Publié le 31 août 2026

7 min

[TRIBUNE] Israël verrouille notre accès à la Palestine

#Médias

Signée par une centaine de chercheurs et journalistes, ainsi que par les Société des journalistes d'Arrêt sur images, la Société des personnels de L’Humanité, et la Société des journalistes de Politis, cette tribune entend tirer la sonnette d’alarme sur le traitement qu’Israël réserve à ces deux professions. Leur accès au terrain, leur liberté de circuler et d'enquêter, en Israël comme en Palestine, sont vitales à la production de l’information et des connaissances. En empêchant certains journalistes et chercheur·euses de s’y rendre, Israël exerce une censure et porte gravement atteinte aux libertés fondamentales dans un contexte de génocide à l’encontre de la population palestinienne.

Source :

Open link

En tant que chercheurs et journalistes, notre activité repose sur l'accès au terrain israélo-palestinien. Pendant plusieurs décennies, ces circulations, dépendantes du bon vouloir des autorités israéliennes, demeuraient relativement ouvertes pour de nombreuses nationalités, à la condition de ne pas mentionner son souhait de se rendre en Cisjordanie ou à Gaza. Les restrictions tendent désormais à s'accroître et à viser des secteurs professionnels de plus en plus larges.

En janvier 2026, l'historien Vincent Lemire s'était vu refuser l'entrée en Israël. Il devait s'y rendre pour participer à un ensemble de séminaires dans des universités israéliennes et palestiniennes. Une décision finalement annulée à la suite, notamment, de protestations d'universitaires israéliens. Le 10 juin, la journaliste Alice Froussard a été refoulée à son arrivée à Tel-Aviv pour des considérations de sécurité publique, de sûreté publique ou d'ordre public. Elle prévoyait la réalisation de reportages en Cisjordanie pour Radio France internationale (RFI). Sa situation rappelle également que la presse internationale continue d'être empêchée d'entrer dans la bande de Gaza par ces mêmes autorités israéliennes. Plus récemment, le 28 juillet, le doctorant à l'EHESS et à l'ULB, Thomas Vescovi, s'est à son tour vu notifier un refus de visa par Israël pour des raisons de sécurité. Son voyage, financé par une allocation universitaire et accueilli par un institut français, devait lui permettre de suivre la campagne électorale en Israël et d'y collecter des entretiens pour sa thèse.

Si ces situations révèlent la volonté des autorités israéliennes de verrouiller l'accès aux Palestiniens et de censurer les voix critiques, ce qui est désormais visible pour le grand public au travers de ces restrictions que nous subissons, elles ne doivent cependant pas être appréhendées comme un phénomène nouveau, exclusivement corrélé à l'actuel gouvernement israélien. Elles s'inscrivent dans un système plus large qui structure depuis des décennies le quotidien des Palestiniens : gestion arbitraire des déplacements, censure et restriction des libertés pour les voix critiques de la politique israélienne, restriction d'accès à certains territoires, obstacles administratifs… De plus, s'est ajoutée le 1er janvier 2025 une nouvelle procédure : les ressortissants de plusieurs pays, comprenant la France, souhaitant se rendre en Israël, ainsi que dans le Territoire palestinien occupé de Jérusalem-Est et de Cisjordanie, doivent solliciter préalablement une autorisation via un formulaire en ligne. Ce dernier se compose de quelques questions à choix multiples, de nos informations personnelles et du paiement d'une taxe équivalente à 8 €.

Ces mécanismes qui visent à entraver la recherche scientifique et l'enquête journalistique caractérisent la réalité profonde de ce qu'est l'État d'Israël et de son fonctionnement, en tant que force d'occupation exerçant sa domination sur des millions d'individus entre la mer Méditerranée et le Jourdain. Par ailleurs, cela ne peut être décorrélé de l'interdiction d'accéder à Gaza, émise par les autorités israéliennes à l'encontre de trente-sept ONG internationales. Des restrictions qui recoupent le quotidien des personnes exerçant à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie, contraintes le plus souvent de cacher le motif de leur venue pour s'assurer de l'obtention d'un visa.

Bien qu'il ait été alerté de ces sanctions qui nous sont imposées, nous regrettons l'apathie et l'absence de réaction du pouvoir politique français, qui continue de maintenir des relations étroites avec Israël. À d'autres échelles, ces situations doivent également approfondir, justifier et renforcer les démarches visant à rompre les partenariats entretenus par nos institutions avec leurs partenaires israéliens. En nous empêchant d’exercer nos activités, Israël démontre, s'il le fallait encore, toute sa duplicité à se prévaloir des valeurs démocratiques comme libérales. Récemment, le juge à la Cour suprême israélienne, Alexis Stein, a préconisé d’interdire l'entrée dans le pays à quiconque qualifie Israël d'État d'apartheid. En mars 2023, déjà, un collectif d'universitaires invitait dans une tribune au Monde à interroger les prétentions démocratiques de cet État au regard de son histoire politique passée et présente.

Au-delà de ces cas individuels, c'est la possibilité même de produire un savoir indépendant qui se trouve aujourd'hui menacée. En contrôlant l'accès au territoire, aux archives, aux universités et aux personnes, les autorités israéliennes ne limitent pas seulement la circulation des chercheurs, des journalistes ou des acteurs humanitaires : elles redéfinissent les conditions mêmes de la production des connaissances. Défendre la liberté académique ne consiste pas seulement à protéger la liberté d'expression des chercheurs ; il s'agit aussi de garantir leur liberté d'enquêter. Car une recherche privée de terrain est une recherche amputée, et une société dont l'accès est ainsi verrouillé devient un espace où le savoir sous contrôle est censuré.

Signataires : 

Serge Ahmed, directeur de recherche, CNRS et Université de Bordeaux

Mateo Alaluf, professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles

Gadi Algazi, historien

Isabelle Avran, journaliste

Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris

Christelle Baunez, directrice de Recherche CNRS

Alexandre Beddock, journaliste

Yazid Ben Hounet, chercheur, CNRS

Fabrice Besnard, Chercheur, INRAE et ENS de Lyon (date signature: 28/08/2026)

Didier Billion, géopolitologue

Francine Bolle, historienne et maîtresse de conférence (ULB)

Laurent Bonnefoy, chercheur, CNRS Sciences Po Paris

Véronique Bontemps, chargée de recherche au CNRS

Rony Brauman, médecin, ex président de Médecins Sans Frontières

Clea Broadhurst, journaliste

Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités et président d’honneur de l’iReMMO

Philippe Cinquin, professeur émérite, Université Grenoble Alpes

Bernard Cornut, ingénieur polytechnicien, réalisateur

Gérard Couchoud, professeur de Chaire supérieure

Margot Davier, journaliste

Sonia Dayan-Herzbrun, professeure émérite à l’Université Paris Cité

Naïla Derroisné, journaliste correspondante

Marie Desnielle, journaliste

Thomas Dévényi, photojournaliste

François Dubuisson, professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB)

Claire Duhamel, journaliste

Ivar Ekeland, ancien président de l’Université Paris-Dauphine

Kathinka Evers, professeure à Uppsala University

Tanita Fallet, journaliste

Sonia Fayman, sociologue

Célio Fioretti, journaliste

Justine Fontaine, journaliste

Alice Froussard, journaliste

Inès Gil, journaliste

Alain Gresh, directeur de Orient XXI

Vincent Gay, sociologue, Université Paris Cité

Moïse Gomis, journaliste

Claude Grimal, professeure émérite Université Paris X-Nanterre

Remi Guyot, journaliste indépendant

Samah Karaki, neuroscientifique, essayiste

Mehdi Khamassi, directeur de recherche, CNRS et Sorbonne Université

Lou Kisiela, journaliste

Sarah Krakovitch, journaliste

Meriem Laribi, journaliste

Stéphanie Latte-Abdallah, directrice de recherche au CNRS (CéSor - EHESS)

Lucas Lazo, journaliste

Frédérique Le Brun, journaliste

Jacqueline Le Corre, médecin humanitaire

Hervé Le Fiblec, chercheur (IRHSES)

Cecile Lemoine, journaliste

Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers et journaliste des Activités sociales

Michelle Lecolle, professeure en Sciences du langage

François Leroux, ex Président de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine

William de Lesseux, journaliste

Robin Leterrier, doctorant en géopolitique, Université Paris 8

Geneviève Massard-Guilbaud, historienne, directrice d’études émérite à l’EHESS

Sylvain Mercadier, journaliste

Yanis Mhamdi, journaliste à Blast

Michel Mietton, professeur émérite

Noufissa Mikou, professeure d’Université

Michèle Monte, professeure émérite à l’Université de Toulon

Richard Monvoisin, didacticien des sciences, Université Grenoble Alpes

Emmanuelle Morau, journaliste

Albert Moukheiber, docteur en Neurosciences cognitives, psychologue clinicien

Quentin Müller, journaliste

Ron Naiweld, chercheur, CNRS

Olivier Neveux, professeur, Ens de Lyon

Béatrice Orès, biologiste

Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage, USPN

Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale, ULB

Laurent Perrinet, directeur de recherche, CNRS et Aix-Marseille Université

Didier Piau, mathématicien, Université Grenoble Alpes

Raphaël Porteilla, professeur science politique, Université Bourgogne-Europe

Marwan Rashed, professeur des Universités, Sorbonne Université

Nicolas Rocca, journaliste RFI

Elodie Safaris, journaliste à Arrêt sur images

Leila Seurat, chercheure au CAREP

Jihane Sfeir, historienne et professeure des universités (ULB)

Marion Slitine, chargée de recherche au CNRS

Société des journalistes d'Arrêt sur images.

Société des personnels de L’Humanité

Société des journalistes de Politis

Amira Souilem, reporter

Emmanuelle Steels, journaliste

Carlotta Morteo, journaliste

Annick Suzor-Weiner, professeure émérite à l’Université Paris-Saclay

Chantal Verdeil, professeure, Inalco

Thomas Vescovi, doctorant (EHESS et ULB)

Claudine Vidal, directrice de recherches émérite au CNRS

Manuel Vidal, chercheur, CNRS et Aix-Marseille Université

Charles Villa, journaliste

Emeline Vin, journaliste

Dror Warschawski, chercheur, CNRS et Sorbonne Université

Louis Witter, journaliste.

Publié le 31 août 2026

À lire aussi

Bonjour 👋

Voici l'édition du  

Par Léna Rosada

À l'approche de la présidentielle, les messages politiques essaiment sur les réseaux ... tout comme la rengaine du "barrage contre l'extrême droite".  Politis donne la parole à Mouna Benamar, visage de la gauche montreuilloise sur TikTok, pour qui il faut aller plus loin en créant du contenu engagé. 

 

Sur l'illustration initialement prévue comme couverture du programme des médiathèques de Strasbourg, on pouvait voir un discret graffiti "Stop génocide"... Rue89  raconte comment des centaines de livrets ont été détruits afin que la ville puisse discrètement changer l'illustration.

Accès libre
#Pouvoirs

Influenceurs : « N’appeler qu’à voter contre l’extrême droite, c’est le niveau zéro de l’engagement »

Publié le 28/08/2026 à 17:00

7 min