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Magali Reghezza-Zitt : « L’inaction climatique revient à faire du tri entre les individus »« Ahmed ! Viens par là. Tu as bien bu ? Tu rentres à la maison et tu prends deux grands verres d’eau. Prochain entraînement lundi, 17 heures 30. S’il ne fait pas trop chaud ! ». Celui qui apostrophe Ahmed, un gamin de huit ans trempé de sueur à la fin de sa séance, c’est Nor Eddine Mouridi, le responsable du club de football de l’AS Tours Sud.
Alors que l’Indre-et-Loire se remet juste du mois de mai le plus chaud jamais enregistré – 33,9 °C à Tours le 26 mai, un record à plus de quatorze degrés au-dessus des normales de saison – l’alerte canicule est de retour sur l’ensemble du département en ce mercredi 19 juin. Pas de quoi décourager la quinzaine d’enfants qui gambade sur la pelouse du Stade Thomas Rodriguez, au cœur du quartier des Fontaines. « Regardez comment je suis trempé, s’exclame l’un d’eux, le maillot collé au torse. Mais ce n’est pas trop chaud pour nous, on peut jouer tranquille ! » Si quelques parents observent plus ou moins attentivement à l’ombre d’un arbre en bordure du terrain, la plupart sont venus seuls.
L’alerte canicule annoncée par Météo France, jaune mercredi 17 juin, orange vendredi 19 et rouge à partir de dimanche 21, a eu raison de la plupart des entraînements prévus. Ahmed et ses coéquipiers de l’équipe des U9 – moins de neuf ans – sont les chanceux du jour : les séances des U6, U7 et U8 ont été annulées. « Les enfants veulent toujours jouer, mais on ne peut pas prendre de risque, relate Nor Eddine Mouridi. D’habitude, on attend l’instruction de la préfecture pour annuler, mais on a préféré anticiper aujourd’hui. » Lors des plus grosses chaleurs, les quelque 150 licenciés de l’école de football de l’AS Tours Sud, dans leur grande majorité issus des quartiers populaires de la ville, restent à la maison.
Il nous faudrait une pelouse semi-synthétique, mais cela coûte cher et ce n’est pas la priorité de la mairie.
N. E. Mouridi
Le stade Thomas Rodriguez est totalement dépourvu d’ombre. De l’autre côté de l’autoroute A10, qui jouxte le stade, un écran installé sur un immeuble affiche la température au soleil : 39 °C. Les boulettes de caoutchouc qui constituent la pelouse synthétique la transforment en fournaise. Ces terrains présentent l’avantage de ne pas craindre la pluie, mais ne sont pas armés face au soleil. « À partir de mai, il devient très difficile de s’entraîner en journée, parce que la pelouse chauffe trop sous le soleil, explique Nor Eddine Mouridi, qui a dû reporter à plusieurs reprises le tournoi que l’AS Tours Sud devait organiser en cette fin de saison à cause de la canicule. Il nous faudrait une pelouse semi-synthétique, mais cela coûte cher et ce n’est pas la priorité de la mairie. Donc il va falloir s’y faire. »
« Ce n’est pas aux associations de faire le travail »
De l’autre côté du Cher, dans le quartier du Sanitas, le plus modeste de la ville, l’association Pluriel(le)s se prépare, elle aussi, tant bien que mal, au plateau de chaleur qui s’annonce, et à ceux qui suivront. L’association gère le centre social du même nom, un lieu ressource pour tout le quartier qui propose aide à l’accès aux droits, animations pour les jeunes ou assistance aux familles. Julien Keruhel, le directeur de Pluriel(le)s, pense à ouvrir une « salle fraîcheur », qui pourrait être un refuge pour les plus vulnérables et ceux aux logements les moins adaptés. Derrière les volets tirés du centre social, qui ne suffisent pas à l’isoler de la chaleur extérieure, Mikaël Lorillard est fataliste : « Il n’y a rien d’autre à faire que s’y habituer », soupire le responsable technique de Pluriel(le)s.
Dans un local à l’écart du centre social, surplombé par les 21 étages de la « tour U », la plus haute du quartier, Yann Luc, dit Mighty Ki La, gère le Ti’Studio, le local d’enregistrement de Pluriel(le)s pour les musiciens. Maillot des Chicago Bulls sur le dos, l’ancien reggaeman à succès fait répéter Ez et Nso, deux jeunes rappeurs du coin, en amont de leur prestation prévue pour la Fête de la musique. C’est la première fois qu’ils viennent au studio. « On étouffe ici, il y a aucun courant d’air », souffle Ez entre deux chansons. « Dimanche, il fera 40, lui répond Mighty. Et on sera là quand même. On fait avec. Pour faire la fête, on sera toujours là. »
C’est à l’État, à la mairie, d’investir vraiment, et pour tout le monde.
M. Lorillard
« Ce n’est pas aux associations de faire le travail pour s’adapter à ces canicules, on n’en a pas les moyens, regrette Mikaël Lorillard. C’est à l’État, à la mairie, d’investir vraiment, et pour tout le monde. » Le centre social lui-même, propriété de la municipalité, est une passoire thermique. « Il fait 32 degrés à l’intérieur de nos locaux, ce qui nous a même obligés à fermer quelques jours en 2025, raconte Julien Keruhel. On est assez impuissants, parce que ce n’est pas mieux ici que dans les logements. »
Prise par l’urgence, la puissance publique ne sait pas où donner de la tête. À rebours des consignes préfectorales, la mairie écologiste a annoncé la fermeture des 58 écoles publiques lundi et mardi après-midi, ainsi que l’aménagement des horaires le matin. Une décision qui avait déjà été prise il y a un an, et publiquement critiquée par la ministre de l’Éducation Nationale de l’époque, Élisabeth Borne.
« Du bricolage »
Du « bricolage » pour Simon Delas, cosecrétaire départemental FSU-SNU de l’Indre-et-Loire. « On est dans l’improvisation la plus totale. Le ministère n’a aucun protocole de gestion de ces crises, et renvoie la responsabilité au local, qui s’organise au dernier moment. » Si la fermeture des écoles tourangelles a été annoncée jeudi, certaines communes n’ont prévenu leurs enseignants que la veille de la fermeture. La FSU, la CGT, SUD, Greenpeace et la FCPE appellent ainsi à un rassemblement mardi 23 juin à Tours pour une « Classe Canicule », demandant une rénovation urgente du bâti scolaire. « Les mesures d’urgences ne sont pas suffisantes : mercredi et jeudi matin, il fera 35 degrés dans certaines classes, poursuit Simon Delas. Et cela pourrait recommencer dès septembre… »
Plusieurs centaines de ventilateurs ont été installées dans les salles de classe et des dispositifs de voilage et de protection solaire ont été dépêchés. Des mesures seulement « palliatives », pour le maire, Emmanuel Denis, conscient de l’ampleur de la tâche. « Rénover tout ce qu’il y a à rénover prendra des années, explique l’édile à Politis. Une demi-douzaine de nos écoles sont des passoires thermiques et la quasi-totalité des infrastructures sportives et culturelles ont besoin de travaux. » La conséquence, pour l’écologiste, de « décennies d’inaction et de non-adaptation ». Les travaux ont un prix : la rénovation – principalement énergétique – de l’école Claude-Bernard, dans le quartier du Sanitas, a coûté 14 millions d’euros d’argent public. Inaugurée vendredi, il y fait 10 à 15 degrés de moins qu’à l’extérieur, selon la mairie.
Il faut un réinvestissement massif dans ces enjeux à l’échelle nationale, et une réflexion globale sur les façons dont on organise la vie sous 40 degrés.
E. Denis
De tels investissements ne peuvent être réalisés à la seule échelle communale. Les subventions de l’État sont donc indispensables. Les coupes drastiques dans ces aides, notamment celles du « Fonds vert » sont « une grave erreur » pour Emmanuel Denis. Le budget de ce fonds, très apprécié des élus locaux, qui a soutenu depuis 2023 près de 25 000 projets de collectivités territoriales visant à s’adapter au changement climatique est passé de 2,4 milliards d’euros en 2024 à 837 millions en 2026. Pour le maire tourangeau, « il faut un réinvestissement massif dans ces enjeux à l’échelle nationale, et une réflexion globale sur les façons dont on organise la vie sous 40 degrés ». À en croire Météo France, ces quarante degrés seront dépassés ce lundi, mardi aussi, et encore beaucoup d’autres jours à l’avenir.