Une banderole sur laquelle on peut lire « Arkema empoisonne, l’État soutient » lors d’un rassemblement devant le palais de justice en soutien à huit militants qui comparaissent devant la justice après une action anti-pollution menée en mars contre l’usine du chimiste français Arkema à Lyon, le 18 juin 2024.
En 2019, je suis venue m’installer à Taluyers, au sud-ouest de Lyon, avec mon compagnon. Nous avons acheté une maison, nous avons eu un enfant, on était heureux. Et puis un jour, on apprend qu’on est touchés par une pollution aux PFAS, des substances chimiques « per- et polyfluoroalkylées » aussi appelées « polluants éternels ». Cette découverte s’est faite à la naissance de ma première fille, en 2021. À ce moment-là, des sages-femmes demandaient des dons de lait maternel dans la région de Pierre-Bénite, où se situe une grande plateforme industrielle, afin de déterminer si ces polluants éternels se transmettent de la mère à l’enfant.
L’émission Vert de rage s’est saisie du sujet et a mené une étude. Je me suis portée volontaire : sur treize échantillons de lait, le mien figurait parmi ceux qui avaient le taux de PFAS le plus élevé. Un choc. Dans l’eau en aval de l’usine, donc vers chez moi, ils ont retrouvé jusqu’à deux fois plus de perfluorés que la moyenne maximale autorisée par l’Europe. J’étais sidérée de comprendre que nourrir son enfant au sein, la chose la plus naturelle au monde, n’était plus possible et risquait même de rendre ma fille malade. Nous avons découvert que les PFAS polluent l’air, l’eau, les sols, la faune, la flore, nos corps…
Nous avons réfléchi à notre mode de vie, notamment à notre alimentation car nous achetions nos fruits et légumes chez des producteurs locaux. Si même le bio n’est plus sain à côté de chez nous, que devons-nous manger ? Dans certaines communes, il est interdit aux habitants de consommer les œufs de leur poulailler. Pour l’eau, nous n’avons plus confiance même si on nous dit que ça respecte les seuils alors nous filtrons l’eau avec une bonbonne de douze litres. Une contrainte quotidienne mais nécessaire car en me renseignant, j’ai vu que cela pouvait engendrer des problèmes de santé : obésité, dérèglements hormonaux, certains cas de cancer…
Trois ans plus tard, en 2024, on m’a diagnostiqué un cancer pulmonaire, avec des métastases au cerveau. Cette forme de cancer, qu’on appelle aussi le « cancer du non-fumeur », est à mutation de gènes ALK+. Pour le moment, aucun lien de causalité n’est avéré avec les PFAS mais je m’interroge sur la dimension multifactorielle : est-ce que les particules fines de la pollution de l’air ajoutées aux PFAS, et à tout ce qu’on absorbe auraient pu engendrer une mutation génétique et donc ce cancer ? À 35 ans, je vis avec des traitements par thérapie ciblée ce qui permet de contenir la maladie mais ne la guérira jamais.
Si même le bio n’est plus sain à côté de chez nous, que devons-nous manger ?
Aujourd’hui, nous sommes 200 citoyen·nes à oser assigner en justice les entreprises Arkema France et Daikin Chemical France. Avec nos avocates du cabinet Kaizen ainsi que quatre associations (Notre affaire à tous, Eau bien commun Lyon-Métropole, Sauvegarde des coteaux du Lyonnais et Sauvegarde de la vallée de Francheville) nous voulons leur demander des comptes. Nous avons listé des préjudices liés à la santé car plusieurs d’entre nous sont malades, des préjudices matériels pour les dépenses liées à la pollution, des préjudices « de jouissance », du fait des risques liés à la consommation des produits locaux, des préjudices moraux ainsi que des préjudices d’anxiété.
J’ai décidé de participer à ce procès mais je ne peux pas m’y engager corps et âme car j’essaye de prendre soin de moi. Je sens que mon temps est précieux alors je préfère le passer avec ma famille. Mais c’est important de montrer à ces deux géants de la pétrochimie qu’ils doivent répondre de leurs actes. Ils ont la technicité et les moyens pour filtrer ces particules. Mais ils ne le font pas, au détriment de la santé de la population. Pire, ils mentent depuis vingt ans sur la réalité de la catastrophe sanitaire sur cette zone où vivent 200 000 personnes.
Plus globalement, j’aimerais que la santé et l’environnement soient davantage pris au sérieux par les politiques publiques et qu’on cherche davantage les conséquences d’une telle contamination. Aujourd’hui les connaissances scientifiques montrent que l’exposition aux PFAS peut provoquer de nombreuses pathologies comme les cancers (foie, sein, testicule…), l’hypertension artérielle, les dysfonctionnements hormonaux, les inflammations de l’intestin… Pourquoi n’y aurait-il pas d’autres formes de cancer ? Dans quelle mesure les PFAS circulent dans notre corps ? La contamination est-elle constante ou pas ? Que risquent nos enfants ? On ne sait pas. Il y a encore beaucoup trop de questions qui restent en suspens et c’est très difficile à vivre.