aucune équipe de production ne saurait se substituer à elle, ni dicter à nos journalistes les questions qu’ils sont en droit de poser et de diffuser ou non. »

Vincent Bolloré terrifie déjà le cinéma français

Le service CheckNews de Libération a depuis révélé l’identité de l’acteur dont l’attachée de presse ne souhaitait pas que la journaliste de France 24 diffuse sa réponse sur Bolloré : il s’agirait de Niels Schneider, qui incarne le général Leclerc dans le film. « C’est son attachée de presse personnelle, Charlotte Tourret, qui est principalement en cause dans l’altercation », précise Libé. La journaliste Nina Masson (qui n’a pas voulu nommer l’acteur afin d’éviter que « les artistes pâtissent de l’incompétence de l’attachée de presse ») explique à Libé trouver l’épisode d’autant plus « absurde » que « la réponse [de Schneider] n’était pas exploitable ».

Elle explique que l’acteur « expliquait que la résistance est un thème universel, en temps de guerre ou non, qu’il ne faut pas céder à la peur au quotidien », et qu’elle a donc rebondi en lui demandant « si c’est également le cas en tant qu’acteur », en faisant référence à la tribune contre Bolloré. Ce à quoi il aurait bafouillé, avant de répondre qu’il n’avait pas compris la question.

Niels Schneider a beau incarner au cinéma l’un des chefs militaires les plus importants de la France libre, les comparaisons avec son personnage s’arrêtent visiblement là. Depuis les menaces du patron de Canal+ Maxime Saada, qui assume de blacklister les personnalités du cinéma qui ont signé la tribune contre la mainmise de Bolloré sur UGC et le cinéma français, la « peur au quotidien », Niels Schneider doit connaître ça, même s’il ne fait pas partie des signataires.

Sur le même sujet : Cinéma : Bolloré réalise une purge

Que le choix de menacer une journaliste, confisquer son matériel de travail, et la forcer à signer un engagement de non-diffusion soit celui de son attachée de presse zélée, ou qu’elle ait reçu un ordre, le constat est le même : Vincent Bolloré terrifie déjà le cinéma français, y compris ceux qui prétendent qu’il ne « faut pas céder à la peur au quotidien »

On n’est pas bien, là, à moins d’un an d’une élection présidentielle majeure, dans un contexte politique nauséabond, à piétiner la liberté de la presse parce que c’est plus commode que d’appliquer « au quotidien » les valeurs qu’on prône à l’écran ? Contactée par Arrêt sur images, l’attachée de presse Charlotte Tourret n’a pas répondu à nos appels. On lui suggère de recopier cent fois : « Je ne menacerai pas les journalistes, et je les laisserai faire leur travail. »

Par Pauline Bock

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