Le sociologue, journaliste et animateur de radio français Guillaume Erner, lors d’une séance photo à Paris, le 8 avril 2026.
La guerre médiatico-politique en défense d’Israël a ses fantassins. Le journaliste Guillaume Erner n’est pas le moins acharné. Récemment, le matinalier de France Culture a défouraillé deux fois. Et deux fois, il a certes manqué sa cible, mais il n’y a que l’intention qui compte. Le 23 juin, il a tenté grossièrement d’entraîner l’historien Patrick Boucheron sur le terrain d’une critique d’un antisémitisme propalestinien, alors que son invité était venu parler de la panthéonisation de Marc Bloch. Las, devant l’insistance du journaliste-militant, Boucheron a fini par avoir cette réplique cinglante : « On vous laisse parler tout seul. » Immédiatement, la cohorte habituelle des pétitionnaires indignés s’est mobilisée pour dénoncer l’historien qui « ne veut pas parler » de l’antisémitisme (1). Les invités de Guillaume Erner doivent dorénavant savoir à quoi s’en tenir : à tout moment, et quel que soit le sujet, ils peuvent être sommés de parler d’antisémitisme, l’arme fatale du gouvernement Netanyahou.
Le texte publié par Marianne le 29 juin porte entre autres la signature de Nathalie Heinich, sociologue, Élisabeth Badinter, philosophe, et Pierre-André Taguieff, directeur de recherche honoraire au CNRS.
Dans la logique pour le coup très suspecte d’Erner, qui dit “tout-puissants financiers” dit “juif”.
Sans doute, Patrick Boucheron a-t-il pressenti qu’il ne s’agissait pas tant de dénoncer l’antisémitisme, ce qu’il a fait à maintes reprises, mais d’instruire en mauvaise compagnie le procès de l’antisionisme, voire des défenseurs des droits des Palestiniens en général. Car il ne pouvait y avoir d’autre postulat à ce détournement impromptu d’interview que la synonymie forcée entre antisémitisme et antisionisme qui fait tellement débat que l’auteur de la définition de l’antisémitisme pour l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA), Kenneth Stern, a mis lui-même en garde contre un amalgame abusif. Patrick Boucheron a flairé le mauvais coup. S’il avait eu une once de naïveté, il aurait d’ailleurs été édifié en écoutant dès le lendemain le même Guillaume Erner.
Le 24 juin, celui-ci a en quelque sorte récidivé en diffusant un extrait d’un entretien de Jean-Luc Mélenchon avec Natacha Polony datant de 2017, dans lequel on entend le leader de La France insoumise dénoncer une « caste, c’est-à-dire les tout-puissants financiers et leurs marionnettes médiatiques, politiques ». Dans la logique pour le coup très suspecte d’Erner, qui dit « tout-puissants financiers » dit « juif ». Problème : le document sonore, péché sur le site Léon le Média dont le Crif a reconnu qu’il lui apportait « un soutien matériel et moral », procédait d’un montage que Mélenchon n’a eu aucune peine à qualifier de « fallacieux ». Autre problème, et non le moindre, Erner avait comme invitée, le 24 juin, Marine Le Pen, ainsi prise à témoin de l’antisémitisme allégué de Mélenchon, et de la ressemblance de son discours avec celui de feu Jean-Marie Le Pen.
L’antisémitisme chez nous est aussi la conséquence du silence des pétitionnaires compulsifs (quand ce n’est pas approbateur) et de l’absence de sanctions, de la France et de l’Europe.
La Société des producteurs a pu parler, dans un communiqué, d’« une dynamique de “normalisation” du RN tout en opérant un transfert de mise en cause vers LFI ». Les producteurs ont demandé, pour l’instant en vain, que la direction de la radio ne se contente pas des excuses déjà formulées. Erner a bien été blâmé et sa chronique, suspendue, mais il est toujours en place. On bute dans ce débat sur un angle mort. Tous les chiffres montrent que la flambée de l’antisémitisme est étroitement corrélée à la violence au Proche-Orient. Le reproche que M. Erner et ses amis pétitionnaires adressent inconsidérément à Patrick Boucheron peut leur être retourné aisément : « Un évitement, un manque d’empathie, voire un déni, une forme d’abandon, une invalidation. » Ce sont leurs mots.
Mais à propos de manque d’empathie et d’abandon, que disent-ils de Gaza ? Que disent-ils des pogroms quasi quotidiens auxquels se livrent en Cisjordanie des colons soutenus par l’armée ? Que disent-ils d’une armée qui enjoint aux habitants de Jénine, vivant là depuis des décennies, de déguerpir sous dix minutes ? L’antisémitisme chez nous est aussi la conséquence du silence des pétitionnaires compulsifs (quand ce n’est pas approbateur) et de l’absence de sanctions, de la France et de l’Europe.
Cet antisémitisme-là, né de l’indignation et de la frustration, n’est pas excusable pour autant. Il n’a, par essence, que des mauvaises raisons. Il n’empêche que l’on n’a pas envie de le dénoncer en compagnie d’Itamar Ben Gvir, et peut-être pas non plus (mutatis mutandis) entre Guillaume Erner et Marine Le Pen. Enfin, dans le contexte délétère du Proche-Orient, et d’un antisémitisme virulent ici, il n’est pas inutile de rappeler que l’on n’a pas aimé les variations de Mélenchon sur les noms à consonance juive, ni rien qui puisse entretenir confusion et amalgame quand tant de fantassins mal intentionnés sont à l’affût.