Le 12 février 1973, les 96 ouvrières mises à pied de la Coframaille occupent le réfectoire de l’usine.
Au début de l’année 1973 à Schirmeck, une centaine d’ouvrières de la Coframaille organisent une grève 25 jours contre la rémunération au rendement. Un mouvement offensif et innovant dans le contexte social agité des années qui suivent Mai 68.
« Les filles de la Coframaille, en ont marre du rendement. (Bis) Et quand elles se croisent les bras, le patron n’en revient pas ! » Sur l’air de la chanson Les filles de Camaret, 70 ouvrières de la Compagnie française de l’industrie de la maille (Coframaille) chantent à tue-tête dans le hall de La Maison de la radio et de la télévision à Strasbourg.
Mécontentes du traitement réservé à leur mouvement par la télévision d’État, les grévistes décident d’occuper ce qui est alors le siège régional de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Elles ne quittent le bâtiment qu’après avoir entendu le présentateur du journal annoncer en direct qu’un reportage leur donnerait la parole le lendemain. Ce 26 février 1973, les ouvrières du textile remportent une première victoire après 11 jours de grève.

Au début des années 1970, les mouvements sociaux se multiplient dans la vallée de la Bruche, ce qui lui vaut le surnom de « vallée rouge » dans les milieux militants alsaciens. Moins de cinq ans après Mai 68, l’idée que les luttes sociales payent est présente dans toutes les têtes. En février 1973, à Schirmeck, les ouvriers de l’équipementier automobile Jeudy parviennent à faire annuler 150 licenciements au terme d’un conflit social très dur. Dans la bonneterie voisine de la Coframaille, propriété du groupe textile Agache-Willot, la colère gronde aussi. Une large partie des 185 ouvrières est rémunérée au rendement.
Cadences infernales
« Ma mère travaillait à la mise en boîte des articles, plus elle faisait de boîtes, mieux elle était payée, explique Christian Trotzier, fils d’une ouvrière et auteur d’une thèse de sociologie sur la Coframaille. En venant travailler le matin, elle ne savait pas ce qu’elle allait gagner, c’était beaucoup de pression. » Dans un tract de la CFDT, des ouvrières témoignent des cadences, l’une repasse 720 survêtements chaque jour, une autre monte un tee-shirt en 60 secondes et en produit jusqu’à 480. Les tarifs à la pièce varient en fonction du prix de vente final de l’article, indépendamment du travail fourni.
« Cela créait beaucoup de conflits entre les ouvrières quant à la répartition des bons et des mauvais articles. Une cheffe chargée de distribuer le travail le matin m’a raconté qu’elle devait prendre des médicaments, tellement ça l’angoissait. »

Pour calculer leur rémunération, des tickets de production étaient remis aux ouvrières. Chaque soir, elles devaient les compter avant de les transmettre le lendemain. Christian Trotzier se souvient d’avoir participé au décompte à la maison étant enfant :
« Quand j’étais en dessous de 19 francs, elle faisait la gueule, au-dessus de 21 francs, ça allait. »

À l’automne 1972, la direction fait appel à un cabinet d’expert pour faire évoluer le système de calcul des rémunérations. Pendant cinq mois, les ouvrières sont constamment chronométrées pour établir de nouvelles grilles. Dans les ateliers, la tension monte. Antoinette Steger, représentante syndicale CFDT résume le sentiment des salariées lors d’une conférence de presse en 1973 :
« Vous pensez bien que l’entreprise ne paye pas un cabinet des millions pour être obligée de donner des augmentations de salaire. »
Une grève des femmes
Le 1er février 1973, le conflit éclate. Les ouvrières rejettent le nouveau système proposé par la direction, jugé injuste pour les moins productives d’entre elles. « La direction nous dit qu’on peut gagner comme avant, il nous faut augmenter les cadences en prenant exemple sur les meilleures », dénonce alors Antoinette Steger. Ainsi, 96 ouvrières décident de ne plus transmettre les tickets à la direction.
À cette première action, le directeur répond par leur mise à pied pendant trois jours. En réaction, les salariées occupent le réfectoire de l’usine et votent la grève le 15 février. Le bras de fer s’engage autour d’une revendication : un salaire libéré du rendement pour de meilleures conditions de travail.
Dans l’usine, le mouvement ne fait pas l’unanimité. Les hommes, syndiqués à la CGT, refusent de faire grève et vont jusqu’à empêcher les 96 grévistes d’accéder aux ateliers où travaillent encore une partie des salariées. Dans la vallée aussi, la lutte des femmes de la Coframaille divise. « La population avait largement soutenu la grève chez Jeudy, mais c’étaient des hommes qui risquaient de perdre leur emploi, raconte Christian Trotzier. Là, ce sont des femmes qui refusent la paye au rendement, beaucoup de gens les voient comme des feignantes. » Pour le sociologue, en 1973, un tel mouvement social intrigue :
« Des femmes qui se saisissent de leurs problèmes et font grève avec des revendications qui leur sont propres, pour le monde ouvrier et syndical, c’est quelque chose d’assez nouveau. »

Un mouvement social offensif
Les grévistes peuvent tout de même compter sur le soutien de leurs maris qui déclarent dans un communiqué : « Nous ne voulons pas que nos épouses vivent pour travailler, mais qu’elles travaillent pour vivre. » Les filles de la Coframaille font tout pour donner de l’écho à leur mouvement, plusieurs réunions d’informations et un ciné-débat sont organisées dans la vallée. En Alsace, le mouvement culmine fin février avec l’occupation de l’antenne régionale de l’ORTF.
De son côté, la direction se montre inflexible. À la demande des ouvrières de pouvoir travailler « à leur rythme » dans le cadre d’une rémunération mensualisée, le patron répond que « les cadences sont libres puisqu’elles travaillent au rendement », le blocage est total.
Le mouvement se poursuit et se déporte vers Lille, où est établi le siège du groupe Agache-Willot. En mars, 36 grévistes se rendent au et occupent le bâtiment. L’une d’elle témoigne dans une brochure éditée par les comités Libération de Schirmeck et Strasbourg :
« Le premier soir, nous avons couché à même le sol sur la moquette des bureaux. Dès le lendemain, la solidarité s’est organisée et nous disposions de lits de camps et même de linge de rechange apporté par des ouvrières des autres usines du groupe. »

Une semaine d’occupation
À Lille, les frères Willot, propriétaires du groupe, feignent d’abord l’indifférence, mais la tension monte. Ginette Werner, une ouvrière, raconte :
« À un moment, la télévision est venue alors un Willot est arrivé, ça ne lui plaisait pas trop qu’ils filment à l’intérieur. Les filles ont commencé à l’entourer et à se défouler sur lui. »
L’industriel invite alors les déléguées syndicales à le suivre pour discuter, mais c’est la quarantaine d’ouvrières qui s’engouffre dans son bureau. « On a vraiment bien rigolé parce que tout le monde a dit ce qu’il avait sur la patate depuis des années. » Pour Christian Trotzier, elles renversent l’ordre établi lors de cette occupation :
« Elles n’ont pas peur des patrons, au contraire, ce sont plutôt les patrons qui font profil bas et subissent des humiliations. Elles avaient tendu une corde à linge dans le hall pour les obliger à se baisser en passant sous leurs sous-vêtements. »

Le vendredi 9 mars, après cinq jours d’occupation, les frères Willot cèdent. Un accord est signé, les ouvrières seront rémunérées à l’heure sur la base d’un salaire calculé en fonction de leurs trois meilleurs mois de l’année précédente.

Dans la transcription d’un enregistrement réalisé au retour des grévistes à Schirmeck, on lit la joie des ouvrières à la lecture de l’accord. L’une d’elle commente : « On peut dire que c’est quelque chose qui nous marquera, on y pensera toute notre vie. »
Le 12 mars 1973, après avoir voté la fin de la grève, elles reprennent le chemin de l’usine, victorieuses. Au même moment, à Thaon-les-Vosges, les ouvrières d’une usine textile du groupe Boussac, se mettent, elles aussi, en grève contre le salaire au rendement. Coframaille a de son côté fermé défintivement ses portes en 1981.