81e congrès du Parti socialiste, à Nancy, le 14 juin 2025.
Quinze euros pour voter, un périmètre soigneusement délimité, François Ruffin, Marine Tondelier ou encore Matthieu Pigasse écartés : difficile de prétendre rassembler la gauche en commençant par en exclure une partie. L’équation est singulière : vouloir réunir la gauche en décidant d’abord qui a le droit d’en être ! Une règle n’est jamais neutre lorsqu’elle définit le périmètre d’un rassemblement politique. Lorsqu’une partie de la gauche est priée de rester à la porte, il faut au minimum avoir l’honnêteté de ne pas présenter l’initiative comme « la primaire de la gauche et des écologistes ».
Quelle gauche veut-on reconstruire et sur quelle base sociale et politique entend-elle exercer le pouvoir ?
Le tarif de participation ajoute une autre bizarrerie. Quinze euros, ce n’est certes pas une fortune. Mais une primaire qui se veut citoyenne et demande un droit d’entrée n’envoie pas le même signal qu’une primaire ouverte au plus grand nombre. En 2011, plusieurs millions de personnes avaient participé à la primaire socialiste. Cette fois, les estimations sont sans commune mesure : on parle de quelques dizaines de milliers de votants. Et pourtant, il faut s’en mêler.
Car ce serait une erreur de considérer cette primaire comme une petite affaire interne au Parti socialiste et à ses alliés. Derrière le casting se joue une bataille stratégique : quelle gauche veut-on reconstruire et sur quelle base sociale et politique entend-elle exercer le pouvoir ? La stratégie de Raphaël Glucksmann consiste à élargir l’espace politique vers le centre, en recherchant des convergences au-delà de la gauche traditionnelle. Une orientation qui rappelle, sous une autre forme, le dépassement du clivage gauche-droite revendiqué par Emmanuel Macron.
Les autres candidats, à l’instar d’Olivier Faure ou de Ségolène Royal, posent le problème autrement : avant de chercher des alliances ailleurs, il faut d’abord rassembler son propre camp. Avant d’élargir une majorité, encore faut-il disposer d’un socle politique solide. La divergence n’est donc pas seulement tactique. Elle porte sur la nature de la majorité que l’on veut construire.
Lucidité
Cette réflexion suppose aussi une autre forme de lucidité sur le poids réel de la gauche : autour d’un tiers de l’électorat, ce qui rend illusoire toute stratégie qui ferait l’économie de la question des alliances et des majorités. Gouverner avec le centre ou avec une gauche suffisamment rassemblée pour constituer le noyau d’une majorité, avant de rechercher les alliances nécessaires pour gouverner ? Derrière les candidatures, c’est cette question qui mérite d’être posée.
Il faut prendre cette primaire au sérieux, sans lui accorder plus de vertu qu’elle n’en possède.
C’est aussi pourquoi l’anti-LFIsme ne peut pas tenir lieu de projet politique. Faire de l’opposition à LFI le principal ciment d’une nouvelle gauche ne répond à aucune des questions essentielles : quel programme ? Quelle majorité sociale ? Quel rapport au mouvement populaire ? Quelle politique économique et sociale ? La question ne peut se réduire à savoir avec qui il ne faudrait surtout pas gouverner. Elle doit aussi déterminer ce que l’on veut gouverner, pour qui et avec quelles forces. Il faut donc prendre cette primaire au sérieux, sans lui accorder plus de vertu qu’elle n’en possède.
Elle est imparfaite, restrictive. Mais, précisément pour cette raison, il serait paradoxal de laisser quelques dizaines de milliers de personnes décider seules de la ligne politique susceptible de peser sur la suite. Participer ne signifie pas cautionner les règles de l’organisation. Cela signifie prendre part au débat, comparer les projets et regarder, derrière les personnes, les stratégies qu’elles portent. Même lorsqu’on n’aime pas les règles du jeu, il vaut mieux y entrer pour les contester que laisser ceux qui les ont écrites jouer seuls.