La consommation énergétique des centres de données pourrait tripler d’ici 2030 dans le monde, alerte le Shift Project, pour qui le coût climatique du « phénomène IA générative » nécessite d’être considéré en « urgence ».
Quelles infrastructures numériques dans un monde décarboné ? Telle est la question que pose le think tank The Shift Project dans un long rapport (.pdf) rendu public ce 1ᵉʳ octobre, une semaine à peine après qu’une septième limite planétaire (sur neuf) a été dépassée.
En dix ans, la consommation électrique des centres de données n’a fait qu’augmenter et a même accéléré. Et le Shift Project de dresser un constat clair : sans prise en compte précise dans les scénarios de planification énergétique, la consommation de la filière risque d‘« hypothéquer la capacité de l’Europe à atteindre ses objectifs climatiques ».
À l’échelle de la France, le think tank souligne que les raccordements validés aujourd’hui atteindront leur pleine capacité d’ici 10 ans, risquant de créer des tensions sur le système électrique, comme l’envisageait le directeur du bureau de l’Open Source de RTE Boris Dolley auprès de Next, ou des conflits d’usage. En l’état, le Shift Project souligne un « manque d’anticipation » des risques que peut créer la croissance de cette filière numérique.
Citant les annonces de création de centres de données réalisées lors du Sommet pour l’action sur l’IA, début 2025, le think tank estime que le secteur pourrait représenter 7,5 % de la consommation électrique française en 2035, contre 2 % actuellement. Comme annoncé dès son rapport intermédiaire, l’association estime la trajectoire actuelle de l’intelligence artificielle, quand bien même elle n’est pas la seule à peser sur la filière des centres de données, « insoutenable ».
Une filière qui alimente la crise climatique
Co-créé en 2010 par l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, le Shift Project a récolté avant l’été plus de 3,3 millions d’euros de dons pour imaginer un futur durable, c’est-à-dire sans pétrole, gaz, ni charbon. Plus de 3 fois plus élevé que le million d’euros visé à l’origine, l’appel aurait ainsi établi un record européen pour ce genre de campagne.
Avec ces fonds, le think tank compte notamment animer les débats en amont de la présidentielle de 2027 en apportant des faits et des pistes d’action. C’est dans ce cadre que le présent rapport a été produit, à l’issue de 15 mois de travail d’un groupe de 15 personnes (dont des représentants de la filière).
Quel que soit le niveau depuis lequel on observe la filière des centres de données, échelle mondiale, européenne ou française, les résultats de ces travaux sonnent comme une alerte. En termes énergétiques, la consommation mondiale des centres de données, sans considérer celle liée aux cryptomonnaies, a grimpé de 165 TWh en 2014 à 420 TWh en 2024.
Le secteur produit par ailleurs 250 millions de tonnes d’équivalents CO2 (MtCO2e) par an dans le monde, un volume qui pourrait grimper de 630 à 920 MtCO2e d’ici 2030. Cette fourchette correspond à deux fois les émissions annuelles de CO2 produites par la France. « Une autre façon de le dire, c’est qu’en 2030, cette filière des centres de données pourrait contribuer 2 à 3 fois plus au dérèglement climatique qu’en 2020 », indique l’ingénieure de recherche Marlène de Bank.

En cause : le recours de nombreux pays aux énergies fossiles pour alimenter les centres de données. Pour le secteur, « la rareté énergétique est perçue comme une contrainte à contourner plutôt qu’une incitation à la modération de l’offre, renvoyant aux systèmes énergétiques la responsabilité d’une transition vers la décarbonation », indique le rapport. Sans oublier que ces sociétés passent aussi de larges contrats avec les sociétés de l’industrie fossile, précisément pour l’aide à développer leurs activités.
Manque de planification
Aux niveaux européens et français, le Shift Project souligne un manque de planification très net, alors même que la filière des centres de données est engagée depuis ses débuts dans une dynamique de croissance. En termes énergétiques, celle-ci s’est même accélérée : sans prendre en compte les usages spécifiquement liés au minage de cryptoactifs, le think tank relève une hausse moyenne de la consommation énergétique de 7 % par an de 2014 à 2019 puis de 13 % par an dans les cinq années suivantes.
En Europe, l’association constate que les situations varient d’un pays à l’autre, mais suivent une tendance similaire : celle d’une augmentation de la consommation énergétique et des émissions de gaz à effet de serre. Elle relève que les deux tiers de la consommation énergétique des centres de données pèse sur l’Allemagne, la France, les Pays-Bas et l’Irlande, quand ces pays ne rassemblent que 40 % de la population européenne. Et cite le cas de l’Irlande, où plus de 20 % de l’énergie produite sert désormais à l’industrie de centres de données, comme illustration des problématiques à envisager.

Pour faire face, le Shift Project appelle la France à planifier sa transition énergétique en misant sur l’électrification des secteurs économiques majeurs et en maîtrisant la demande. Appliquée au secteur des centres de données, il relève que la particularité du secteur numérique « tient à la rapidité d’augmentation de ses émissions, qui croissent selon une tendance incompatible avec sa décarbonation ».
Pour remplir les objectifs de décarbonation, le numérique n’a donc pas seulement besoin de « renforcer des leviers d’optimisation déjà déployés », mais d’être placé « sur une trajectoire fondamentalement différente de celle qu’il suit actuellement ».
Pour l’imaginer, le rapport du Shift Project alloue une partie complète à la question de l’intelligence artificielle, dont les impacts environnementaux demandent à être évalués « comme les autres » usages numériques. Pour l’association, il y a même « urgence à acter du coût climatique du « phénomène IA générative » ».
Soulignant le flou qui entoure la notion d’IA, l’association ne cache pas que les impacts énergétiques et d’émission carbone sont très variables d’un modèle et d’un mode d’entraînement à l’autre. Elle appelle précisément à les évaluer de manière systématique et exhaustive, et propose aussi des outils concrets pour construire des systèmes soutenables (avoir une trajectoire énergétique et carbone de référence, caractériser le besoin, associer différentes solutions techniques, etc.), les éco-concevoir… voire les abandonner, s’ils s’avèrent insoutenables.
Plus largement, pour toute la filière centres de données, the Shift Project liste quatre familles d’actions visant, selon les cas, chaque partie prenante, des entreprises aux pouvoirs publics en passant par le grand public. L’une est axée sur l’optimisation, une autre consiste à œuvrer à une réorganisation collective vers la sobriété, une troisième à diffuser informations, formations et compétences. Mais avant tout, le Shift Project demande de la transparence à la filière, comme quantité d’autres acteurs avant lui. Le but : mesurer précisément ses impacts sur l’environnement, pour mieux les maîtriser.
