Eva Illouz, à Jérusalem, le 19 avril 2020.
Signe des temps, Eva Illouz était invitée le 25 août à prononcer une leçon inaugurale qui marquait très solennellement son entrée à Sciences Po. Deux ans après l’affaire du meeting propalestinien qui, en avril 2024, avait valu à ses organisateurs une qualification d’antisémitisme injustifiée (1), mais qui avait donné le signal d’une reprise en main très droitière de l’institut de la rue Saint-Guillaume, la sociologue devait plancher devant les étudiants sur le thème classique du rôle de l’intellectuel dans l’espace public et de son rapport à la vérité (2). Eva Illouz… rapport à la vérité : on a eu envie d’aller y voir.
J’ai analysé cet épisode dans mon livre La Mauvaise Cause (Lux Éditeur, 2026).
Le texte intégral de la conférence est sur le site du Grand Continent.
Connue pour son engagement inconditionnel en faveur d’Israël, et pour pas mal de contrevérités afférentes, Eva Illouz était attendue sur le sujet. La question fut en partie éludée. Mais tout ce qui pouvait être pertinent dans son analyse (et il n’en manquait pas) était immanquablement pollué par ce que l’on sait de ses prises de position habituelles. On se souvient notamment de sa supplique adressée au gouvernement israélien qui l’avait privée d’une distinction honorifique. « Au cours des dix-huit derniers mois, écrivait-elle dans Haaretz en avril 2025, j’ai consacré mon énergie à écrire dans la presse internationale pour défendre Israël […] que l’antisionisme est une forme d’antisémitisme et que les accusations de génocide contre Israël ne sont rien d’autre que la continuation de ce discours antisémite. »
Souvenons-nous que les « dix-huit derniers mois » en question étaient très précisément ceux de l’anéantissement de Gaza. Bien sûr, à Sciences Po, la sociologue était en quête de consensus.
Elle fit un éloge très kantien de la raison critique, et dénonça les assertions d’autorité qui confèrent trop souvent à l’intellectuel un privilège au seul prétexte de son statut. Ici déjà, les mauvais esprits auraient eu beau jeu de lui tendre le miroir. N’entre-t-elle pas elle-même dans la catégorie qu’elle décrit ? On est troublé plus encore quand elle met en garde contre ces intellectuels qui ne peuvent « envisager que l’ennemi des États-Unis ou de l’Occident puisse aussi être barbare ».
On comprend que la sociologue dénonce le « campisme » (…) Mais là encore, le miroir… Car qui plus qu’Eva Illouz tombe sous le coup de cette critique ?
On comprend que la sociologue dénonce le « campisme » qui hante toujours une partie de la gauche française, et qui peut se résumer d’une formule : mon camp a toujours raison parce que c’est mon camp. Mais là encore, le miroir… Car qui plus qu’Eva Illouz tombe sous le coup de cette critique ? On note au passage quelques habiletés. Sa cible préférée et facile est le linguiste Noam Chomsky. Préfacier du négationniste antisémite Faurisson, il fait un piètre défenseur des Palestiniens. Ce qui n’est pas dit, mais tout est dans l’implicite. On en vient tout de même à ce qui ne pouvait pas être totalement esquivé. C’est George Orwell qui en fait les frais. L’auteur d’Hommage à la Catalogne est le bon exemple de l’intellectuel qui refusa tous les totalitarismes, le franquisme comme le stalinisme. Mais il a péché, aux yeux de la sociologue, en classant le sionisme parmi les nationalismes.
Ce nationalisme qui est indifférent à la réalité. Ou, à tout le moins, à cette partie de la réalité qui le dérange. Ce nationalisme pour lequel (c’est Eva Illouz qui parle) « les mêmes atrocités sont condamnées chez l’adversaire et excusées, ignorées, ou célébrées, chez les siens ». Le miroir, toujours le miroir… Pour contrer Orwell, elle va jusqu’à réécrire l’histoire. Le sionisme, ce serait le nationalisme « bien compréhensible » de ces juifs qui, au lendemain de la Shoah, « avaient droit à un état refuge ». « En 1945, dit-elle, les Juifs avaient été victimes du génocide le plus industriel de l’histoire et il était plus que naturel qu’ils veuillent un refuge et un foyer national. » Stupéfiante contrefaçon qui fait du sionisme la conséquence de la Shoah, même s’il fut à l’origine une réaction aux pogroms, il est surtout devenu le colonialisme violent que l’on sait.
Illouz à Sciences Po, c’était « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».
Dans ce discours, Herzl, Jabotinsky, les terroristes sionistes de l’Irgoun et du Lehi, qui sévissaient bien avant la guerre, n’ont jamais existé. Toutefois, Orwell est vite pardonné parce qu’il « ne se range pas mécaniquement du côté du discours de la victime ». Mais Orwell n’a jamais dit non plus qu’il fallait se ranger « mécaniquement » du côté du bourreau. Il est surtout absous parce qu’il a été « impitoyable à l’égard de l’antisémitisme ». On suggère ici qu’il pourrait y avoir une contradiction entre dénonciation du sionisme et lutte contre l’antisémitisme. Illouz à Sciences Po, c’était « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».