Publié le 09 avril 2026

5 min

« Séverine, une journaliste pour le peuple », portrait d’une pionnière féministe de la presse française

#Actu

La journaliste bordelaise Séverine Garnier retrace le parcours incandescent de Caroline Rémy dite Séverine. Entre luttes féministes, affrontements avec un monde médiatique masculin hostile, et prises de position sur les grands combats de son temps, ce premier livre brosse le portrait vivant d’une plume d’impact.

Source :

Open link

Séverine, 1855–1929 – Musée de Bretagne, Collection Arts graphiques (cc/Wikipedia)

La journaliste bordelaise Séverine Garnier retrace le parcours incandescent de Caroline Rémy dite Séverine. Entre luttes féministes, affrontements avec un monde médiatique masculin hostile, et prises de position sur les grands combats de son temps, ce premier livre brosse le portrait vivant d’une plume d’impact.

Séverine, une journaliste pour le peuple est à la fois une biographie d’une journaliste pionnière du XIXe siècle, Caroline Rémy dite Séverine (1855-1929), et une déclaration d’admiration que lui porte une journaliste contemporaine qui porte son prénom, Séverine Garnier, rédactrice en chef de La Lettre du musicien.

Ce premier livre ambitieux a pour fil rouge la violence du monde médiatique dans lequel évolue Séverine. Amie de Jules Vallès, journaliste et communard proscrit, elle participe à relancer son journal Le Cri du peuple, dont elle prend la direction après sa mort en 1885. Mais face à l’opposition de ses héritiers – juridiques mais aussi politiques –, cet épisode sera marqué par les inégalités entre hommes et femmes.

Cela se traduit par des campagnes de dénigrement, des tentatives de délégitimation, des attaques personnelles. Séverine Garnier montre avec justesse combien la journaliste doit affronter l’hostilité visant une femme occupant une position d’autorité dans un univers masculin, où sa légitimité est constamment remise en cause. Séverine ne doit pas seulement écrire, elle doit prouver qu’elle a le droit d’écrire, et plus encore, de diriger.

« Un journalisme d’impact »

« Rescapée d’une violente campagne de déstabilisation, Séverine en est sortie directrice, mais à quel prix ? », s’interroge sa biographe. La victoire de la journaliste n’est ni éclatante ni héroïque ; elle est fragile, presque compromise dès son avènement. Séverine Garnier évite ici l’écueil de l’hagiographie et restitue une conquête du pouvoir marquée par les tensions et les rapports de force.

Dans son travail, Séverine ne se contente pas de relater : elle accuse, elle expose, elle dérange. Le traitement de l’incendie de l’Opéra-Comique le 25 mai 1887 qui a fait des dizaines de morts en est l’illustration. Séverine Garnier insiste sur la manière dont la journaliste construit un récit qui ne vise pas seulement à informer, mais à produire un effet politique et une réalité sociale. Elle cite son personnage : « Ce ne serait pas la peine d’avoir vu tout cela pour ne pas jeter un cri de vérité et de justice. »

Cette formule définit une éthique journalistique fondée sur la responsabilité du témoin. Voir oblige à dire, et dire engage. Le reportage de Séverine, notamment lorsqu’elle pénètre dans les ruines du théâtre, ne relève pas d’une simple narration mais de l’enquête qui pointe les défaillances, les responsabilités, les injustices.

La Fronde féministe

Le livre montre bien comment ce type de journalisme se construit dans un rapport étroit à la réalité du métier : immersion, description précise, attention aux anonymes. Séverine donne des noms, des visages, des corps aux victimes. Elle refuse l’abstraction. En cela, elle anticipe des pratiques journalistiques contemporaines, fondées sur l’enquête de terrain et la mise en récit incarnée.

Mais l’un des aspects les plus intéressants du livre réside dans la manière dont il aborde l’évolution des convictions politiques de Séverine. Loin de figer son personnage dans une posture idéologique stable, Séverine Garnier montre une trajectoire faite d’engagements, de repositionnements, parfois de contradictions.

La création en 1987 du journal La Fronde, aux côtés d’une autre journaliste féministe, Marguerite Durand, est un projet éditorial radical – un journal entièrement conçu, écrit et produit par des femmes, pour traiter des sujets et accueillir des tribunes féministes. Celui-ci marque une étape décisive dans la prise de conscience féministe de Séverine. Le livre démontre qu’il ne s’agit pas seulement de défendre des idées, mais de transformer concrètement les conditions de production de l’information.

« Le camp de ceux qui souffrent et qui n’ont rien »

Sur le même registre, l’engagement de Séverine dans l’Affaire Dreyfus, aux côtés d’Émile Zola, confirme son inscription dans un camp politique clairement identifié, celui de la justice contre l’arbitraire, de la vérité contre les institutions. Séverine Garnier souligne la cohérence de cet engagement, qui trouve sa place dans une série de combats plus larges. « Elle choisira le camp de ceux qui souffrent et qui n’ont rien. »

La formule permet de relier entre eux des engagements qui pourraient sembler dispersés : défense d’Alfred Dreyfus, lutte contre la peine de mort, dénonciation des violences sexuelles – y compris le viol conjugal –, critique de la colonisation et de la guerre. La modernité des combats est évidente et Séverine apparaît comme une figure en avance sur son temps, capable d’articuler des enjeux que l’on tend aujourd’hui à penser séparément. Une pensée politique profondément transversale.

Cependant, à vouloir embrasser un grand nombre de combats, l’autrice peine parfois à les approfondir. Certains engagements sont évoqués plus que véritablement développés. Le lecteur reste parfois sur sa faim, notamment sur des sujets aussi complexes que la colonisation ou les débats internes au mouvement féministe de l’époque.

Il n’en demeure pas moins que le livre remplit une fonction essentielle : redonner une visibilité à une figure majeure du journalisme et des luttes sociales. En cela, Séverine Garnier réussit son pari. Elle propose un récit accessible, incarné, qui donne envie d’en savoir plus, de prolonger la lecture, et d’explorer d’autres sources.

Par Walid Salem

Publié le 09 avril 2026

À lire aussi

Bonjour 👋

Voici l'édition du  

Par Léna Rosada

Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles et Jordan Bardella s’affichent dans Paris Match. Derrière l'allure « paparazzi », Arrêt sur images y voit un shooting planifié pour lancer une campagne présidentielle. Ce scoop révèle surtout l'idylle entre le propriétaire du magazine, Bernard Arnault, et le camp de Marine Le Pen.

Un vaste programme national mobilisant 450 chercheur·euses jusqu’en 2031 pour produire de la science sur la religion. Rue89 Strasbourg interroge Éric Vallet, chercheur en histoire de l’Islam sur le programme multidisciplinaire de recherche Religis qu'il coordone, et qui aura entre autres pour objectif d'étudier les interactions entre le fait religieux et la société. 

Accès libre
#Actu

Violences policières : « Les vitres du camion ont explosé et un gendarme a tiré deux fois »

Publié le 09/04/2026 à 17:00

5 min

Les 5 et 6 décembre derniers avaient lieu les 30 ans des Trans Off, un rassemblement régulier des collectifs de l’ouest de la France. La fête a réuni entre 3 000 et 5 000 personnes selon les estimations, dans des hangars désaffectés de la zone industrielle de Carhaix. Rapidement le dimanche, le périmètre est encerclé par plus de 200 […]