Flock Grok musk dédiée ia intelligence artificielle ça it stephen king
Elon Musk vient de lancer son encyclopédie Grokipedia, visiblement inspirée de Wikipédia, mais diffusant les idées de son fondateur sur diverses thématiques que ce dernier a l’habitude de brocarder – y compris en ravivant des thèses relevant du « racisme scientifique ».
Autrefois, Elon Musk adorait Wikipédia. Il l’écrivait même sur Twitter, avant de racheter et de renommer le réseau social en X.
Depuis son tournant résolument politique, en revanche, l’entrepreneur a clairement fait savoir que, désormais, il détestait l’encyclopédie. Après avoir critiqué sa ligne éditoriale à plusieurs reprises —, Musk parle de « Wokipedia » — et appelé à cesser toute donation envers la fondation Wikimédia, l’entrepreneur a lancé ce 27 octobre sa propre encyclopédie, nommée Grokipedia. Son fondateur avait reculé son lancement d’une semaine, et annonce déjà l’arrivée d’une version « dix fois meilleure », sans donner de date précise.
Appuyé sur les productions du grand modèle de langage qui fait tourner Grok, le chatbot conversationnel disponible sur X, le projet n’a rien et tout à voir avec son inspiration originelle.
Un projet intégré à l’écosystème X
Ne proposant qu’une barre de recherche et la possibilité de s’identifier (notamment depuis son compte X), la page d’accueil de Grokipedia ressemble à celle d’un moteur de recherche – ou à celle de Wikipédia, appels à soutien de la fondation Wikimedia en moins.
Pour l’internaute, le login permet de gérer son compte ou d’accéder à des discussions avec le chatbot Grok. Sur les pages de l’encyclopédie, il permet aussi, en sélectionnant un passage, d’échanger à son sujet avec Grok, ou de déclarer que les faits présentés sont faux et de proposer des corrections. Pour les sociétés d’Elon Musk, il permet de lier les traces d’activités d’une seule et même personne sur les différentes plateformes que sont X, Grok et Grokipedia.
Des mentions plus ou moins directes de la source Wikipédia
Lançons une recherche pour des termes anglophones. « The Beatles », suggéré par la plateforme elle-même, renvoie une immense page sur le groupe de musique, avec un sommaire parfaitement chronologique (dont les titres évoquent de très près ceux du sommaire disponible sur Wikipedia) et pas moins de 276 notes de bas de page.

« Bauhaus » renvoie, de même, à un texte précédé de la mention « fact-checké hier par Grok », une phrase qui alimente la comparaison entre la machine Grok et les professionnels humains de la vérification des faits. Quant à savoir pourquoi Grok a fact-checké « hier » et pas aujourd’hui, difficile de répondre. Un passage de souris sur la mention permet simplement de supposer que la dernière version du texte remonte au 27.10 à 17h.

Pour s’aider dans la lecture, un sommaire en 7 parties et 19 sous-parties s’affiche à gauche de la page. À son terme, 141 notes de bas de page. C’est plus que sur la page Wikipédia du mouvement artistique, mais on n’y trouve que des articles de presse, sites web de musée et liens vers des blogs ou des pages Reddit, quand les auteurs de la page Bauhaus de Wikipédia citent une quinzaine d’ouvrages spécialisés parmi leurs multiples références.
Quand bien même ces citations peuvent donner une impression de qualité, le contenu, généré par IA, contient diverses approximations. Ainsi de citations de Tucker Carlson transformées en énoncés factuels dans la page qui lui est dédiée. Ou du nombre de décès dans les émeutes du Capitole, le 6 janvier 2021, réduit de cinq à quatre.
Testons désormais des notions dont Elon Musk s’est déjà ouvertement agacé. Par réflexe, nous écrivons « genre », en français, dans la barre de recherche. Nous voici sur un résultat complètement écrit en anglais, qui ne prend donc en compte que l’acception anglophone du terme. Sur des lignes et des lignes de textes, quelqu’un ou quelque chose (le fameux LLM avec lequel nous pouvons converser si nous nous connectons à notre compte personnel ?) nous détaille différents genres musicaux. Et puis, en pied de page, surprise : une référence directe à la source, Wikipédia.

Des notices ouvertement parcellaires, racistes, désinformatrices
Grokipedia n’est visiblement pas multilingue, repassons donc à l’anglais. L’entrée « gender » (genre) indique que le genre se réfère à la « classification binaire des humains comme homme ou femme en fonction du sexe biologique ». Exit le troisième genre présent dans de multiples sociétés ancestrales ou contemporaines. Exit, aussi, toute possibilité de se déclarer non-binaire ou transgenre.
Pour comparaison, le Wikipedia anglophone indique que le genre « consiste en la variété d’aspects sociaux, psychologiques, culturels ou comportementaux liés au fait d’être un homme (ou un garçon), une femme (ou une fille), ou un troisième genre ».
Au début de la lecture, l’entrée « racism » (racisme) pourrait sembler de qualité, si tant est que l’on apprécie le style relativement verbeux que nous reconnaissons déjà sur les pages de Grokipedia. Une inspection du sommaire alerte, néanmoins : la deuxième partie (sur huit) est titrée « perspectives biologiques et scientifiques », sa première sous-partie « preuves de races biologiques ». Cliquons sur le lien.
Dans son style d’apparence factuelle et neutre, Grokipedia développe sur une douzaine de paragraphes (trois sous-parties au total) des thèses donnant crédit au racisme le plus assumé. Citant une poignée d’études d’apparences scientifiques, avec force chiffres qui peuvent jouer ici le rôle d’arguments d’autorité, Grokipedia remet au goût du jour des éléments issus du racisme scientifique du XIXe siècle, dont des éléments de craniométrie (supposée montrer par des mesures du crâne la supériorité des populations blanches ou européennes sur les autres), ou des différences de comportements voire de quotient intellectuel selon l’origine géographique ou la couleur de peau.
En anglais comme en français, les notices écrites par des groupes d’auteurs humains à partir de recherches scientifiques sur Wikipédia rendent bien plus évident que l’eugénisme ou les pratiques de classification des êtres humains en fonction de leurs variations morphologiques relèvent des pseudo-sciences, mais aussi qu’elles servent des projets politiques comme l’impérialisme et le colonialisme.
D’autres pistes qui résonnent avec les préoccupations d’Elon Musk ? Intéressons-nous aux attaques du Capitole, du 6 janvier 2021. Si l’on se renseigne sur le sujet du côté de Grokipedia, il s’est agit d’une « émeute » permise, notamment, par des faiblesses des dispositifs de sécurité. Une présentation saluée comme « factuelle, chronologique et sobre » par l’entrepreneur et soutien d’Elon Musk Mario Nawfal, qui critique en revanche la présentation, sur Wikipédia, de l’événement comme « une tentative de coup d’état ».
Dans le déroulé chronologique des événements (format si régulier, sur les pages visitées, qu’il semble découler du fonctionnement même de Grok), les thèses des soutiens de Trump sur la falsification de votes sont présentées comme légitimes. Le site les intègre sans jamais le lier à la propension déjà affichée par Trump pendant son premier mandat à pousser des théories complotistes et à utiliser régulièrement des tactiques de désinformation. La machine indique par ailleurs que 4 personnes sont mortes pendant ces évènements (5 en réalité), de causes « non-violentes » (quand bien même le texte relate le tir d’un policier sur Ashli Babbitt).
À la page « changement climatique », la machine propose des éléments relativement factuels, jusqu’à la partie finale, titrée « controverses et points de vue alternatifs ». Cette dernière cite par exemple une unique étude scientifique, présentée comme à même de remettre en cause le consensus scientifique sur l’origine humaine du bouleversement climatique. Le texte présente aussi les médias et plusieurs organisations de protection du climat comme « alimentant des paniques morales » et « amplifiant » des récits perçus comme strictement politiques, donc faux, ou a minima disproportionnés.
Évoquant le vocabulaire de « crise » climatique désormais récurrent, la phrase de conclusion indique : « Cette évolution linguistique reflète les efforts coordonnés visant à présenter la question comme un impératif existentiel, influençant le discours public et les politiques sans toujours s’appuyer sur des preuves empiriques proportionnées », à rebours du consensus scientifique.
Sur chacune de ces thématiques plus directement politiques, ou a minima mobilisées dans le débat public, Grokipedia s’apparente donc plus à un porte-voix des idées d’Elon Musk – qui préfère utiliser le vocabulaire du « risque existentiel » au sujet de l’intelligence artificielle plutôt que du changement climatique – qu’à une encyclopédie cherchant à fournir un état factuel des connaissances.
Wikipédia, rappelons-le, n’est pas exempte de débats sur sa propre ligne éditoriale. À l’heure actuelle, sur la plupart de ses versions, ces discussions sont réglées publiquement entre contributeurs et contributrices.
