Publié le 20 juillet 2026

8 min

Canicule : l’ère du climato-ségrégationnisme

#Actu

La réaction politique et médiatique aux canicules successives et à leurs conséquences désastreuses en 2026, souligne l'ampleur de nos failles, et révèle l'existence d'une véritable ségrégation climatique.

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Plongeurs au canal Saint-Martin, à Paris, le 12 juillet 2026.

Les canicules que nous connaissons depuis mai 2026 ne sont pas seulement exceptionnelles par les températures démentielles et leurs conséquences désastreuses, mais également par les béances qu’elles sont en train de révéler – béances d’un système social, politique et économique qui n’ont rien d’accidentel, mais font au contraire partie de la structure. « It’s not a bug, it’s a feature » (« Ce n’est pas un bug, c’est une fonction »).

Avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, c’est toute la société qui est menacée.

Tout ce que nous vivons est prévisible et marque le commencement de l’ère du climato-ségrégationnisme. On autorise le Tour de France pendant que les forêts brûlent. On prétend avoir tout fait pour le climat, quand l’État français est condamné pour inaction climatique. On orchestre une Convention citoyenne pour le climat dont les conclusions sont balayées, tout en réprimant durement l’activisme climatique ou en rabotant les fonds dédiés à la transition écologique. Et tandis que l’on moque ces pauvres gens qui se battent pour obtenir climatiseurs et ventilateurs dans un Lidl, pour survivre (ou mourir) dans des passoires thermiques autorisées par l’État, gardons en mémoire que dans quelque temps, nous nous battrons de la même manière pour l’eau, l’électricité ou la nourriture qui viendra à manquer.

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En effet, avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, c’est toute la société qui est menacée – jusqu’à son économie, puisque visiblement l’argument de la dignité du vivant ne suffit pas pour réveiller les consciences. Des canicules à répétition, ce sont des systèmes électriques qui craquent et mettent en difficulté hôpitaux et entreprises, ce sont des végétaux décimés qui font plonger le secteur agricole, et c’est l’accélération d’inégalités déjà trop saillantes – sans parler d’hécatombes du côté de la biodiversité. Ainsi, tout ce que nous vivons met en lumière les structures systémiques qui sous-tendent des décisions politiques. Il ne s’agit pas de légèreté, d’erreurs d’analyse ou de simples oublis : tout cela fait partie d’un projet de société qui montre son vrai visage au cours des épisodes caniculaires que nous vivons.

Mépris de classe

Qu’il s’agisse de l’animateur Yann Barthès qui moque les personnes précaires qui vivent sous les toits des immeubles, du philosophe (sic) Luc Ferry qui ose l’odieuse comparaison entre résistance à la canicule et Résistance à la Shoah, du chroniqueur économique Emmanuel Lechypre qui accuse la communauté scientifique d’un manque de pédagogie devant Christophe Cassou, sans parler des prises de parole gouvernementales ahurissantes de mépris de classe, c’est la caste de tout un système qui ose le mépris face aux drames. Peu importe que les personnes racisées, les femmes, les personnes en situation de handicap, les enfants ou les personnes âgées ou les sans domicile fixe soient plus exposés : qu’ils s’achètent des climatiseurs et tout ira bien.

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Tous ces micro-événements montrent que nous venons d’entrer officiellement dans l’ère du climato-sécessionnisme, ou climato-ségrégationnisme. Qu’il s’agisse des chaînes d’information en continu, des émissions de divertissement ou du plus haut niveau de l’État, l’heure est désormais à l’inversion des responsabilités, au déni de l’inaction et à l’abandon des personnes les plus vulnérables. Tant que les CSP+ blanches et bourgeoises survivent, c’est que les personnes les plus fragiles exagèrent. On ne protège pas les plus fragiles : on les méprise avec sarcasme à heure de grande écoute. Et quand des personnes meurent des effets de la canicule, on en fait de simples faits divers.

Il n’a jamais été question de climatoscepticisme, mais d’une idéologie structurée qui se retrouve aussi bien à droite qu’à gauche.

Nous avons eu tort de parler de climatoscepticisme ou de climatodénialisme. Un sceptique, c’est quelqu’un qui réfléchit et qui doute ; un dénialiste, c’est quelqu’un qui refuse de voir la réalité en face parce qu’elle lui semble insupportable. Or ce qui empêche l’action climatique, ce ne sont pas des individus qui douteraient ou refuseraient l’évidence ; au contraire, il s’agit d’un projet politique et financier, porté par des personnes qui ont connaissance du changement climatique, mais décident de préserver leurs intérêts économiques.

Chaleur canicule
(Photo : Lionel Allorge / Wikimédia Commons / CC BY-SA 3.0)

En réalité, il n’a jamais été question de climatoscepticisme, mais d’une idéologie structurée qui se retrouve aussi bien à droite qu’à gauche – chez les premiers par cohérence conservatrice et refus de changer nos modes de vie ; chez les seconds par lâcheté, puisqu’il ne faudrait pas que les réformes progressistes effraient les marchés financiers. Cette alliance de circonstance fait des seconds les complices des premiers, et montre que nous nous sommes trompés d’ennemi.

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En effet, les médias ou les politiques qui optent pour l’inaction climatique ne sont pas seulement antiécologiques ; ils portent un projet politique cohérent, basé sur le conservatisme des mœurs, la préservation d’un ordre social inégalitaire, et une prédominance des intérêts économiques et financiers sur tout le reste. Les attaquer uniquement sur le climat a été une faute ; nous avons cru qu’il suffisait de discuter avec eux pour les convaincre d’agir. Mais ces personnages n’ont cure de la discussion, des faits scientifiques, de la justice sociale ou de la démocratie.

Alors que les conséquences climatiques causées par ce système sont de plus en plus éprouvantes, ses thuriféraires font tout pour se mettre à l’abri.

L’inaction climatique est un projet politique

C’est précisément parce que nous sommes dans l’ère du climato-ségrégationnisme que les conversations portent sur les solutions adaptatives. Peu importe que les élèves cuisent dans les écoles, que des ouvriers fassent des malaises au travail, que l’on meure seul chez soi ou que l’on suffoque dans les tours HLM ; en climatisant, on rendra les conséquences du changement climatique moins visibles (au moins pour les tenants du système), et c’est précisément ce qui est recherché. En adressant les conséquences du changement climatique tout en silenciant les causes, c’est tout un paysage politique et médiatique qui organise un cadrage coupable sur la canicule.

Écoarchie Albin Wagener

Certains me diront qu’il n’y a là rien de nouveau : notre système économique et politique est basé sur le modèle de l’enrichissement personnel, qui focalise sur les individus plutôt que sur le collectif, et la création de valeur économique plutôt que la justice sociale. C’est précisément ce que j’avais proposé dans Écoarchie, en démontrant les liens consubstantiels entre l’économie capitaliste prédatrice d’un côté, et la coupable veulerie des démocraties contemporaines de l’autre ; tout cela n’est qu’une continuité logique.

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Mais ce qui est ici nouveau, c’est à quel point les tenants de ce système l’assument de manière décomplexée, alors que nous subissons désormais, de manière planétaire, les conséquences de ce système inégalitaire, où le vivant non-humain, les humains et les écosystèmes souffrent afin d’entretenir les inégalités sociales et économiques. Encourager la réussite des individus via leur enrichissement personnel, c’est embrasser un concept structurel d’inégalité socio-économique. En outre, alors que les conséquences climatiques causées par ce système sont de plus en plus éprouvantes, ses thuriféraires font tout pour se mettre à l’abri – comme dans un mauvais roman d’anticipation.

L’écologie sans politique n’est pas juste du jardinage, mais un véritable suicide collectif.

L’écologie sans politique n’est pas juste du jardinage, mais un véritable suicide collectif. Nous sommes enfermés sur cette planète avec une poignée de personnes qui dispose d’un pouvoir financier, politique et médiatique démesuré – un pouvoir qui suffit à déséquilibrer une planète tout en détraquant nos sociétés. Nous sommes condamnés à vivre les conséquences désastreuses de leurs actions.

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Il faut désormais voir les choses telles qu’elles sont : l’inaction climatique est un projet politique, un authentique climato-ségrégationnisme contre lequel il faut collectivement lutter, afin d’avoir une petite chance de limiter le réchauffement global et espérer une société plus juste. Et si le combat paraît grandement déséquilibré, rappelons-nous que l’Histoire a montré que, dans ce genre de cas, rien n’était systématiquement perdu d’avance.

Politisons les canicules. Politisons les feux de forêt. Politisons les injustices sociales et économiques que ce système écocidaire fait peser sur chacune et chacun d’entre nous.

Par Albin Wagener

Publié le 20 juillet 2026

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