La journaliste et réalisatrice Rachel Szor et le journaliste et cinéaste israélien Yuval Abraham, à la la 83e édition du Festival international du film de Venise, le 10 septembre 2026. Leur documentaire a reçu un prix spécial.
Le voilà donc ce documentaire qui met en rage Netanyahou et ses ministres. Ses auteurs sont de dangereux récidivistes. La cinéaste israélienne Rachel Szor et le journaliste israélien Yuval Abraham avaient, en 2024, réalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, No Other Land qui témoignait de la barbarie des colons en Cisjordanie. Cela avait valu à Hamdan Ballal d’être passé à tabac par ces voyous. Cette fois, c’est de Gaza dont il s’agit. Mais pas d’images, et pour cause, puisqu’Israël a, depuis le 7 octobre 2023, interdit l’accès du territoire palestinien aux journalistes indépendants. Des mots, juste des mots, mais d’une force incroyable. Ceux qui les prononcent savent de quoi ils parlent. Ce sont vingt-quatre officiers ou agents de renseignement qui ont eux-mêmes tué, beaucoup tué, dans l’enclave palestinienne. « Des milliers », avoue l’un d’entre eux.
Pour les donneurs d’ordres, « il n’y a pas d’innocent à Gaza », confesse l’un des militaires.
Le titre du documentaire, Naza, est l’acronyme hébraïque de « dégâts collatéraux ». C’est aussi cyniquement l’unité de compte qui situe le niveau de « performance » de chacun. Le mot Naza est en soi un paradoxe. Car lorsque les victimes civiles se comptent par dizaines de milliers, peut-on encore parler de « dégâts collatéraux » ? Quand elles sont devenues délibérément les cibles des bombes au prétexte qu’il n’est plus question de distinguer entre un militant du Hamas, sa famille et ses voisins, il n’est plus temps de faire le détail. D’ailleurs, pour les donneurs d’ordres, « il n’y a pas d’innocent à Gaza », confesse l’un des militaires.

Les deux documentaristes ont opéré selon une disposition scénique qui dit tout de l’état d’une démocratie israélienne à l’agonie. La parole est recueillie dans l’anonymat de la nuit, sur le toit d’un gratte-ciel de Tel-Aviv. Les voix sont déformées. Par instants, la caméra plonge à l’intérieur des appartements de Tel-Aviv où l’on vit dans l’indifférence ou l’ignorance de ce qui se passe à soixante kilomètres de là. Saisissant contraste ! Cette obscurité est l’argument principal du gouvernement israélien pour contester un document qui n’est pas « sourcé ». Les ministres promettent une enquête pour identifier les « traîtres » et menacent le journaliste et la cinéaste d’une déchéance de nationalité.
Des rassemblements hostiles sont organisés devant les domiciles de leurs parents.
Il est vrai que le récit est terrifiant. Les militaires disent avoir été guidés par le logiciel « Lavender » qui leur indique en quelques secondes qui frapper, où et quand. Des immeubles entiers sont anéantis où vivaient des militants du Hamas avec leurs familles. « C’est comme dans un jeu vidéo », reconnaît un militaire. Ils sont encouragés aussi à cibler les lieux de ravitaillement, là où se presse le plus grand nombre. La force du témoignage tient dans sa froideur. À aucun moment, Yuval Abraham ne sollicite l’affect. La morale n’est pas le sujet. Des faits, juste des faits. Libre au spectateur de penser ce qu’il veut de ces ombres retranchées derrière leur mission et les rouages d’un système. Leur présence dans la nuit de Tel-Aviv est-elle le début d’un regret ? Rien ne le dit.
Les Israéliens ne sont pas près de voir Naza, et encore moins de le regarder en face.
Seules les dernières images donnent à voir ce qui s’est passé au sol. Un père fouille désespérément les gravats de son immeuble effondré. Il s’enfonce lui-même en pleurs sous une dalle de béton : « C’est papa, c’est papa. » Avant qu’un ami vienne l’enlacer pour le ramener à l’évidence. Le 14 septembre, le quotidien de gauche Haaretz, évoquant Naza, titrait : « Les Israéliens doivent enfin regarder en face ce qu’Israël a fait à Gaza. » Le temps est-il venu de ce douloureux examen de conscience, à moins que l’opinion, gorgée de propagande, en soit toujours à penser que le pays est « immunisé » par son statut d’éternelle victime. Après le triomphe qui a accueilli le film à la Mostra de Venise, cette tragique dérobade est de plus en plus difficile.
Mais ne nous berçons pas d’illusions. Les Israéliens ne sont pas près de voir Naza, et encore moins de le regarder en face. Le traumatisme du 7-Octobre est loin d’être surmonté, et sans cesse réactivé. On attend avec impatience et, avouons-le, une certaine inquiétude, le sort qui sera réservé au film en France.
Sortie prévue courant octobre*. Encore une précision : Naza, que j’ai pu voir en avant-première, est coproduit par le quotidien britannique The Guardian, qui n’est pas réputé pour s’engager à la légère, et par le cinéaste Jonathan Glazer. Celui-ci avait réalisé en 2023 La Zone d’intérêt, sur la famille d’un officier nazi vivant un bonheur tranquille en lisière d’Auschwitz. Une réflexion admirable sur la force du déni…
À ce jour, aucune date
de sortie du film en France
n’a été arrêtée