Publié le 17 février 2026

8 min

« La mort de Quentin Deranque témoigne d’une grave défaillance de la puissance publique »

#Actu

Après la mort du militant d’extrême droite, jeudi 12 février à la suite d’une rixe, l’avocat lyonnais Olivier Forray, qui défend les victimes de l’extrême droite à Lyon, revient sur les évènements et pointe un laxisme des autorités face aux groupes d’extrême droite qui a créé les conditions de ce drame.

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Quai Fulchiron, près du lieu où s’est déroulée la bagarre qui a causé la mort de Quentin Deranque, un militant d’extrême droite décédé après avoir été roué de coups, à Lyon, le 16 février 2026.

Une vidéo accablante, où on voit un homme, à terre, être roué de coups. Un mort, Quentin Deranque, 23 ans, appartenant à la mouvance d’extrême droite lyonnaise. Et des accusations qui fondent sur le mouvement antifasciste et, plus largement, sur l’ensemble de la gauche radicale. Mais derrière ce drame, injustifiable, ce sont des années d’importantes violences, notamment des groupes d’extrême droite, dans la ville entre Rhône et Saône qui permettent d’essayer de comprendre un tel déchaînement de violences. D’après un comptage établi par Rue89Lyon, sur 102 actions de l’extrême droite recensées à Lyon depuis les années 2000, 70% restent impunies, sans réponse pénale ou policière.

Car la deuxième ville la plus peuplée de France a la réputation d’être la capitale de l’extrême droite radicale. Saccage de librairie, ratonnades, attaques islamophobes, violence sur une réunion publique sur la Palestine, les exemples sont nombreux. Et, pour l’avocat lyonnais Olivier Forray, qui défend plusieurs victimes de ces attaques, la puissance publique – policière comme judiciaire – n’a jamais voulu réprimer ces groupes à la hauteur de leurs actes. Créant, alors, les conditions à l’émergence d’une telle violence entre mouvements fascistes et antifascistes.

Lyon a toujours eu une histoire particulière avec l’extrême droite. Comment observez-vous, au quotidien, ce contexte ?

Olivier Forray : Lyon est une terre de contraste, avec un ancrage très fort d’une extrême droite avec de multiples facettes et différents courants. On peut souligner notamment un milieu catholique traditionaliste très important dont l’église Saint-Georges [que fréquentait Quentin Deranque, N.D.L.R.] est une des vitrines les plus évidentes.

C’est d’ailleurs sans doute l’une des raisons de la forte implantation et de la tolérance des mouvances d’extrême droite à Lyon : le côté « catho tradi » est plutôt bien accepté. Cette mosaïque assez large ne partage pas tous le même projet politique, en revanche, ils ont en commun la détestation de certaines franges de la population, et notamment de l’extrême gauche et des mouvements antifascistes.

À Lyon, historiquement, on a laissé vivre et se développer l’extrême droite. Face à ce constat, l’idée d’implanter un fort réseau antifasciste était de rééquilibrer cette dynamique, alors que les ‘fafs’ avaient les rues libres. Pour exister dans la ville, mais surtout pour montrer que le fascisme n’a pas sa place dans une démocratie.

Les réponses policières et judiciaires sont particulièrement laxistes, pour ne pas dire parfois inexistantes.

Vous dites qu’il y a une forme de tolérance à l’égard des mouvances d’extrême droite, par quoi cela passe-t-il ?

Cela fait des années qu’il y a des actions particulièrement violentes de la part de groupuscules d’extrême droite, des ratonnades, des mises à sac de librairie. Mais les réponses policières et judiciaires sont particulièrement laxistes, pour ne pas dire parfois inexistantes. Je pense par exemple à la « marche des cochons » organisée en 2011 dans le vieux Saint-Jean. C’était un défilé néonazi, avec des bras tendus, des dégradations dans un restaurant car le restaurateur était d’apparence maghrébine.

Il y a eu quelques contrôles d’identité et c’est tout. On les a laissés repartir tranquillement. À l’inverse, la contre-manifestation de gauche pour s’opposer à ce défilé a été fortement réprimée. Cet exemple est typique de la différence de traitement observé à de nombreuses reprises à Lyon. Cela explique aussi la radicalisation du mouvement de gauche et antifasciste : les pouvoirs publics n’ont pas joué leur rôle de régulateur en vue de maintenir la paix sociale.

Dans ce contexte, avez-vous été étonné des évènements qui ont abouti à la mort de Quentin Deranque, un militant d’extrême droite, jeudi 12 février après avoir violemment été tabassé ?

Non. Cela fait des années qu’on alerte sur le risque d’un drame sans que des mesures soient prises pour l’éviter. Ce qu’il s’est passé ce jeudi n’aurait jamais dû arriver. Cela témoigne d’une grave défaillance de la puissance publique.

C’est-à-dire ?

C’est une défaillance de toute la chaîne. Cela part de l’absence d’anticipation des renseignements territoriaux. Tout le monde sait que Rima Hassan cristallise la haine, notamment de toute une partie de la mouvance d’extrême droite. Comment, alors, ne pas anticiper qu’il risque d’avoir des problèmes de sécurité ? Et qu’on soit bien clair : il ne faut pas confondre la sécurité au sein de la conférence que les organisateurs doivent assurer et ce qu’il se passe sur la voie publique, comme cela a été le cas jeudi. Ce n’est pas au service d’ordre de gérer cela. C’est de la responsabilité de l’État et de la préfecture. Or, que cette dernière ne se soit pas suffisamment préparée à ce que des fauteurs de troubles puissent venir perturber cette conférence est une défaillance majeure de l’autorité publique.

À Lyon, historiquement, on a laissé vivre et se développer l’extrême droite.

Pouvait-on vraiment prévoir cette violence ?

La mort d’un homme reste toujours dramatique. Némésis est un collectif fémonationaliste dont on connaît très bien le mode d’action : créer des buzz médiatiques en se rendant dans des évènements publics où elles ne sont pas les bienvenues, pour des différends politiques évidents. Lorsqu’elles réalisent ces actions, elles viennent systématiquement accompagnées d’un service d’ordre composé de personnes habituées à la violence comme mode d’action. Et Quentin Deranque en faisait partie. Quand on sait cela, il ne faut pas avoir fait Polytechnique pour savoir que laisser ces personnes se rendre à la conférence allait mal se passer.

Cela fait des années qu’on alerte : ces groupes d’extrême droite sont des groupes de combat. Ils attaquent des librairies, des réunions publiques, des gens isolés. C’est leur mode d’action politique. Donc évidemment que c’était un drame annoncé. La seule question était de savoir de quel côté il allait avoir lieu, au sein du mouvement antifasciste ou chez les fascistes.

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Vous parlez de « groupes de combat ». Avez-vous des exemples ?

L’attaque de la Maison des passages est un des nombreux exemples qu’on a connu récemment à Lyon. Fin 2023, une cinquantaine de fachos ont attaqué cette salle où se tenait une réunion publique sur la Palestine à laquelle des enfants et des personnes âgées assistaient. Ils ont tiré des mortiers, cassé les vitres et tenté de rentrer dans la salle pour la mettre à sac.

La réaction judiciaire a été absolument honteuse. La juge d’instruction a décidé, unilatéralement, d’annuler la seule mise en examen pour violences, assurant qu’il n’y avait pas eu de victimes. C’est totalement dingue de dire cela quand on a tiré des mortiers d’artifice directement dans la salle. Le but de cette action était violent. Donc les seules mises en examen qui demeurent sont sous le chef d’accusation de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ». Comme, finalement, s’ils n’étaient pas passés à l’acte !

Cela résume parfaitement le contexte lyonnais : ces gens-là ne sont pas réprimés à la hauteur de leurs actes. Et cette forme de quasi-impunité leur permet de faire tout et n’importe quoi. Ce jeudi 12 février, ils ne venaient pas pour une manifestation pacifique, ils venaient pour provoquer et pour des échanges de coup.

Craignez-vous, après la mort de Quentin Deranque, un nouveau déferlement de violences ?

Cela a déjà commencé et risque de prendre de l’ampleur. Les milices d’extrême droite défilent dans les rues, à Lyon et ailleurs. Et on va les laisser faire au prétexte que c’est l’extrême gauche qui tue. Mais si la mort n’est jamais une solution, les conditions de ce qu’il s’est passé, ce n’est pas l’extrême gauche qui les a créées, mais bien l’État, la police et l’extrême droite.

Par Pierre Jequier-Zalc

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