Sofia Boutrih et Bally Bagayoko, nouvellement élus, lors du conseil municipal de Saint-Denis le 21 mars 2026.
Chaque année, des centaines de militant·es communistes posent des jours de congé pour recréer cette ville éphémère. Après avoir été l’une des nombreuses petites mains bénévoles de la Fête de l’Humanité, Sofia Boutrih, 37 ans, a pris la barre de ce grand rendez-vous de la rentrée depuis l’automne 2024. Lorsque Politis la rencontre, lundi 31 août, la première femme directrice de l’événement enchaîne les réunions dans un petit bungalow et les tournées dans l’ex-base aérienne 217, à Brétigny-sur-Orge (Essonne). Cette année, la 91e édition est attendue.
À l’aube de cette année présidentielle, le directeur du journal L’Humanité, Fabien Gay, a lancé un appel au don pour boucler le budget, passé de 6 à 9 millions d’euros en dix ans. « On est en tension de trésorerie, confie le sénateur de Seine-Saint-Denis. Il ne faut pas se laisser abattre à la première difficulté. Et Sofia est de cette trempe-là, déterminée. » L’an passé, dans le sillage du mouvement social « Bloquons tout », 110 000 personnes étaient présentes en instantané, plus de 600 000 au cumul du week-end. Un record.
2026 aura été une année intense pour Sofia Boutrih, avec sa campagne à Saint-Denis, aux côtés de Bally Bagayoko, en tant que cheffe de file communiste. « La clé, ça a été de sceller notre accord collectif de programme sur le long terme, expose-t-elle. Si l’on s’était lancé séparément, il n’y aurait pas eu de K.-O. » L’alliance fait tomber, dès le premier tour, le maire socialiste sortant, Mathieu Hanotin, attaqué pour sa politique de gentrification et accusé d’avoir couvert des cas de violences au sein de la police municipale.
« Je suis au Parti communiste pour l’idéal que l’on porte »
Pourtant, cet accord a été désavoué par Pierre Lacaze, le « Monsieur élections » du Parti communiste français (PCF). « J’ai écrit une lettre à Fabien Roussel et la direction en disant que son post Facebook qui critiquait l’accord départemental était scandaleux », résume-t-elle. Elle ajoute, en toute franchise : « Je suis au Parti communiste pour l’idéal que l’on porte. Quand j’ai pris ma carte, Fabien Roussel n’était pas secrétaire national. Il y en aura peut-être d’autres demain. »
Aujourd’hui, elle est adjointe au maire de Saint-Denis, chargée de la culture, de l’événementiel et des grands rendez-vous populaires. Au sein de Plaine Commune, la collectivité territoriale de Seine-Saint-Denis, elle est première vice-présidente, chargée de la politique culturelle. Mais elle occupe aussi un autre poste, hautement stratégique, de présidente de Plaine Commune habitat, un bailleur public qui compte 20 000 logements sociaux dans le département.
« La présidence socialiste avait une vision de l’office comme un outil de construction-réhabilitation. Quand on est un office HLM, surtout dans un territoire comme le nôtre, j’estime que l’on a une responsabilité beaucoup plus grande », souligne celle qui a grandi dans le parc social de Saint-Denis.
Il ne faut pas se laisser abattre à la première difficulté. Et Sofia est de cette trempe-là, déterminée.
F. Gay, directeur de l’Humanité
D’une famille originaire de Tafraoute, dans les montagnes berbères du sud du Maroc, Sofia Boutrih se souvient de ces quelques mots : « dos large », « grandes mains ». Voilà comment son père est décrit sur un document de l’administration française, et recruté pour travailler dans une usine de fonderie à la fin des années 1960. Sa mère, plus jeune, sera employée comme femme de ménage après avoir immigré beaucoup plus tard. Le regroupement familial dans la banlieue rouge a demandé de la patience.
Née en 1989 à Saint-Denis, Sofia est la troisième de sa fratrie. À cinq, la famille se serre alors dans un deux-pièces insalubre. « L’immeuble prenait l’humidité, il y avait aussi des soucis électriques, mais ça, je m’en suis rendu compte beaucoup plus tard, en y retournant », rembobine celle qui parlait le berbère à la maison et qui a appris le français à la maternelle. En 1997, alors que le couple envisage de « rentrer au pays » avant l’arrivée d’un quatrième enfant, le dossier Boutrih arrive finalement au-dessus de la pile. La famille déménage dans un logement social T4 de la Cité Gabriel Péri. Sofia a huit ans. Elle va vite endosser des responsabilités.
La déléguée de classe défend ses camarades menacés d’exclusion et s’occupe du suivi administratif de ses parents, analphabètes. « J’étais frappée par les inégalités qu’ils subissaient quand on allait dans une administration », dit-elle en se remémorant ces files d’attente à la préfecture de Bobigny, où il fallait se lever très tôt et parfois revenir le lendemain.
« Elle menait la bataille concernant le logement »
Après un bac ES, elle conjugue une licence en droit à l’université avec une classe préparatoire à l’école normale supérieure de Cachan. L’étudiante bifurque ensuite vers la politique de la ville, en faisant un stage à Barcelone. Après son master, elle décroche en 2015 un poste de chargée de mission auprès du directeur général de… Plaine Commune habitat. À l’époque, l’office de Seine-Saint-Denis est présidé par Stéphane Peu, futur député communiste dont Sofia Boutrih deviendra l’attachée parlementaire (de 2018 à 2022) en planchant, notamment, sur une proposition de loi contre l’habitat insalubre.
C’est à ce moment qu’elle décide de se lancer en politique en prenant sa carte au parti de Georges Marchais, le repère de son père. Même si elle avait découvert le milieu militant en obtenant en 2012 un stage avec Patrick Braouezec, le député communiste de la circonscription, déboulonné cette année-là par un certain Mathieu Hanotin, le futur maire PS de Saint-Denis.
Trois ans plus tard, la Dionysienne figurait comme benjamine sur une liste du Front de Gauche aux élections régionales. En 2020, elle a vu la défaite du Parti communiste dans sa ville, une première depuis la Libération. La division de la gauche radicale en était l’une des causes. Dès l’année suivante, Sofia Boutrih et Bally Bagayoko ont mené une liste commune aux départementales. La dynamique est enclenchée.
« Au conseil municipal, Sofia Boutrih était bien identifiée dans l’opposition. Elle menait la bataille concernant le logement, le budget », souligne Michel Ribay, animateur du Blog de Saint-Denis, un média local indépendant. Aujourd’hui, Sofia Boutrih n’est plus sur les bancs de l’opposition. Elle porte désormais le projet d’une mutuelle communale à Saint-Denis et promet, à échelle intercommunale, de « maîtriser les loyers et les charges » après la flambée du mandat précédent. Rendez-vous dans plusieurs mois pour mesurer son action. D’ici là, place à la Fête.