Publié le 31 août 2026

8 min

Israël verrouille notre accès à la Palestine

#Médias

Dans une tribune, des journalistes et universitaires dénoncent les obstacles systématiques mis en place par les autorités israéliennes pour documenter le quotidien du peuple palestinien. Depuis peu, même certains déplacements en Israël sont entravés.

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Ash Hayes / Unsplash

En tant que chercheurs et journalistes, notre activité repose sur l’accès au terrain israélo-palestinien. Pendant plusieurs décennies, ces circulations, dépendantes du bon vouloir des autorités israéliennes, demeuraient relativement ouvertes pour de nombreuses nationalités, à la condition de ne pas mentionner son souhait de se rendre en Cisjordanie ou à Gaza. Les restrictions tendent désormais à s’accroître et à viser des secteurs professionnels de plus en plus larges.

En janvier 2026, l’historien Vincent Lemire s’était vu refuser l’entrée en Israël. Il devait s’y rendre pour participer à un ensemble de séminaires dans des universités israéliennes et palestiniennes. Une décision finalement annulée à la suite de protestations d’universitaires israéliens et du soutien du ministre de l’Enseignement supérieur en France. Le 10 juin, la journaliste Alice Froussard a été refoulée à son arrivée à Tel-Aviv pour des « considérations de sécurité publique, de sûreté publique ou d’ordre public ».

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Elle prévoyait la réalisation de reportages en Cisjordanie pour Radio France internationale (RFI). Sa situation rappelle également que la presse internationale continue d’être empêchée d’entrer dans la bande de Gaza par ces mêmes autorités israéliennes. Plus récemment, le 28 juillet, le doctorant à l’EHESS et à l’ULB, Thomas Vescovi, s’est à son tour vu notifier un refus de visa par Israël pour des « raisons de sécurité ». Son voyage, financé par une allocation universitaire et accueilli par un institut français, devait lui permettre de suivre la campagne électorale en Israël et d’y collecter des entretiens pour sa thèse.

Si ces situations révèlent la volonté des autorités israéliennes de verrouiller l’accès aux Palestiniens et de censurer les voix critiques, ce qui est désormais visible pour le grand public au travers de ces restrictions que nous subissons, elles ne doivent cependant pas être appréhendées comme un phénomène nouveau, exclusivement corrélé à l’actuel gouvernement israélien.

Elles s’inscrivent dans un système plus large qui structure depuis des décennies le quotidien des Palestiniens : gestion arbitraire des déplacements, censure et restriction des libertés pour les voix critiques de la politique israélienne, restriction d’accès à certains territoires, obstacles administratifs…

Entrave

De plus, s’est ajoutée le 1er janvier 2025 une nouvelle procédure : les ressortissants de plusieurs pays – comprenant la France –, souhaitant se rendre en Israël, ainsi que dans le territoire palestinien occupé de Jérusalem-Est et de Cisjordanie, doivent solliciter préalablement une autorisation via un formulaire en ligne. Ce dernier se compose de quelques questions à choix multiples, de nos informations personnelles et du paiement d’une taxe équivalente à 8 €.

Ces mécanismes qui visent à entraver la recherche scientifique et l’enquête journalistique caractérisent la réalité profonde de ce qu’est l’État d’Israël et de son fonctionnement, en tant que force d’occupation exerçant sa domination sur des millions d’individus entre la mer Méditerranée et le Jourdain. Par ailleurs, cela ne peut être décorrélé de l’interdiction d’accéder à Gaza, émise par les autorités israéliennes à l’encontre de trente-sept ONG internationales. Des restrictions qui recoupent le quotidien des personnes exerçant à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie, contraintes le plus souvent de cacher le motif de leur venue pour s’assurer de l’obtention d’un visa.

Au-delà de ces cas individuels, c’est la possibilité même de produire un savoir indépendant qui se trouve aujourd’hui menacée.

Bien qu’il ait été alerté de ces sanctions qui nous sont imposées, nous regrettons l’apathie et l’absence de réaction du pouvoir politique français, qui continue de maintenir des relations étroites avec Israël. À d’autres échelles, ces situations doivent également approfondir, justifier et renforcer les démarches visant à rompre les partenariats entretenus par nos institutions avec leurs partenaires israéliens.

En nous empêchant d’exercer nos activités, Israël démontre, s’il le fallait encore, toute sa duplicité à se prévaloir des valeurs démocratiques comme libérales. Récemment, le juge à la Cour suprême israélienne, Alexis Stein, a préconisé d’interdire l’entrée dans le pays à quiconque qualifie Israël d’État d’apartheid. En mars 2023, déjà, un collectif d’universitaires invitait dans une tribune au Monde à interroger les prétentions démocratiques de cet État au regard de son histoire politique passée et présente.

Au-delà de ces cas individuels, c’est la possibilité même de produire un savoir indépendant qui se trouve aujourd’hui menacée. En contrôlant l’accès au territoire, aux archives, aux universités et aux personnes, les autorités israéliennes ne limitent pas seulement la circulation des chercheurs, des journalistes ou des acteurs humanitaires : elles redéfinissent les conditions mêmes de la production des connaissances.

Défendre la liberté académique ne consiste pas seulement à protéger la liberté d’expression des chercheurs ; il s’agit aussi de garantir leur liberté d’enquêter. Car une recherche privée de terrain est une recherche amputée, et une société dont l’accès est ainsi verrouillé devient un espace où le savoir sous contrôle est censuré.


Signataires :

  • Serge Ahmed, directeur de recherche, CNRS et Université de Bordeaux
  • Mateo Alaluf, professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles
  • Gadi Algazi, historien
  • Isabelle Avran, journaliste
  • Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris
  • Christelle Baunez, directrice de Recherche CNRS
  • Alexandre Beddock, journaliste 
  • Yazid Ben Hounet, chercheur, CNRS
  • Fabrice Besnard, Chercheur, INRAE et ENS de Lyon (date signature: 28/08/2026)
  • Didier Billion, géopolitologue
  • Francine Bolle, historienne et maîtresse de conférence (ULB)
  • Laurent Bonnefoy, chercheur, CNRS Sciences Po Paris
  • Véronique Bontemps, chargée de recherche au CNRS
  • Rony Brauman, médecin, ex président de Médecins Sans Frontières
  • Clea Broadhurst, journaliste 
  • Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités et président d’honneur de l’iReMMO
  • Philippe Cinquin, professeur émérite, Université Grenoble Alpes
  • Bernard Cornut, ingénieur polytechnicien, réalisateur
  • Gérard Couchoud, professeur de Chaire supérieure
  • Margot Davier, journaliste
  • Sonia Dayan-Herzbrun, professeure émérite à l’Université Paris Cité
  • Naïla Derroisné, journaliste correspondante
  • Marie Desnielle, journaliste 
  • Thomas Dévényi, photojournaliste
  • François Dubuisson, professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB)
  • Claire Duhamel, journaliste 
  • Ivar Ekeland, ancien président de l’Université Paris-Dauphine
  • Kathinka Evers, professeure à Uppsala University
  • Tanita Fallet,  journaliste
  • Sonia Fayman, sociologue
  • Célio Fioretti, journaliste 
  • Justine Fontaine, journaliste
  • Alice Froussard, journaliste
  • Inès Gil, journaliste
  • Alain Gresh, directeur de Orient XXI
  • Vincent Gay, sociologue, Université Paris Cité
  • Moïse Gomis, journaliste
  • Claude Grimal, professeure émérite Université Paris X-Nanterre
  • Remi Guyot, journaliste indépendant
  • Samah Karaki, neuroscientifique, essayiste
  • Mehdi Khamassi, directeur de recherche, CNRS et Sorbonne Université
  • Lou Kisiela, journaliste
  • Sarah Krakovitch, journaliste
  • Meriem Laribi, journaliste
  • Stéphanie Latte-Abdallah, directrice de recherche au CNRS (CéSor – EHESS)
  • Lucas Lazo, journaliste
  • Frédérique Le Brun, journaliste 
  • Jacqueline Le Corre, médecin humanitaire
  • Hervé Le Fiblec, chercheur (IRHSES)
  • Cecile Lemoine, journaliste 
  • Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers et journaliste des Activités sociales
  • Michelle Lecolle, professeure en Sciences du langage
  • François Leroux, ex Président de la Plateforme  des ONG françaises pour la Palestine
  • William de Lesseux, journaliste 
  • Robin Leterrier, doctorant en géopolitique, Université Paris 8
  • Geneviève Massard-Guilbaud, historienne, directrice d’études émérite à l’EHESS
  • Sylvain Mercadier, journaliste
  • Yanis Mhamdi, journaliste à Blast
  • Michel Mietton, professeur émérite
  • Noufissa Mikou, professeure d’Université
  • Michèle Monte, professeure émérite à l’Université de Toulon
  • Richard Monvoisin, didacticien des sciences, Université Grenoble Alpes
  • Emmanuelle Morau, journaliste
  • Albert Moukheiber, docteur en Neurosciences cognitives, psychologue clinicien
  • Quentin Müller, journaliste
  • Ron Naiweld, chercheur, CNRS
  • Olivier Neveux, professeur, Ens de Lyon
  • Béatrice Orès, biologiste
  • Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage, USPN
  • Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale, ULB
  • Laurent Perrinet, directeur de recherche, CNRS et Aix-Marseille Université
  • Didier Piau, mathématicien, Université Grenoble Alpes
  • Raphaël Porteilla, professeur science politique, Université Bourgogne-Europe
  • Marwan Rashed, professeur des Universités, Sorbonne Université
  • Nicolas Rocca, journaliste RFI
  • Elodie Safaris, journaliste à Arrêt sur images
  • Leila Seurat, chercheure au CAREP
  • Jihane Sfeir, historienne et professeure des universités (ULB)
  • Marion Slitine, chargée de recherche au CNRS
  • Société des journalistes d’Arrêt sur images.
  • Société des personnels de L’Humanité
  • La rédaction de Politis
  • Amira Souilem, reporter
  • Emmanuelle Steels, journaliste
  • Carlotta Morteo journaliste
  • Annick Suzor-Weiner, professeure émérite à l’Université Paris-Saclay
  • Chantal Verdeil, professeure, Inalco
  • Thomas Vescovi, doctorant (EHESS et ULB)
  • Claudine Vidal, directrice de recherches émérite au CNRS
  • Manuel Vidal, chercheur, CNRS et Aix-Marseille Université
  • Charles Villa, journaliste
  • Emeline Vin, journaliste
  • Dror Warschawski, chercheur, CNRS et Sorbonne Université
  • Louis Witter, journaliste
Par Collectif

Publié le 31 août 2026

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