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Coupe du monde de football : la société civile états-unienne se mobilise contre l’ICELa Coupe du monde masculine de football, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin jusqu’au 19 juillet au Mexique, Canada et États-Unis, sera « le plus grand événement que l’humanité ait jamais vu, et verra jamais, tout simplement ». La formule est trumpienne, mais le président américain n’en est pas l’auteur : elle est l’œuvre de celui de la Fédération internationale de football association (Fifa), l’organisateur du tournoi, Gianni Infantino. Le soir du 5 décembre 2025, lors du tirage au sort de la compétition au prestigieux Kennedy Center de Washington, le dirigeant italo-suisse n’a pas seulement emprunté le vocabulaire de Donald Trump : il lui a également confirmé son plein soutien politique et diplomatique.
Ce soir-là, celui qui avait pourtant bombardé six pays lors des premiers mois de son deuxième mandat à la Maison Blanche avait reçu des mains d’Infantino le premier « Prix Fifa de la Paix ». Quelques semaines après avoir été – à son grand désespoir – snobé par le Nobel du genre. Un mois plus tôt, le shérif du football mondial rejoignait le « Conseil de la paix », l’instance mise sur pied par Donald Trump pour encadrer le cessez-le-feu à Gaza.
Depuis, les deux hommes ne manquent jamais de mentionner leur « amitié » et toute l’estime qu’ils se portent réciproquement, alors même que le Républicain met en péril la bonne tenue de la compétition. Meilleur arbitre africain en 2025, le somalien Omar Artan a ainsi été refoulé du territoire américain après un durcissement des conditions d’accès au pays par l’administration Trump. Le président a par ailleurs menacé de réserver le même sort à l’équipe d’Iran.
Aucune résistance
À chaque occurrence, la Fifa n’a exercé aucune résistance, déclarant que « le gouvernement du pays hôte détermine en dernier ressort qui reçoit un visa et qui est admis sur son territoire ». Comme le Comité international olympique (CIO), la Fifa se présente pourtant comme une association distante des affaires politiques, consacrant le principe énoncé par Emmanuel Macron en amont de la Coupe du monde au Qatar selon lequel « il ne faut pas politiser le sport ».
Pour sécuriser ses rentrées d’argent, la Fifa a besoin de bonnes relations avec le pays hôte, donc elle va dans le sens politique du régime en place.
P. Verschuuren
Ses statuts indiquent ainsi que l’organisation « demeure neutre en matière de politique et de religion » et proscrit « toute forme d’interférence politique ». Des principes qui se heurtent à un pragmatisme économique implacable pour Pim Verschuuren, maître de conférences à l’université Rennes 2 et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) en géopolitique du sport : « Toutes les activités de la Fifa dépendent de la réussite économique de la Coupe du monde. Pour sécuriser ces rentrées d’argent, elle a besoin de bonnes relations avec le pays hôte, donc elle va dans le sens politique du régime en place. »
Le modèle économique de la Fifa empêche toute contestation interne. Son directoire rend des comptes à son congrès, formé des 211 fédérations membres de l’association, qui dépendent toutes des financements issus des retombées de la Coupe du monde. « Infantino réussit à vassaliser toutes les fédérations par les retombées économiques qu’il obtient et qu’il reverse, analyse Patrick Vassort, politiste du sport à l’Université de Caen. C’est une structure verticale, faite de dépendances très fortes qui empêchent de s’opposer aux systèmes existants. »
Pour ce qui est des partenaires vertueux, la Coupe du monde est sur une belle série. En 2022, le mondial avait été organisé par le Qatar, dans des stades climatisés dont la construction avait mené à l’exploitation et à la mort de nombreux travailleurs migrants, sous un régime qui opprime femmes et personnes LGBT+ et réprime la liberté de la presse, comme le déplorait Human Rights Watch.
Quatre ans auparavant, c’était la Russie de Poutine qui accueillait la compétition, alors que la Crimée était déjà annexée et que les opposants politiques étaient enfermés ou tués. Ce qui n’empêcha pas Gianni Infantino de recevoir, en 2019, la médaille de l’ordre de l’amitié russe des mains de Vladimir Poutine.
Pour ce qui est des prochaines éditions, pas de changement de paradigme à l’horizon : en 2030, ce seront l’Espagne, le Portugal et le Maroc – pays qui a récemment réprimé dans le sang les manifestations de la Gen Z qui réclamaient moins de stades monumentaux, plus de santé et d’éducation –, et en 2034, l’Arabie saoudite. Désignée unilatéralement par Infantino, cette dernière pourra poursuivre sa politique de « sportwashing » inspirée de son voisin qatari.
La Fifa ne prend pas la peine de cacher son appétence pour les régimes illibéraux. En 2013, alors que la population brésilienne contestait les dépenses publiques massives engagées dans l’organisation du Mondial 2014 et des JOP de 2016, Jérôme Valcke, alors numéro 2 de l’association, affirmait qu’un « moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde » et avouait sa préférence pour « un homme fort à la tête de l’État », mentionnant explicitement Vladimir Poutine.
Un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde.
J. Valcke, en 2013
« Les grandes organisations sportives sont confrontées à une pénurie de candidats, explique Jérôme Latta, cofondateur des Cahiers du football et auteur de Ce que le football est devenu : trois décennies de révolution libérale (Éditions Divergences). Les JO et la Coupe du monde sont de plus en plus coûteux à organiser, sur le plan environnemental et financier. Cela incite à se tourner vers des pays qui présentent l’avantage de ne pas avoir d’opposition citoyenne intérieure et qui n’hésitent pas à consacrer des sommes astronomiques à l’organisation de ces événements. »
Collaboration
Si la collaboration avec ces États est particulièrement criante depuis les années 2010, la Fifa ne s’est jamais distinguée par son attention aux droits humains. Lors de sa création, en 1904, ses statuts ne faisaient pas mention de valeurs politiques ou de démocratie. « L’internationalisme sportif suppose de jouer avec les footballeurs du monde entier, expose Paul Dietschy, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté et rédacteur en chef de la revue Football(s). Au début du XXe siècle, la démocratie est minoritaire en Europe ou en Amérique du Sud, et les instances dirigeantes passent au-dessus. »
Dès ses premières éditions, la Coupe du monde a ainsi été utilisée par les pays hôtes et les régimes en place. En 1934, le régime fasciste de Mussolini – déjà en place au moment de l’attribution de la compétition – voit en l’organisation du mondial une opportunité en or pour sa propagande. Initialement peu investi, le Duce s’impose durant la compétition sur toutes les scènes, au point où Jules Rimet, le dirigeant de la Fifa de l’époque, le qualifie de « véritable président » de la Fédération, le temps du Mondial (1).
Citons aussi, dans le même genre, l’édition de 1978, organisée dans l’Argentine du dictateur militaire Videla. Le tournoi servit de vitrine au régime autoritaire, et fut remporté par le pays hôte… comme l’Italie en 1934.
Pour Paul Dietschy, le peu de scrupules politiques de l’organisation a aussi à voir avec sa sociologie. « Les premiers dirigeants de la Fifa sont des membres de la moyenne bourgeoisie, explique-t-il. Ils sont flattés lorsque les pouvoirs politiques les reçoivent bien, même quand ils sont autoritaires, parce que ça concrétise leur ascension sociale. » Ce fut le cas en France, en 1938, lorsque le tirage au sort de la Coupe du monde a eu lieu dans le salon de l’horloge au Quai d’Orsay. Ce fut à nouveau le cas cette année, lorsqu’Infantino, suisse de parents immigrés italiens, jubilait sous les ors du Kennedy Center de Washington.