Publié le 15 février 2026

9 min

Le duo d’artistes Lefebvre Zisswiller à l’écoute des murmures du Rhin

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De retour d’une résidence en recherche-création sur la Mer Baltique en Finlande, le duo d’artistes strasbourgeois Nicolas Lefebvre et Camille Zisswiller regagne le territoire alsacien pour porter son attention sur le Rhin, colonne vertébrale de l’Europe. Ils détaillent leur démarche.

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Portrait du duo Lefebvre Zisswiller.

De retour d’une résidence en recherche-création sur la Mer Baltique en Finlande, le duo d’artistes strasbourgeois Nicolas Lefebvre et Camille Zisswiller regagne le territoire alsacien pour porter son attention sur le Rhin, colonne vertébrale de l’Europe. Ils détaillent leur démarche.

Travailler à partir des milieux naturels, en éprouver les fragilités et les tensions, en observer les circulations visibles et invisibles : c’est dans cet espace d’attention que s’inscrit la pratique du duo formé par Nicolas Lefebvre et Camille Zisswiller. La démarche artistique se mêle à la recherche documentaire pour rendre compte des interactions qui se jouent dans le monde vivant, et permettre d’interroger les manières dont nous l’habitons. À travers une pratique collaborative, le duo développe ainsi des œuvres dont la poésie n’est pas un frein à l’engagement qu’elles portent.

Les yeux ouverts sur le monde

Après des études à l’Université de Strasbourg et à La Cambre (Bruxelles) pour Camille Zisswiller, à l’École du Louvre et à la Hautre école des arts du Rhin à Strasbourg pour Nicolas Lefebvre, les deux artistes effectuent en 2019 un post-diplôme au Fresnoy – Studio national des arts contemporains à Tourcoing, pour développer leur pratique commune. Ils façonnent depuis une recherche plastique qui interroge volontiers les disciplines scientifiques, et donnent lieu à des œuvres au croisement du cinéma, de la photographie, de la vidéo, du dessin et des savoir-faire traditionnels.

« Travailler à deux est aussi déstabilisant qu’enrichissant ; c’est augmenter en permanence sa vision au contact de celle de l’autre. Cette matière en perpétuel réajustement nous a demandé de créer un écosystème qui nous est propre, et ceci tout au long des différentes étapes d’un projet — depuis la phase de recherche jusqu’à la production. C’est intéressant et stimulant d’avoir quatre mains dans ce matériau organique ! »

Particulièrement attentif aux dynamiques entre les milieux et les êtres qui s’y déploient, le duo pose un regard empathique et engagé sur les relations d’interdépendance qui structurent les différents écosystèmes, mis à mal par la fragilité du contexte écologique. Cette précarité dans l’équilibre du monde est dépeinte à travers un mode narratif dans lequel le documentaire et la fiction s’entrelacent pour révéler les zones sensibles dans lesquelles se tissent les relations au vivant.

Vue de l’exposition Les Sentinelles, Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains – Lefebvre Zisswiller, Translation, 2020.Photo : Lefebvre Zisswiller

Une pause à l’atelier

En 2021, de retour à Strasbourg après son passage au Fresnoy, le duo Lefebvre Zisswiller intègre l’un des ateliers du Bastion XIV, mis à disposition par la Ville. Le lieu permet au duo d’ancrer une partie de sa recherche sur le territoire alsacien, concernant les notions de milieu, de circulation et de relations qui structurent son travail. Entre deux résidences, l’atelier a constitué un espace propice à l’expérimentation et aux échanges.

En octobre 2025, le duo a rejoint l’Atelier des Miches. Situé dans le quartier strasbourgeois de la Montagne Verte, le lieu est installé depuis un peu plus d’un an au rez-de-chaussée d’une ancienne boulangerie reconvertie en espace de travail partagé. Réunissant six membres, l’atelier est structuré en association. C’est dans ce nouveau cadre que Camille et Nicolas poursuivent leurs recherches, en entamant notamment leur prochain projet, Lore Laï, ancré sur le territoire local et transfrontalier.

Prise de son dans le Ried, 2019.Photo : Lefebvre Zisswiller

Les pieds dans l’eau

En 2023, à l’occasion d’une résidence au centre d’art contemporain Laznia de Gdansk en Pologne, le duo débute une recherche sur les relations qu’entretiennent les individus avec les profondeurs de la mer Baltique, en interrogeant la place de la mer dans les imaginaires collectifs. Le projet s’inscrit dans un contexte marqué par l’extrême fragilité des écosystèmes et questionne les processus de dégradation de certains déchets produits par l’être humain et la nécessité de proposer de nouvelles relations à la mer. À travers des problématiques liées à des dépôts d’armes chimiques immergées depuis la Seconde Guerre mondiale ou des effets de la pollution industrielle, le duo interroge l’invisibilisation d’une violence dont les effets, diffus et silencieux, ne demeurent pas moins dévastateurs.

Repérages à bord de l’Oceania pour le film Małe Morze, mer Baltique, 2024. Photo : Lefebvre Zisswiller

C’est de cette observation qu’est né Małe Morze (Petite Mer en polonais), un film en cours d’écriture teinté de spéculation, mêlant documentaire et fiction. Nourrie d’une approche pluridisciplinaire, la recherche du duo se prolonge à travers de nouvelles collaborations art-sciences, notamment avec le CréaLab de l’Université de Strasbourg depuis 2025. De ces échanges, émerge en ce moment-même Lore Laï, un projet à travers lequel le duo souhaite interroger les liens que les habitants de la plaine rhénane entretiennent avec leurs eaux, en particulier lorsqu’il est question d’en prendre soin.

Ce projet de recherche au long cours se déploie en dialogue avec des hydrologues, des biologistes et des juristes, afin d’interroger la présence et la persistance des molécules médicamenteuses dans le Rhin et ses ramifications. Au cours de l’année 2025, le duo a notamment rencontré des hydrologues et biologistes de l’ITI Switch (Interdisciplinary Thematic Institute – Sustainability of Water & Cities), de l’ENGEES (École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg) et du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), spécialisés en écotoxicologie aquatique.

Tournage de Translation (installation vidéo), 2020.Photo : Lefebvre Zisswiller

Le projet Lore Laï détourne le motif de la légende germanique de la Loreleï, nymphe rhénane dont le chant de la tristesse hanterait encore le fleuve et ses rives. La présence diffuse mais persistante des récits autour de la nymphe traverse le temps et le paysage à l’image des molécules médicamenteuses et des traces laissées par les activités humaines dans les eaux du Rhin. En invitant dans le projet cette figure légendaire, le duo convoque un imaginaire dans lequel mythe et réalité se superposent, nous rappelant que tout ce qui circule dans le fleuve continue d’agir bien au-delà de sa visibilité immédiate.

Camille et Nicolas envisagent, dans un premier temps, Lore Laï comme une enquête à mi-chemin entre le terrain, les laboratoires et l’atelier :

« Notre travail artistique et la co-recherche avec les scientifiques vont se dérouler sous forme d’enquêtes situées, d’arpentages, de prélèvements, de modélisations et de rencontres entre chercheur·euses et riverain·es autour des métabolismes du fleuve. En laboratoire, nous suivrons les méthodes d’analyse employées en écotoxicologie pour tracer les molécules issues des prélèvements. Cette phase donnera lieu à une matière visuelle et sonore qui servira de base pour la production d’une œuvre. »

Récolte d’algues, mer Baltique, 2023.Photo : Lefebvre Zisswiller
Lefebvre Zisswiller, Benthoscopie, 2024.Photo : © ADAGP, Paris, 2026

Leurs recherches ne se limitent toutefois pas aux sciences du vivant mais s’étendent au champ juridique, que le duo perçoit comme un espace qui doit être repensé face à tout ce qui est invisible, telles que les molécules pharmaceutiques dans le Rhin :

« Avec des juristes, nous voudrions imaginer des manières dont le droit peut considérer la circulation de résidus de médicaments dans l’espace liquide et les mutations qu’ils provoquent. Nous recherchons pour Lore Laï des formes désanthropocentrées du droit en tant qu’outils à employer sur le terrain et dans les discussions avec les chercheur·euses, pour penser des gestes spéculatifs et envisager les transformations réciproques des corps et de l’environnement. »

La thématique est abordée simultanément par un prisme individuel et collectif. L’eau – et particulièrement les fleuves – a donné le ton aux activités humaines et, ce faisant, influencé les façons d’habiter les territoires. En Alsace notamment, le Rhin permet une « approche collective des écosystèmes » qui « nous met face à une force mutualiste : elle est au service du contact, des relations, de la symbiose ; c’est un espace de cohabitations, d’associations ; un espace de collaborations et de rêves communs ; un espace vital de connexions et de soins partagés. » Toutefois, le duo souligne que « les substances anthropiques présentes dans l’eau redéfinissent ces forces de coopération. »

Une immense poubelle continentale

Témoignages des modes de vie contemporains, ces altérations impactent durablement les milieux aquatiques, bien souvent au détriment de leurs équilibres. Mais au-delà de sa portée collective, le fleuve se pense d’abord à l’échelle de l’expérience sensible, dans une relation directe, presque intime. Il « nous met face à une force immense portée par la fluidité […] C’est un corps en mutation et en perpétuel devenir. ».

« Depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, le Rhin charrie nos déchets curatifs provenant des eaux usées, et subit les effets indésirables de notre infini besoin de soin. Évoquer la douceur de l’eau c’est donc aussi parler de la douleur qui la traverse, et qui affecte le fleuve et ses organismes. Ainsi dans le Rhin, douceur et douleur s’enchevêtrent dans un lien inextricable. »

Comme le précise le duo, certaines des molécules des médicaments « persistent dans les cycles de l’eau », témoignant d’« un lien entre le corps liquide et nos corps ». Considérer cette continuité, concluent-ils, « contribue à renforcer une prise de conscience collective sur l’état de santé du fleuve, qui réclame lui aussi des soins ».

La phase de recherche mènera, en 2027, à la conception d’objets et à un travail vidéo qui permettra de déplacer le cadre analytique du laboratoire vers un récit fictionnel :

« Nous imaginons une installation vidéo conçue comme un “environnement corporel” dans lequel les spectateurs et les spectatrices s’immergent, provoquant des rencontres inattendues entre l’humain et le plus qu’humain. Dans la poursuite de notre recherche à l’Université (de Strasbourg), confrontés à l’invisible et à des rapports d’échelle multiples, nous voudrions construire des expériences sensibles sur les relations ignorées entre notre organisme et les écosystèmes du fleuve. »

Rédigé par 2669

Publié le 15 février 2026

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Par Léna Rosada

Beaucoup de questions, très peu de réponses, et parfois une piste à remonter qui émerge des centaines de milliers de documents. Reflets s'interroge sur les penchants pour le numérique et la cybersécurité du criminel sexuel Jeffrey Epstein.
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