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Le terme gaslighting désigne un phénomène d’emprise visant à manipuler une personne pour lui faire douter de sa réalité, de ses perceptions et de ses souvenirs. Remis au goût du jour par les luttes féministes, le terme tire son origine de la pièce Gas Light (1938), qui décrit l’emprise d’un mari sur son épouse qu’il rend folle en changeant l’intensité des lampes à gaz. L’objectif du gaslighting est clair : il s’agit de prendre le contrôle sur l’autre en détruisant son estime de soi et son autonomie décisionnelle.
Le langage joue en effet un rôle essentiel dans la formation de la psyché.
Si le gaslighting désigne d’abord une manipulation interpersonnelle, il peut aussi s’exercer à l’échelle d’un groupe ou d’une société. Le système politique français, par exemple, manipule ostensiblement ses citoyens, notamment par le biais d’une politique mensongère et violente qui élargit chaque jour un peu plus la fenêtre d’Overton et laisse aux Français un fort sentiment de déréalisation et d’impuissance. Je parlerai donc ici de gaslight national, c’est-à-dire la perte de sens et la manipulation par le langage.
En recevant le prix Nobel de littérature le 7 décembre 2005, le dramaturge Harold Pinter écrivait dans un discours politique engagé : « La majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s’intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. » Pinter s’est employé à alerter sur les conséquences d’un langage politique vidé de son sens, qui ne sert plus à proposer des idées mais à manipuler. En déconstruisant les éléments de langage, il met en lumière les mécanismes qui rendent acceptables la violence, la misère et la répression.
Appauvrissement et manipulation
Le langage joue en effet un rôle essentiel dans la formation de la psyché. En l’appauvrissant, on réduit la polysémie et les possibilités de relier les idées entre elles. On fait également disparaître des mots ainsi que la réalité derrière eux. Cette disparition empêche de nommer les maux et les griefs : un projet remplace un programme, un génocide devient un « conflit », « arabe » se confond avec « musulman » ou « islamiste ».
Aujourd’hui, la manipulation langagière par le pouvoir étatique prend encore plus d’ampleur. En l’espace d’un été, une loi pour « la présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre » a été adoptée à la majorité à l’Assemblée nationale, elle sera examinée au Sénat en octobre. Cette loi avait initialement été proposée par Jean-Marie Le Pen. Sa fille, reconnue coupable de détournement de fonds publics, se présente à la présidentielle et entame une campagne sous bracelet électronique.
Une proposition de loi pour traquer les femmes voilées musulmanes occupe tout le débat public alors même que des élèves ont fait leur rentrée dans des classes insalubres et surpeuplées, que la récession menace, que les agressions racistes, islamophobes, antisémites, sexistes, LGBTphobes se multiplient, que le génocide à Gaza est toujours en cours tandis que les personnes qui le dénoncent sont silenciées.
Aujourd’hui, on regarde l’histoire se dérouler comme on tournerait les pages d’un livre qu’on pourrait refermer à tout moment. Mais, pour beaucoup, cette histoire se vit dans nos corps toujours sur le qui-vive, dans l’amertume qui serre nos gorges et retourne nos estomacs, dans nos familles « plutôt crever que de voter Mélenchon ». Mais qui va crever ? Pas eux. Il est temps de réinvestir le sens, de réinvestir le langage et, comme le dit Adèle Haenel, de « parler pour dire ce qu’il y a dans ce silence afin que tout le monde l’entende ».