Arrivée en France pour ses études, Marjan Hessamfar est aujourd’hui une architecte-urbaniste reconnue. Partageant sa vie entre les trois succursales de l’agence d’architecture qu’elle dirige avec son mari, l’architecte iranienne est fière d’œuvrer pour une « architecture au service du bien commun ». Quatrième portrait dans notre série « Du Monde en Gironde » 2026.
Il y a un peu plus d’un an, le 9 juillet 2025, Marjan Hessamfar recevait les insignes de Chevalier de l’Ordre National du Mérite pour « saluer son engagement pour une architecture au service du bien commun ». Décernée par le Président de la République, cette distinction honore les réalisations conçues partout en France par l’architecte bordelaise d’origine iranienne et l’agence fondée avec son mari, Joe Vérons.
On leur doit entre autres le gymnase Alice-Milliat ou l’école Louise-Michel, à Bordeaux, le terminal Billi de l’aéroport de Mérignac, un Pôle éducatif et culturel à Pau, le groupe scolaire & ludothèque Simone-de-Beauvoir à Marseille…
Plusieurs de ces ouvrages ont été primés : le Centre de formation des apprentis de Mont-de-Marsan (Prix régional de la construction Bois Aquitaine 2016), le groupe scolaire dans un parc de Saint-Cyr-sur-Loire (European Architecture Awards 2020), 36 logements sociaux et locaux d’activité à Floirac (Médaille du logement de l’académie d’architecture 2017)…
« Être utiles au public »
« Nous avons commencé avec ce programme d’Aquitanis, à Floirac », rembobine Marjan Hessamfar, qui revendique la priorité donnée à des bâtiments « utiles au public » :
« Nous avons aussi fait un projet de logement à Niort pour jeunes travailleurs, un centre d’accueil d’urgence à Paris dans le 20e arrondissement… Près de 95% de nos projets sont des bâtiments publics. Au delà de la liberté d’expression que cela permet dans notre travail, pour moi c’est un engagement fort de créer par exemple des écoles où les enfants apprennent ce qu’est la vie, ce qu’est la démocratie. »
Cet engagement politique – au sens premier, de vie de la cité – de l’architecte se traduit aussi dans son action dans de nombreux organismes, dont l’Ordre national des architectes.
« C’est très important, on vérifie que les architectes fassent du bon boulot, qu’ils respectent leur déontologie pour que le résultat soit à la hauteur. On travaille pour l’intérêt public de l’architecture et surtout pour l’usager. »
Elle est aussi investie dans la Maison de l’Architecture, le centre d’architecture Arc en rêve et la Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques (MIQCP)… Cela a aussi contribué à cette distinction à l’Ordre national du mérite, qui l’a « beaucoup touchée » :
« Pour quelqu’un qui vient de loin et qui est très attaché à la liberté et la démocratie, je voulais participer, ne pas être contemplatif de tout ça et donc j’ai fait ce que j’ai pu. »
Métisse
Car ces valeurs, Marjan Hessamfar baigne dedans dès son enfance à Téhéran. Née en 1973 sous le régime du Shah d’Iran, elle grandit avec sa soeur, aînée de 5 ans, dans une famille engagée, « influencée par un libéralisme politique hérité des Lumières françaises ».
« J’ai su très jeune ce qu’était la déclaration des droits de l’Homme, j’avais trouvé ça incroyable d’arriver en France dans la patrie des droits de l’Homme, de la liberté, de la démocratie », explique celle qui s’est installée à Bordeaux pour ses études, à l’âge de 18 ans.
Son arrière grand-père a été le premier député de la région azerbaïdjanaise d’Iran au Parlement, lors de la monarchie constitutionnelle. Ses deux parents, hauts fonctionnaires au sein de la Banque centrale iranienne, « faisaient partie de ces intellectuels de gauche qui ont marché dans l’idée que le régime totalitaire [régime du Shah d’Iran] devait être renversé et une République installée », confie-t-elle.
Cet environnement lui permet d’accéder à une ouverture sur le monde incroyable pour son époque. Sa scolarité à l’Ecole américaine de Téhéran est entrecoupée de voyages aux Etats-Unis et en Europe, où plusieurs membres de sa famille ont étudié ou travaillé, notamment en France et en Allemagne.
Grandir sous la République islamique
Mais la révolution de 1979 et le renversement du Shah, pour lequel ont milité ses parents, est suivie de l’installation du régime islamiste des mollahs. Cela chamboule profondément la vie de la jeune iranienne. L’Ecole américaine ferme, elle se retrouve dans son école de quartier et doit porter le hijab dès le CE1.
« Dans l’espace public on le portait de manière plus légère, mais les gardiens des mœurs embêtaient tout le monde dans les rues pour nous faire remettre notre foulard », précise-elle.
De nombreux adolescents font preuve de beaucoup d’ingéniosité pour pouvoir affirmer un style différent à celui admis par le régime. « Les frontières étaient fermées, je ne pouvais pas acheter les vêtements à la mode, c’était ma mère qui me confectionnait ces vêtements avec des patrons importés d’Allemagne », raconte-elle.
Même si les perquisitions étaient courantes sous le régime de Téhéran, ces obligations s’arrêtent à la porte des domiciles privées :
« La vie qu’on menait à l’intérieur n’avait rien à voir avec la vie extérieure, où on ne pouvait pas se tenir la main si on n’était pas mariés. Chez nous, on vivait comme les gens d’ici, on faisait la fête, on jouait… »
Ces obligations en termes de mœurs s’accompagnent d’une répression importante de tous les opposants, y compris ceux qui ont participé à la révolution de 1979.
« Certains membres de ma famille sont allés en prison alors qu’ils voulaient juste la liberté, la démocratie. Ils avaient combattu aux côtés de ceux qui les mettaient en prison. […] Certains sont restés enfermés dix ans, d’autres ont été tués. »
Une enfance marquée par la guerre avec l’Irak
En guerre contre ses concitoyens, le régime de l’ayatollah Khomeini fait par ailleurs face à une offensive de l’Irak de Saddam Hussein. En 1980, ce dernier déclenche un conflit qui va durer huit ans, jusqu’en 1988. Téhéran est régulièrement bombardé. « C’est le souvenir le plus manquant de mon enfance, le basculement de la vie », confie Marjan :
« Mes parents dormaient les radios allumées et dès que la sirène retentissait, j’allais me cacher sous les escaliers, on avait que ça pour se protéger, raconte l’architecte. Ça me donnait honte de moi-même, je priais pour que la bombe tombe sur les voisins et pas sur nous. Encore aujourd’hui je n’aime pas beaucoup les feux d’artifices, ça me rappelle les défenses anti-aériennes qui attaquaient les avions irakiens. »
Alors que les garçons de 13 ans deviennent réservistes pour l’armée, les parents de Marjan Hessamfar estiment avoir de la chance d’avoir deux filles. Mais, si nombre de ses amis qui en avaient les moyens ont fui l’Iran et la guerre, la consigne familiale est la suivante, explique-t-elle :
« Tu étouffes peut-être par manque de démocratie mais tu rases les murs et tu partiras après le bac, me disait mon père. Il voulait que notre éducation, notre façon de lire et écrire, notre connaissance de la culture et de la poésie persane, soient complètes avant d’aller rencontrer d’autres cultures. »
« Je cherchais des omnibus »
Sa sœur Mojgan, plus âgée de 5 ans, a initié le mouvement. Elle qui voulait partir étudier aux Etats-Unis n’obtient toutefois pas de visa – les relations entre Téhéran et Washington sont alors déjà glaciales.
« L’oncle de ma mère était médecin à Biarritz, et mes parents connaissaient quelqu’un qui vivait à Bordeaux. C’est comme ça que Mojgan s’est retrouvée à faire ses études en Gironde. Elle est aujourd’hui médecin à l’hôpital Saint-André. »
Pour se préparer à la suivre, Marjan doit alors apprendre le français, avec une dame venant de Malte.
« Elle s’appelait Marie-Antoinette, ça ne s’invente pas ! Elle maniait un vocabulaire un peu suranné. Arrivée en France, je cherchais des omnibus à la place des tramways », rigole-t-elle.
Marjan débarque donc à Bordeaux en 1991. Pour faire médecine, comme le veut la tradition familiale. Elle habite un an avec sa sœur dans le même appartement d’une résidence bordelaise. La joie des retrouvailles est toutefois ternie par l’ambiance « très concurrentielle » des études.
Après avoir raté sa première année, Marjan Hessamfar décide alors de suivre ses envies et de s’inscrire en architecture, pour lequel elle a toujours eu une fascination.
« Ça a été incroyable, ces années études d’architecture ont été mes plus belles en France. […] La liberté de créer, les amitiés que j’ai nouées dans un milieu artistique mais en même temps engagé. Les sciences humaines étaient très présentes en architecture, ça a été incroyable d’avoir accès à tout ça. »
Des « bâtiments prozac »
L’idée de « prendre part à la création du cadre de vie des gens » la motive particulièrement. C’est durant ce cursus, plus précisément à la bibliothèque d’architecture, où ils ont tous les deux un job étudiant, que Marjan Hessamfar rencontre son futur associé et mari. Ils passent leur diplôme ensemble, puis fonderont en 2004 l’agence Marjan Hessamfar et Joe Vérons, architectes urbanistes.
Implantée à Bordeaux, « l’agence de Marjan et Joe », comme les professionnels du secteur la connaissent, prend de plus en plus d’ampleur au fil des différents concours publics qu’ils remportent. Elle compte aujourd’hui deux succursales et 20 salariés.
« Ce qui nous anime c’est de pouvoir allier les sciences sociales avec l’acte de construire », résume-elle. Elle cite la maison d’accueil de l’enfance Eleanor-Roosevelt à Paris. Dans ce bâtiment, qui comprend une école, un foyer de mineurs et un espace collectif mixte, école, chaque interaction sociale à son importance. L’appropriation par l’usager de l’édifice dans lequel il évolue lui apparaît être un enjeu décisif :
« Le plus beau compliment que l’on ait jamais reçu au cours de notre carrière est venu d’un directeur de CFA : “C’est un bâtiment prozac, nous a-t-il dit. Le matin quand je viens travailler ça me rend joyeux”. Pour nous c’était mission accomplie ! »
Des lettres persanes
Si la majorité des projets réalisés par l’agence de Marjan Hessamfar se trouvent en France, la culture de son pays natal continue d’influencer quelques-unes de ses réalisations. Le premier projet que l’architecte-urbaniste met en œuvre avec son mari à la fin de leurs études en 2003 prend même forme à Téhéran.
« C’est une ville de 12 millions d’habitants mais sans égouts. Les déchets se déversent dans les rivières qui descendent dans la ville depuis les montagnes. Nous avons organisé des réunions avec les habitants dans chaque quartier pour mettre en place un système de pipelines et de lagunage écologique pour purifier l’eau de ruissellement des rues et la restituer aux habitants. Une roseraie filtrait l’eau avant qu’elle ne parte dans le désert. On a tiré ce filtre et la beauté de la nature dans la ville. »
Sa culture personnelle a aussi influencé des projets en France comme le Repos maternel de Gradignan, construit en 2019 au bénéfice des mères isolées.
« C’est un des projets dont on est le plus fier. Il fallait protéger ces femmes des hommes qui viennent parfois dans le but de kidnapper leur gamin. On a donc imaginé un système de douves autour du bâtiment avec un patio caché à l’intérieur, invisible de l’extérieur pour une personne mal intentionnée. C’est une inspiration directe de nos voyages en Iran, et d’une visite de la mosquée Agha Bozorg de Kashan », explique Marjan Hessamfar.
L’architecte n’est toutefois pas revenue en Iran depuis 2016, et y travailler devenait très compliqué :
« Le fait que je sois une femme ne facilite pas les choses. On donnait des conférences où je me suis confrontée à ce que je détestais le plus enfant, ce patriarcat très présent en Iran. On me prenait pour la traductrice de mon associé, il est même arrivé qu’on m’interrompe quand je répondais à une question pour me demander de laisser monsieur répondre. »
Double nationalité
La situation politique actuelle du pays plonge Marjan Hessamfar dans un profond désarroi. Si elle soutient de tout cœur les mouvements émancipateurs réprimés dans le pays, elle ne souhaite pas en dire plus sur le sujet pour ne pas exposer ses proches qui vivent en Iran.
De son côté, elle s’est progressivement faite à l’idée que son avenir appartenait à la France et non plus son pays natal. Un déclic intervient en 2002 avec l’arrivée du candidat d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, au second tour de la présidentielle :
« Au lendemain de l’élection, je suis allée à la mairie pour faire ma demande de nationalité française. Jusque là je n’en sentais pas le besoin, alors que j’étais mariée depuis 2 ans et que j’aurais pu l’obtenir. Mais cela m’a bouleversée de pas avoir pu prendre part à ce vote et je me suis dit qu’il fallait que je participe au destin de ce pays. J’ai depuis la double nationalité, française et iranienne. »
Son prénom comme son parcours – parents iraniens politisés, départ en Europe pour les études… – évoquent beaucoup celui d’une autre illustre ressortissante iranienne de la même génération, Marjane Satrapi. Quand on lui fait remarquer cette proximité avec l’auteure de Persépolis, récemment décédée, Marjan Hessamfar le reconnaît :
« Quand elle a sorti sa BD, ça a été très émouvant pour moi et pour mes amis français, c’est comme si elle avait dessiné ma biographie jusqu’à l’adolescence. »
La suite a été différente après leur arrivée en France, mais les deux femmes ont offert des talents éclatants à leur pays d’adoption.
