Des dizaines de journalistes devant la BRI lors des démonstrations dynamiques dédiées à la presse au salon international de la défense Eurosatory le dimanche 14 juin 2026.
Que reprochait-on à Maxime Sirvins, journaliste à Politis reconnu de longue date pour suivre les sujets de défense et d’armement, pour lui interdire l’accès au salon Eurosatory ? Ni des violences. Ni des dégradations. Ni la préparation d’une quelconque action illégale. On lui reprochait d’avoir couvert des manifestations. D’avoir assisté à un procès. D’avoir enquêté sur des entreprises d’armement. D’avoir couvert les questions relatives au maintien de l’ordre. D’avoir exercé son métier de journaliste.
Dans cette affaire, l’administration ne s’est pas embarrassée de pincettes, n’hésitant pas à soutenir que son comportement était « de nature à porter atteinte à la sécurité publique ou à la sûreté de l’État ». « Sûreté de l’État ». Une formule singulièrement chargée : il s’agit en effet d’une des catégories les plus lourdes en matière droit public, celle que l’on invoque lorsqu’il est question de menaces majeures contre les institutions ou la sécurité nationale. Et la voici mobilisée contre un journaliste n’ayant jamais été condamné – ni même poursuivi – pour les faits invoqués à son encontre.
Dans une démocratie saine, aucun journaliste ne doit avoir à prouver sa neutralité politique pour bénéficier des libertés intrinsèquement attachées à la profession.
Le raisonnement est vertigineux. Parce qu’un journaliste enquête sur l’industrie de l’armement, parce qu’il documente les pratiques du maintien de l’ordre, parce qu’il fréquente les terrains sociaux qu’il couvre, le ministère de l’Intérieur transforme son travail journalistique, amplement reconnu, en indice, possibilité ou hypothèse de dangerosité.
Plus inquiétant encore, les articles de Politis consacrés à certaines entreprises du secteur de la défense ont été présentés à l’audience comme une « campagne de dénigrement ». Comme si Politis était tenu de tenir la ligne officielle dès lors qu’il s’agit de Défense. Quelle logique permet donc de faire équivaloir le fait d’enquêter au dénigrement ? Quel est donc ce nouveau jugement de valeur ? Comment peut-on faire de l’investigation sur des entreprises dont l’activité engage des questions démocratiques, géopolitiques et éthiques une activité suspecte ? Depuis quand le regard critique porté sur l’industrie de l’armement représente-t-il un problème de sécurité ?
Dangereuse confusion
Au fond, cette affaire révèle une dangereuse confusion entre critique et menace. Elle fait de toute information une potentielle mobilisation politique et perçoit des journalistes comme des militants. Confusion d’autant plus frappante qu’à l’audience, il a été précisé que l’accréditation n’avait pas été refusée « parce qu’il travaille pour une revue de gauche ». Pourquoi une telle précision si ce n’est pour masquer un aveu involontaire ? Le simple fait d’appartenir à un journal de gauche semble constituer une circonstance aggravante, dont il faudrait se défendre.
Or dans une démocratie saine, aucun journaliste ne doit avoir à prouver sa neutralité politique pour bénéficier des libertés intrinsèquement attachées à la profession. C’est une condition de la liberté d’informer protégée par la Convention européenne des droits humains qui protège « le droit de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques ». L’enjeu ici dépasse largement le seul cas de Maxime Sirvins, l’évènement qui s’est produit est d’une extrême gravité.
Un pouvoir administratif qui traite l’enquête journalistique comme un facteur de risque, assimile la critique à une menace pour l’ordre public, soupçonne davantage qu’il ne démontre, remet en question un contre-pouvoir essentiel. Ce faisant, il s’en prend aux fondements mêmes de notre démocratie.
Communiqué de presse des avocat·es :
