À la maison d’arrêt de l’Elsau, aucune mesure n’a été prise pour permettre aux détenus de traverser l’intense épisode de chaleur. Alors que plusieurs malaises ont eu lieu, les détenus ne peuvent se doucher que trois fois par semaine et l’eau manque.
« Ici, on vit l’enfer », lâche sans préambule Morgan (tous les prénoms ont été modifiés), incarcéré à la maison d’arrêt de Strasbourg. Durant l’épisode caniculaire du jeudi 17 juin au lundi 29 juin, plusieurs détenus ont bravé les interdits pour alerter auprès de Rue89 Strasbourg sur leur situation.
Selon les témoignages recueillis, plusieurs personnes détenues ont été victimes de malaises durant cet épisode d’intense chaleur. Témoin de l’un d’entre eux, Ibrahim raconte : « Quand les surveillants sont allés dans sa cellule pour voir la température, ils lui ont dit qu’il faisait 43 degrés (°C) ».
Des conseils sur les gestes à adopter pendant les fortes chaleurs ont-ils été procurés ? « Rien du tout. Rien n’a été fait. Ici de toutes façons, hiver comme été, rien ne change », répond sans tergiverser Ibrahim. « Même un animal, on ne le traite pas comme ça », tacle Luc. Tous regrettent l’arrêt des activités sportives, une décision prise par l’administration en raison de la vague de chaleur.
Il ne reste donc que le matelas sur lequel s’affaler et les allers-retours au lavabo pour espérer se rafraîchir. « Mais ça revient vite et on colle », soupire Mickaël, détenu dans une autre aile. « Quand je me lève, j’ai des pertes d’équilibre, je me sens mal. » Dans la cellule de 9 mètres carrés qu’il partage avec deux autres détenus, « l’air est irrespirable ».
Contactée, la direction interrégionale des services pénitentiaires du Grand Est assure qu’une « opération exceptionnelle de distribution de ventilateurs » a été mise en place. Mais aucun n’a trouvé le chemin de la maison d’arrêt de Strasbourg. À la cantine, unique moyen de procéder à des achats en prison, aucun ventilateur n’a pu être fourni aux détenus en ayant fait la demande. « On nous a répondu que les ventilos, il n’y en aurait pas avant août mais après le 15, ça sera trop tard », regrette Ibrahim.
« On dirait un soleil la nuit »
Pour ceux qui ont eu la chance de s’équiper avant la canicule, le ventilateur brasse un air brûlant. Incarcéré au même bâtiment que Michael, Elias ressasse son insupportable quotidien dans la chaleur étouffante de sa cellule en béton :
« On transpire à longueur de journée, c’est insupportable. C’est étouffant. Je ne sais pas comment décrire cette sensation, c’est comme si on était claustrophobe. C’est pesant, ça va faire plus de deux semaines. »
À la maison d’arrêt de Strasbourg, les détenus sont confinés dans leur cellule 22 heures sur 24. « Ils sont tous dans leur lit, ils ne veulent même pas descendre en promenade », constate, impuissant, un surveillant pénitentiaire. Épuisés par la chaleur, plusieurs détenus attendent la tombée de la nuit pour se déplacer et préfèrent rester couchés pendant l’heure de promenade. « Il y a beaucoup de fatigue accumulée, on dort trois à quatre heures par jour et on profite de la nuit pour se rafraîchir », commente Elias.
Mais les nuits caniculaires n’ont pas permis aux cellules de se refroidir. « Il y a des murs de chaque côté des fenêtres, qui font que l’air ne passe pas », explique Ibrahim, à court de stratagème. « On se tient debout, la tête proche des grilles pour avoir un filet d’air. Il n’y a pas le choix. » Enfermé à l’étage supérieur, Michael souffle : « On dirait un soleil la nuit. »
En 2017 et 2026, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) avait pourtant appelé l’administration pénitentiaire à supprimer les caillebotis installés devant les barreaux, mesure concrète susceptible d’améliorer la circulation de l’air dans les cellules. « La grille de caillebotis devrait être retirée de la fenêtre dans les cellules. (…). Notoirement considéré comme inutile, le caillebotis obscurcit la cellule et perturbe la perspective visuelle vers l’extérieur », indiquait le rapport de l’institution. Mais ils sont toujours présents à la maison d’arrêt de Strasbourg.
Des départs de feu
Sous l’effet de la chaleur, les détritus qui jonchent les sols et les toits se décomposent plus rapidement et provoquent des odeurs nauséabondes. « Les remontées d’odeurs, avec la chaleur, si tu as l’odeur facile tu vomis directement », assure Hamza. « Sans compter que par terre, les déchets provoquent des départs de feu. Dans la semaine, il y en a eu déjà trois », observe Ibrahim depuis les minces ouvertures de sa fenêtre. Le 11 juin, aux alentours de 19h30 un incendie s’est déclaré dans une cellule du bâtiment B, retrace Ibrahim :
« Il y a une sorte d’espace entre les fenêtres et les murs qui entourent les fenêtres et l’incendie s’est propagé comme ça dans tout le bâtiment. C’est impressionnant, la fumée est rentrée en dessous et au dessus de la fenêtre. Et ça se propage partout. »
Une fréquence des douches inchangée
Pour faire face à la canicule, un plan déployé par la maison d’arrêt prévoit l’ajout sur le catalogue de la cantine de bouteilles d’eau, de crème solaire et d’un bob. Mais samedi 27 juin, plusieurs détenus n’avaient déjà plus de bouteilles à disposition. « On est vendredi et je n’ai plus rien. Normalement, c’est lundi la prochaine livraison », espère Michael. Quant à Morgan et son co-détenu, ils assurent n’avoir plus qu’une bouteille pour passer le week-end. « On suffoque et on n’a même pas d’eau », s’emporte-t-il.
Pour pouvoir se doucher, il leur faudra encore attendre jusqu’au mardi 29 juin. En raison du nombre de détenus, la fréquence des douches à la maison d’arrêt de Strasbourg est fixée à trois par semaine. « Dans notre aile, on est quarante détenus à se laver de 7h à 9h30. On a trois douches par semaine de dix minutes », détaille Ibrahim.
Cette fréquence vaut quelles que soient les températures. Si la direction interrégionale des services pénitentiaires du Grand Est soutient qu’un « accès à la douche [est] favorisé, au-delà du nombre de douches hebdomadaires prévu par la réglementation, en fonction des emplois du temps de journée et de la configuration des locaux », à Strasbourg, fournir des douches quotidiennes tient de la gageure. « Les canalisations ne supporteraient pas l’augmentation des débits », explique un surveillant, secrétaire local du syndicat Force ouvrière (FO) justice. En sous-effectif, avec 207 surveillants pour un effectif théorique de 230, les agents pénitentiaires sont contraints par la surpopulation carcérale. « Avec 350 détenus c’était jouable… Mais à 740 détenus c’est impossible. Et il y a de nouveaux arrivants tous les jours. »