Des membres de la communauté iranienne brandissent des pancartes lors d’un rassemblement à Sydney, le 1er mars 2026.
Une phrase lancée à l’adresse des Iraniens a de quoi faire frémir tous ceux qui ont de l’empathie pour ce peuple : « Prenez le pouvoir ! » L’auteur en est évidemment Donald Trump, toujours aussi irresponsable ou indifférent quand il s’agit du sort des peuples. Certes, Ali Khamenei, le guide suprême, est mort, et avec lui, le chef des gardiens de la révolution islamique, Mohammad Pakpour, et Ali Shamkhani, proche conseiller du guide. Certes, le pouvoir est décapité, même si l’on s’est empressé à Téhéran d’annoncer la nomination d’un conseil de transition présidé par l’ayatollah Alireza Arefi.
Si le régime n’a pas les moyens de riposter à l’armada américano-israélienne, il peut encore tirer sur les manifestants.
Mais la phrase de Trump fait peur car si le régime n’a pas les moyens de riposter à l’armada américano-israélienne, il peut encore tirer sur les manifestants, comme il l’a fait au mois de janvier, et provoquer un nouveau bain de sang. C’est même probablement tout ce qui reste au régime : sa capacité à se venger sur son peuple. Ali Khamenei est mort, mais la haine des mollahs et des gardiens de la révolution est toujours là. Au mois de janvier déjà, Trump avait invité les habitants de Téhéran à partir à l’assaut du régime à mains nues.
On se souvient de son « allez-y, l’aide est en chemin ». Mais l’aide n’était pas en chemin. Bilan : 40 000 morts. On l’a déjà oublié ! Évidemment, on ne peut que se réjouir de la disparition du tyran. Ce serait trop long ici de récapituler tous les massacres commis aux ordres de cet homme depuis 37 ans. N’en citons que deux : en 2009 quand la population a manifesté contre la fraude électorale, et en 2022, quand les femmes sont descendues dans la rue après l’assassinat de Mahsa Amini, coupable d’avoir mal ajusté son voile. Chaque fois, la répression a été épouvantable. On peut donc craindre le pire aujourd’hui d’un régime aux abois.
On ne change pas un régime avec des missiles
Que feront alors MM. Trump et Netanyahou, à part bombarder encore et encore ? Pas question en tout cas pour les États-Unis d’intervenir au sol. On ne change pas un régime avec des missiles. C’est pourquoi, au-delà de la joie communicative que peut inspirer le spectacle des jeunes Iraniens dansant dans la rue, on ne peut se réjouir complètement de la performance militaire et technologique des États-Unis et d’Israël. Notons au passage la naïveté des mollahs qui sont tombés dans le piège de Trump qui leur a fait croire que la « négociation » se poursuivait à Oman tandis qu’on ajustait la mire sur la résidence du guide suprême.
Netanyahou qui liquide Khamenei, c’est un assassin qui tue un autre assassin.
Khamenei est tombé comme en 2024 son semblable du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en réunissant tout son état-major en un même lieu, offrant à ses ennemis une cible idéale. Mais la mort du guide suprême n’est pas la disparition du régime. La situation est lourde de deux interrogations : le système peut-il se fissurer, des dignitaires peuvent-ils hisser le drapeau blanc pour sauver leur peau à tout prix ? Et, du côté des oppositions, existe-t-il des possibilités de se structurer pour esquisser une solution démocratique qui ne soit pas à la solde de Trump, avide de mettre la main sur les ressources pétrolières du pays ? Deux interrogations dont dépend le sort de milliers de jeunes gens qui risquent d’être pris dans l’illusion d’une transformation rapide.
Une autre raison nous interdit de céder à un optimisme aveugle : la nature politique des « justiciers ». Netanyahou qui liquide Khamenei, c’est un assassin qui tue un autre assassin. On a parlé de 40 000 morts en Iran au mois de janvier, mais il ne faudrait surtout pas oublier les 70 000 morts, et sans doute beaucoup plus, de Gaza, et les raids meurtriers en Cisjordanie. Ni oublier la guerre aux migrants, au savoir et à la science menée par Trump aux États-Unis. Il est probable que l’Israélien et l’États-unien tireront profit sur le plan intérieur des exploits de leurs militaires et de leurs services de renseignement. Au moins à court terme.
On peut redouter que l’opération devienne une entreprise coloniale.
Mais il serait désastreux que la tête du dictateur iranien soit brandie comme un trophée qui permette aux deux dirigeants de poursuivre dans les espaces politiques qui sont les leurs, voire au-delà, les pires atteintes aux droits humains. Autrement dit, on peut redouter que l’opération devienne ce qu’elle est sans doute dans l’esprit du président américain, c’est-à-dire une entreprise coloniale qui le rapprocherait des néoconservateurs de George W. Bush, qui avaient entraîné l’Irak dans le chaos en 2003.